De la brièveté de la vie
Titre original : De brevitate vitae
Publication : vers 49 apr. J.-C.
Type : Essai
Analyse
« La vie est longue si l'on sait s'en servir. » Tel est, ramassé en une phrase, l'argument que Sénèque développe dans ce court traité adressé à un haut fonctionnaire romain. Contre le lieu commun qui veut que le temps nous soit chichement mesuré, il soutient que nous en recevons assez, et que nous le dilapidons.
Le texte et son destinataire
Le De brevitate vitae appartient à l'ensemble que la tradition manuscrite range sous le titre de Dialogues, bien qu'il ne comporte aucun échange au sens platonicien. C'est un essai moral continu, adressé à un interlocuteur nommé Paulinus, que l'on identifie généralement au préfet de l'annone, c'est-à-dire au responsable de l'approvisionnement en blé de Rome, l'une des charges les plus lourdes de l'administration impériale.
La date de composition n'est pas établie avec certitude. Les hypothèses les plus courantes la situent autour de la fin des années quarante ou du milieu des années cinquante de notre ère. Le texte compte une vingtaine de courts chapitres.
Ce destinataire n'est pas indifférent au propos. Sénèque n'écrit pas pour un oisif, mais pour un homme accablé de responsabilités publiques, et l'exhortation finale à se retirer prend tout son sens de cette situation.
L'argument
La plainte et son renversement
L'ouvrage s'ouvre sur la plainte ordinaire : la nature aurait été avare, la vie serait trop brève. Sénèque retourne l'accusation. Nous ne recevons pas une vie courte, nous la rendons courte. Le temps ne manque pas, il est perdu, et il l'est d'autant plus facilement qu'il ne se voit pas se perdre. Vous défendez âprement votre argent et votre terre ; vous laissez prendre votre temps par quiconque le demande.
L'occupation comme maladie
Le mot latin occupatus désigne, chez Sénèque, bien plus qu'un emploi du temps chargé. Il nomme un état d'aliénation : l'homme occupé n'est plus à lui-même, il appartient à ses affaires, à ses clients, à ses ambitions. Le traité en dresse une galerie de portraits, souvent féroces, où figurent l'avocat que sa clientèle dévore, le collectionneur, le vieillard qui remet toujours à plus tard le moment de vivre, et jusqu'aux puissants dont le pouvoir n'a fait qu'aggraver la servitude.
Le paradoxe central est là : ceux qui paraissent maîtres de tout sont les moins maîtres de leur temps.
Les trois temps
Sénèque distingue le passé, le présent et l'avenir. L'avenir est incertain, le présent est étroit, seul le passé est acquis, à condition d'avoir été vécu. Mais l'homme occupé n'ose pas se retourner vers son passé, parce qu'il n'y trouverait que le vide. La possession du temps suppose donc un travail rétrospectif, une capacité à faire de sa propre durée quelque chose dont on puisse répondre.
L'otium et la fréquentation des sages
La conclusion du traité oppose à l'agitation le otium, ce loisir studieux qui n'a rien de l'inaction. Se retirer, c'est se donner enfin à la philosophie. Sénèque développe alors une image restée célèbre : par la lecture, vous pouvez vous adjoindre les siècles antérieurs, vous rendre contemporain des grands esprits, et vous constituer ainsi une famille choisie que nul ne vous prendra. Ceux-là seuls, dit-il, vivent vraiment, parce qu'ils ajoutent tous les temps au leur.
Portée philosophique
Le traité met en œuvre plusieurs thèses stoïciennes sans jamais les exposer techniquement. Le temps y est traité comme un bien dont nous avons l'usage et non la propriété, ce qui suppose l'idée d'un ordre qui nous excède. La distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas y est présente en filigrane : la longueur de la vie n'est pas en notre pouvoir, l'usage que nous en faisons l'est.
L'ouvrage illustre aussi la manière propre à Sénèque de faire de la philosophie. Il argumente peu et persuade beaucoup, par l'image, la sentence et le portrait. Cette rhétorique fait sa force littéraire et alimente les réserves de ses critiques.
Postérité
Le texte a été lu sans interruption depuis l'Antiquité tardive. Il fait partie du bagage moral des humanistes de la Renaissance, dont Montaigne, qui pratique Sénèque de près, même s'il en discute souvent le ton. La tradition du néostoïcisme aux seizième et dix-septième siècles lui donne une place centrale.
Il connaît aujourd'hui une diffusion très large, portée par le retour d'intérêt pour les philosophies antiques comme arts de vivre. Sa brièveté et sa clarté en font l'une des portes d'entrée les plus fréquentées de la philosophie ancienne.
Controverses
La principale discussion ne porte pas sur le texte mais sur son auteur. Sénèque fut un homme immensément riche, précepteur puis conseiller de Néron, engagé dans les affaires publiques les plus compromettantes. L'accusation d'inconséquence est ancienne : elle circule déjà chez ses contemporains et Dion Cassius s'en fait l'écho. Comment celui qui écrit contre l'occupation et contre l'attachement aux biens a-t-il pu vivre ainsi ?
Les réponses divergent. Certains commentateurs y voient une hypocrisie que le talent littéraire ne rachète pas. D'autres soutiennent que la philosophie stoïcienne n'exige pas la perfection réalisée mais le progrès, et que Sénèque se décrit lui-même comme un homme en chemin plutôt que comme un sage. D'autres encore font valoir que le rapport entre une doctrine et la vie de celui qui l'expose ne décide pas de sa valeur. Le débat reste ouvert et il vaut la peine d'être connu avant d'aborder le texte.
Une seconde discussion, plus technique, concerne la datation et donc la situation politique du traité. Selon qu'on le place avant ou après l'accession de Sénèque aux affaires, l'exhortation finale à la retraite change de tonalité.
Comment le lire
Le traité tient en quelques dizaines de pages et ne suppose aucune connaissance préalable du stoïcisme. Vous pouvez le lire d'une traite. Si vous souhaitez prolonger, les Lettres à Lucilius reprennent les mêmes thèmes sur un registre plus personnel et plus étendu, et les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle en offrent le pendant du côté de l'exercice privé.