Occasionnalisme
Aussi appelé : Causalité occasionnelle, Doctrine des causes occasionnelles
Doctrine selon laquelle les créatures n'ont aucun pouvoir causal véritable. Ce que nous appelons causes ne sont que des occasions réglées à l'occasion desquelles Dieu, seule cause efficace, produit lui-même l'effet.
Une définition plus précise
Deux affirmations composent la doctrine. La première est négative : aucune substance créée, ni corps ni esprit fini, n'exerce d'efficacité causale réelle. La seconde est positive : Dieu est la cause immédiate de tout ce qui arrive.
Il faut y ajouter une précision qui évite la caricature. Les occasionnalistes ne soutiennent pas que Dieu improvise ni qu'il intervient au coup par coup. Ils soutiennent au contraire qu'il agit selon des volontés générales, c'est-à-dire selon des lois constantes qu'il s'est données. La régularité de la nature n'est donc pas menacée par la doctrine : elle en est l'expression.
On distingue parfois un occasionnalisme partiel, limité à l'interaction de l'âme et du corps, et un occasionnalisme général, étendu à tous les rapports entre créatures. C'est la seconde forme, systématisée par Malebranche, qui a donné au concept son contenu classique.
Les origines : la théologie de l'Islam médiéval
Bien avant l'âge classique européen, une position très proche a été élaborée dans la théologie musulmane, chez les penseurs de l'école ash'arite. Leur préoccupation était de préserver la toute-puissance divine : accorder aux choses une force propre revenait, à leurs yeux, à limiter la souveraineté de Dieu.
Al-Ghazâlî en a donné la formulation la plus célèbre dans son examen critique des philosophes. Il y soutient que la liaison entre ce que l'on nomme habituellement cause et effet n'est pas nécessaire. Prenez le contact du feu et du coton : nous observons que le coton brûle, mais rien dans l'idée du feu n'enferme la combustion du coton. C'est Dieu qui produit la brûlure à l'occasion du contact, et il pourrait ne pas la produire. L'exemple est resté attaché à son nom.
Cette position a été vivement combattue au sein même de la philosophie en terre d'Islam, notamment par Averroès, qui y voyait la ruine de toute science de la nature : si les choses n'ont pas de natures propres et de pouvoirs stables, il n'y a plus rien à connaître.
L'occasionnalisme cartésien
Le concept prend sa forme européenne au XVIIe siècle, à partir d'une difficulté interne au système de Descartes. Celui-ci avait distingué deux substances entièrement hétérogènes : la pensée, sans étendue, et l'étendue, sans pensée. Comment alors expliquer qu'une décision de l'esprit meuve un bras, ou qu'une lésion du corps produise une douleur dans l'âme ? Descartes a maintenu le fait de l'union sans en donner une explication qui satisfasse ses lecteurs.
Plusieurs cartésiens ont proposé la même issue. Louis de La Forge, Géraud de Cordemoy et Johannes Clauberg ont soutenu, chacun à sa manière, que l'union de l'âme et du corps s'explique par l'action directe de Dieu à l'occasion des mouvements corporels et des volitions. Arnold Geulincx a rendu la position célèbre par une comparaison souvent citée, celle de deux horloges parfaitement réglées qui s'accordent sans agir l'une sur l'autre.
C'est cependant Malebranche qui en a fait un système. Dans « De la recherche de la vérité », il ne se contente pas de résoudre le problème de l'union : il étend la thèse à toutes les relations entre créatures, y compris entre corps.
L'argumentation de Malebranche
Trois arguments principaux structurent sa démonstration.
Le premier repose sur une définition. Une cause véritable, écrit-il, est celle entre laquelle et son effet l'esprit aperçoit une liaison nécessaire. Or, examinez n'importe quel cas ordinaire : vous constatez une succession constante mais vous n'apercevez aucune nécessité. Rien dans l'idée du choc n'enferme l'idée du mouvement communiqué. La seule volonté dont l'effet suive nécessairement est celle d'un être tout-puissant, car il serait contradictoire qu'un tel être veuille sans être obéi.
Le deuxième argument porte sur ce que nous savons faire. Vous voulez lever le bras et le bras se lève. Mais vous ignorez tout des nerfs, des muscles et des esprits animaux qu'il faudrait mettre en mouvement. Comment produiriez-vous un effet dont vous ne connaissez ni les moyens ni le mécanisme ? Celui qui agit doit savoir ce qu'il fait.
