Le cartésianisme
Mouvement philosophique et scientifique issu de Descartes qui a dominé une part de la pensée européenne du milieu du XVIIe siècle au milieu du XVIIIe. Il unit doute méthodique, idées claires et distinctes, dualisme des substances et explication mécaniste de la nature.
Le contexte historique
Le « Discours de la méthode » paraît en 1637, les « Méditations métaphysiques » en 1641 et les « Principes de la philosophie » en 1644. Descartes meurt à Stockholm en 1650 et c'est après sa mort que le mouvement prend son ampleur.
La diffusion est rapide et conflictuelle. Dès les années 1640, des universités des Provinces-Unies interdisent l'enseignement de ses thèses, sous l'impulsion de théologiens qui y voient une menace pour l'aristotélisme scolastique et pour la doctrine chrétienne. Les livres de Descartes sont inscrits à l'Index dans les années 1660. En France, des interdictions d'enseignement sont prononcées dans les décennies suivantes. Ces mesures n'empêchent nullement la propagation du cartésianisme, qui gagne les salons, les académies privées et une partie du clergé, en particulier l'Oratoire et Port-Royal.
Les thèses centrales
Quelques positions caractérisent le courant, même si aucun cartésien ne les a toutes soutenues sans réserve.
Le doute méthodique d'abord, comme point de départ. On ne bâtit rien de solide sans avoir écarté tout ce qui peut être mis en question, et l'on trouve dans la certitude de sa propre pensée le premier appui.
Le critère des idées claires et distinctes ensuite. Ce qui est conçu clairement et distinctement peut être tenu pour vrai. Ce critère déplace l'autorité : elle ne réside plus dans les textes reçus mais dans l'évidence intérieure.
Le dualisme des substances, qui distingue radicalement la pensée, sans étendue, et l'étendue, sans pensée. De cette distinction découlent la spiritualité de l'âme, sa possible immortalité et le statut purement matériel du corps.
Le mécanisme enfin, qui explique tous les phénomènes naturels par des figures, des grandeurs et des mouvements. Les formes substantielles et les qualités occultes de la tradition scolastique sont congédiées. La physique cartésienne y ajoute des thèses propres : l'identité de la matière et de l'étendue, la négation du vide et l'explication des mouvements célestes par des tourbillons de matière subtile.
À ces thèses s'ajoute une conséquence discutée, celle de l'animal-machine : les bêtes, dépourvues de pensée, seraient des automates. Cette position, qui a heurté beaucoup de lecteurs dès le XVIIe siècle, reste l'un des points par lesquels le cartésianisme est le plus attaqué.
La grande difficulté : l'union de l'âme et du corps
Le dualisme laisse ouverte une question que Descartes n'a pas résolue à la satisfaction de ses lecteurs. Si l'âme et le corps sont deux substances entièrement hétérogènes, comment agissent-elles l'une sur l'autre ? La princesse Élisabeth de Bohême, dans sa correspondance avec le philosophe, avait posé l'objection avec une netteté que personne n'a dépassée.
Le courant s'est en grande partie organisé autour de cette difficulté. Une partie des cartésiens ont soutenu que l'interaction s'expliquait par l'action directe de Dieu, à l'occasion des mouvements du corps et des volitions de l'âme : c'est l'occasionnalisme, esquissé par Louis de La Forge, Géraud de Cordemoy et Johannes Clauberg, illustré par Arnold Geulincx et systématisé par Malebranche. D'autres ont préféré revoir la distinction des substances elle-même, ce que fera Spinoza en n'admettant qu'une substance unique dont la pensée et l'étendue sont deux attributs.
Les figures principales
Malebranche est le plus grand des cartésiens au sens strict. Prêtre de l'Oratoire, il combine l'héritage de Descartes et celui d'Augustin dans un système complet, exposé dans « De la recherche de la vérité », qui ajoute au cartésianisme la vision en Dieu et l'occasionnalisme généralisé.
Antoine Arnauld, théologien de Port-Royal, avait adressé des objections aux « Méditations » avant d'en devenir un défenseur. Avec Pierre Nicole, il donne en 1662 la « Logique ou l'art de penser », ouvrage d'inspiration cartésienne qui servira de manuel pendant plus d'un siècle. Sa longue polémique avec Malebranche montre à elle seule que le cartésianisme n'était pas un bloc.
Jacques Rohault et Pierre-Sylvain Régis diffusent la physique cartésienne par des traités et des conférences publiques qui contribuent beaucoup à sa popularité en France.
Spinoza, formé à cette philosophie et auteur d'une exposition des « Principes » de Descartes, en est l'héritier le plus radical : il conserve la géométrie de la démonstration et le refus des causes finales mais abandonne le dualisme, la création et le libre arbitre.
Leibniz, formé lui aussi dans ce cadre, se définit largement contre lui. Il réintroduit la force dans la physique, conteste l'identification de la matière et de l'étendue et oppose à l'occasionnalisme son harmonie préétablie.
On doit enfin au cartésianisme un effet inattendu : parce que la raison ainsi conçue ne dépend ni du corps ni de l'érudition, elle est également partagée. François Poulain de la Barre en tire, en 1673, un argument en faveur de l'égalité intellectuelle des femmes et des hommes, l'un des premiers de cette forme dans la philosophie moderne.
Les critiques
Les adversaires n'ont pas manqué. Pierre Gassendi, dans ses objections aux « Méditations », conteste la valeur du doute et l'existence d'idées innées, et lui oppose une reprise de l'atomisme d'Épicure. Thomas Hobbes récuse l'immatérialité de l'âme. Blaise Pascal, tout en utilisant certains résultats scientifiques du cartésianisme, juge la métaphysique de Descartes inutile et incertaine.
Du côté empiriste, John Locke s'attaque au cœur de l'édifice en niant l'existence des idées innées et en faisant dériver toute connaissance de l'expérience. Bien plus tard, Kant reprendra le problème à nouveaux frais en soutenant que le sujet pensant ne se connaît pas lui-même comme une substance.
Le déclin
La physique a précipité la fin du courant. Les « Principes mathématiques » de Newton, publiés en 1687, expliquent les mouvements célestes par une attraction dont la cause reste inconnue, ce que les cartésiens jugeaient inacceptable : accepter une force agissant à distance leur paraissait un retour aux qualités occultes. La physique des tourbillons a résisté quelques décennies, particulièrement en France, avant de céder devant la supériorité prédictive du modèle newtonien. Les « Lettres philosophiques » de Voltaire, en 1734, marquent le moment où le prestige bascule.
L'héritage
Le cartésianisme comme système appartient à l'histoire, mais son empreinte est profonde.
En philosophie de la connaissance, il a installé une manière de procéder qui commence par le sujet et par l'examen de ses idées. Les grands empiristes eux-mêmes travaillent dans ce cadre, même lorsqu'ils le contestent.
En philosophie de l'esprit, le problème dit du corps et de l'esprit, qui occupe encore la discussion contemporaine, est directement hérité de la difficulté cartésienne. Les positions actuelles se définissent souvent par rapport à un dualisme dont on se réclame rarement mais dont on discute sans cesse.
En France enfin, le mot lui-même a débordé la philosophie pour désigner un tempérament intellectuel : le goût de l'ordre, de la déduction et de la clarté. Cet usage courant est très éloigné des thèses du XVIIe siècle, mais il témoigne de l'empreinte durable d'un mouvement qui a formé, pour longtemps, une manière de penser.