Condition de l'homme moderne

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Titre original : The Human Condition

Publication : 1958

Type : Essai

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Analyse

Publié en anglais en 1958 sous le titre « The Human Condition », cet ouvrage est le grand livre théorique de Hannah Arendt. Il ne propose ni une philosophie de l'histoire ni une doctrine politique, mais une description patiente de ce que les hommes font lorsqu'ils sont actifs, et de ce que la modernité a fait de ces activités. Son ambition est énoncée dès les premières pages : penser ce que nous faisons.

Contexte de publication

Arendt écrit après « Les Origines du totalitarisme », qui l'avait rendue célèbre. Le livre s'ouvre sur un événement précis, le lancement du premier satellite artificiel en 1957, qu'elle interprète comme le signe d'un désir ancien : quitter la Terre, se libérer de la condition terrestre elle-même. Cette entrée en matière donne le ton d'un ouvrage moins nostalgique qu'inquiet.

Arendt a repris et remanié elle-même le texte pour la version allemande, parue peu après sous un autre titre, ce qui explique certaines différences entre les éditions. La traduction française a paru au début des années soixante et a mis un certain temps à trouver son public.

Le titre français, choisi par l'éditeur, est trompeur : Arendt ne parle pas de l'homme moderne au sens d'un type historique, elle parle de la condition humaine, c'est-à-dire des conditions terrestres auxquelles la vie humaine est donnée. Elle distingue d'ailleurs soigneusement cette condition d'une nature humaine, dont elle doute que nous puissions rien dire.

Structure de l'ouvrage

L'ouvrage comporte six chapitres.

Le premier pose la distinction entre la vie active et la vie contemplative et présente les trois activités qui organisent le livre.

Le deuxième, consacré au domaine public et au domaine privé, décrit la séparation grecque entre la maison et la cité, puis l'apparition moderne d'un domaine social qui brouille cette frontière.

Les trois chapitres suivants examinent successivement le travail, l'œuvre et l'action.

Le dernier, intitulé « La vita activa et l'époque moderne », retrace les renversements survenus depuis le XVIIe siècle : l'invention du télescope, le doute cartésien, l'aliénation par rapport au monde et la victoire finale de l'animal laborans.

Thèses centrales

La distinction des trois activités est l'apport le plus connu du livre.

Le travail correspond au métabolisme de l'homme avec la nature. Il produit des biens de consommation qui disparaissent en étant consommés, il recommence sans cesse et sa condition est la vie elle-même. Arendt lui associe la figure de l'animal laborans.

L'œuvre fabrique des objets durables, qui subsistent au-delà de leur usage et constituent un monde commun, stable, dans lequel les générations se succèdent. Sa condition est la mondanéité et sa figure est l'homo faber. Arendt souligne que l'œuvre suppose la violence faite à la nature ainsi qu'un rapport de moyen à fin qui, appliqué aux affaires humaines, devient dangereux.

L'action est la seule activité qui s'exerce directement entre les hommes, sans intermédiaire matériel. Elle est inséparable de la parole. Sa condition est la pluralité, c'est-à-dire le fait que ce ne soit pas l'homme mais les hommes qui habitent la Terre. Par l'action, chacun révèle qui il est et non simplement ce qu'il est.

La deuxième thèse majeure est celle de la natalité. Arendt fait du fait de naître, c'est-à-dire de la venue au monde d'un être neuf capable de commencer quelque chose, la catégorie centrale de la pensée politique, là où la philosophie s'était surtout organisée autour de la mortalité.

La troisième porte sur les fragilités de l'action. Celle-ci est irréversible, car on ne défait pas ce qui a été fait, et imprévisible, car on ne maîtrise pas les conséquences de ce que l'on entreprend parmi d'autres. Arendt y voit deux remèdes proprement humains : le pardon, qui délivre du passé, et la promesse, qui donne au futur un minimum de stabilité.

La quatrième est le diagnostic de la modernité. Elle décrit un double mouvement : l'aliénation par rapport au monde, qui distend le lien à la Terre et aux objets durables, et le renversement des hiérarchies au sein de la vie active, qui aboutit à ce que toutes les activités, y compris les plus élevées, soient comprises sur le modèle du travail et de la subsistance. La société de consommation et la société de salariés sont pour elle les deux visages de ce résultat.

Postérité

L'ouvrage a fourni un vocabulaire durable à la théorie politique contemporaine, en particulier les couples travail et œuvre, public et privé, ainsi que la notion de pluralité. Jürgen Habermas y a reconnu une conception originale du pouvoir comme capacité d'agir de concert, distincte de la violence, tout en jugeant qu'Arendt sépare trop nettement le politique et les questions économiques. Paul Ricœur en a été un lecteur attentif et a contribué à sa réception en France.

Le livre a également nourri des travaux sur le sens du travail, sur la fabrication et sur l'écologie, où la notion de monde commun et le motif de la fuite hors de la Terre ont été repris et déplacés.

Controverses

La première objection porte sur la rigidité de la tripartition. Beaucoup de travaux concrets relèvent à la fois du travail, de l'œuvre et de l'action, et les frontières qu'Arendt trace paraissent moins nettes dès qu'on les applique à des situations réelles.

La deuxième porte sur le modèle grec. Arendt prend pour référence une cité qui reposait sur l'esclavage et excluait les femmes du domaine public. Elle en est parfaitement consciente et décrit ces conditions, mais ses critiques lui reprochent de conserver la structure de cette séparation tout en en rejetant les fondements. Ses défenseurs répondent qu'elle propose un modèle conceptuel et non un idéal à restaurer.

La troisième, la plus discutée, concerne l'exclusion de la question sociale hors du politique. Pour Arendt, la nécessité et la subsistance relèvent d'un autre ordre que l'action. De nombreux lecteurs, notamment dans les traditions marxiste et féministe, y voient une manière de retirer du débat public ce qui pèse le plus lourd sur la vie des gens. Arendt a développé ses raisons dans son ouvrage sur la révolution, mais la controverse reste vive.

Enfin, sa lecture de Marx a été contestée, y compris par des lecteurs sympathiques, comme trop unilatérale.

Pour commencer la lecture

Le livre est exigeant mais très lisible. Les chapitres sur le travail, l'œuvre et l'action peuvent être abordés directement. Le dernier chapitre, plus dense, suppose une familiarité minimale avec l'histoire des sciences et de la philosophie modernes.