Le troisième argument, souvent appelé argument de la création continuée, est le plus fort aux yeux des commentateurs. Conserver le monde, dans la théologie classique, c'est le créer continûment. Or créer un corps, c'est le créer en un lieu déterminé. Dieu, en conservant les corps, détermine donc à chaque instant leur position. Il ne reste rien à faire pour une prétendue force motrice des corps eux-mêmes.
Ce que la doctrine implique
L'occasionnalisme a des conséquences qui débordent la question de la causalité.
En physique, il vide la nature de toute force propre tout en conservant intégralement les lois du mouvement. Le monde décrit par la science reste le même, mais son statut change : les lois expriment la constance de la volonté divine plutôt que les pouvoirs des choses.
En théologie, il fournit une théodicée. Si Dieu agit par volontés générales et par les voies les plus simples, les maux particuliers ne procèdent pas d'une décision visant ce mal précis mais de la constance des lois. Malebranche en tire une explication de la distribution apparemment inégale de la grâce, qui lui vaudra de longues querelles.
En morale, la question de la liberté devient délicate. Si Dieu produit tout, que reste-t-il à la volonté humaine ? Malebranche réserve à l'homme un pouvoir minimal mais réel : celui de suspendre son consentement, de continuer à chercher plutôt que de s'arrêter à un bien particulier. Cette solution a paru mince à beaucoup de ses lecteurs.
Les objections
La critique la plus constante est celle du miracle perpétuel, formulée avec force par Leibniz. Faire de Dieu l'auteur immédiat de chaque mouvement revient, selon lui, à transformer le cours ordinaire de la nature en une suite ininterrompue d'interventions surnaturelles, et à priver les substances créées de toute réalité active. Leibniz oppose à cette solution son harmonie préétablie : chaque substance développe sa propre série d'états, et l'accord entre elles a été réglé une fois pour toutes.
Une deuxième objection est théologique. En rendant Dieu cause immédiate de tout, l'occasionnalisme semble le rendre responsable du péché. Malebranche répond par la distinction entre l'action, qui vient de Dieu, et le consentement, qui vient de l'homme ; les commentateurs restent partagés sur la solidité de cette réponse.
Une troisième objection, déjà avancée par Averroès contre les ash'arites, porte sur la science. Si les choses n'ont pas de pouvoirs propres, l'étude de la nature perd son objet et se réduit à l'enregistrement de régularités. Les occasionnalistes répliquent que la connaissance des lois suffit à toutes les fins de la physique, ce qui est une réponse plus forte qu'il n'y paraît.
Certains lecteurs ont enfin soupçonné la doctrine de conduire au panthéisme, faute d'une différence assez marquée entre l'activité divine et l'être du monde. Malebranche a repoussé cette accusation avec constance, notamment en distinguant l'étendue intelligible qui est en Dieu de l'étendue matérielle créée.
Une postérité inattendue
L'occasionnalisme a été abandonné comme système, mais l'un de ses arguments a connu une fortune considérable. L'idée que nous n'apercevons aucune liaison nécessaire entre les événements naturels se retrouve au centre de l'analyse humienne de la causalité. Hume en tire une conclusion inverse de celle de Malebranche : plutôt que de reporter l'efficacité en Dieu, il explique notre idée de connexion nécessaire par l'habitude produite par la répétition. Il mentionne d'ailleurs explicitement les occasionnalistes pour se démarquer d'eux.
Berkeley, de son côté, retient que les idées ne sont pas produites par nous et que les corps ne sont pas des agents, tout en refusant la vision en Dieu. Plus tard, les discussions sur le statut des lois de la nature, sur la question de savoir si elles décrivent des pouvoirs réels ou des régularités constantes, prolongent sans le savoir la question posée par les occasionnalistes.
À retenir
- Les créatures ne sont pas des causes véritables mais des causes occasionnelles.
- Dieu agit par volontés générales, ce qui garantit la régularité des lois naturelles.
- Le concept a une double origine, théologique dans l'Islam ash'arite et métaphysique dans le cartésianisme.
- Malebranche en donne la version systématique, appuyée sur la liaison nécessaire et sur la création continuée.
- L'objection principale, formulée par Leibniz, est celle du miracle perpétuel.
- L'argument de l'absence de liaison nécessaire survit à la doctrine et passe chez Hume.