Des devoirs
Titre original : De officiis
Publication : 44 av. J.-C.
Type : Traite
Analyse
Présentation
Des devoirs (De officiis) est le dernier grand traité de Cicéron, composé à Rome à l'automne 44 avant notre ère, quelques mois avant l'assassinat de son auteur. Adressé à son fils Marcus alors étudiant en philosophie à Athènes, l'ouvrage propose une vaste réflexion sur les devoirs de l'homme public et privé, en articulant tradition stoïcienne et sens romain de la vie civique.
Structuré en trois livres, le traité examine successivement le beau moral (honestum), l'utile (utile) et le conflit apparent entre les deux. Rédigé dans une urgence politique évidente, celle de la crise finale de la République romaine, il constitue à la fois un manuel d'éducation morale et un plaidoyer pour la vie civique vertueuse.
Contexte historique
Cicéron écrit le De officiis dans les derniers mois de sa vie, entre la mort de César en mars 44 avant notre ère et son propre assassinat en décembre 43. Après avoir joué un rôle politique majeur pendant plusieurs décennies, il se trouve désormais isolé politiquement : les triumvirs (Antoine, Octave et Lépide) préparent la proscription qui lui coûtera la vie. C'est dans ce climat d'urgence qu'il compose une série d'œuvres philosophiques qui constituent la synthèse de sa pensée.
Son fils Marcus, à qui l'ouvrage est dédié, étudie alors à Athènes auprès du philosophe péripatéticien Cratippe. Cette dédicace personnelle donne au texte une tonalité particulière, entre traité et lettre paternelle. Le destinataire second est le lecteur romain instruit, à qui Cicéron entend transmettre à la fois une doctrine et un modèle de conduite politique en des temps de désordre.
L'arrière-plan doctrinal principal est le stoïcisme. Cicéron s'inspire très directement d'un ouvrage du stoïcien grec Panétius (mort vers 110 avant notre ère), aujourd'hui perdu, dont il reprend et complète l'argument. Cette dépendance est explicitement reconnue par Cicéron, mais l'ouvrage est loin d'être une simple traduction : il y ajoute des exemples romains, des ajustements doctrinaux et un troisième livre entièrement original.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage comporte trois livres, chacun consacré à une question distincte.
Le premier livre traite du beau moral (honestum). Cicéron y expose les quatre grandes sources de ce qui est moralement beau : la connaissance de la vérité (sagesse), le lien social (justice et libéralité), la grandeur d'âme (courage) et la modération (tempérance). Ces quatre vertus cardinales sont analysées en détail, avec de nombreux exemples tirés de l'histoire romaine.
Le deuxième livre traite de l'utile (utile). Cicéron y montre que ce qui est véritablement utile est ce qui procure les moyens de vivre en société, et que la clé de l'utilité durable est la fides, la bonne foi, qui gagne la confiance des hommes. Il examine les différents moyens d'obtenir cette confiance, distingue l'utile apparent de l'utile réel et met en garde contre les faux calculs de l'intérêt à court terme.
Le troisième livre, entièrement dû à Cicéron et sans équivalent dans l'ouvrage de Panétius, traite du conflit apparent entre le beau moral et l'utile. Cicéron y soutient la thèse forte selon laquelle il n'y a jamais, en réalité, de conflit entre les deux : ce qui semble utile au détriment du bien moral ne l'est jamais véritablement. Il illustre cette thèse par de nombreux exemples célèbres, dont le cas de Régulus, du parjure et de l'anneau de Gygès.
Thèses centrales
La première thèse est que le beau moral et l'utile sont, en dernière analyse, inséparables. Ce qui semble utile au détriment du beau moral se révèle toujours à long terme préjudiciable ; ce qui est véritablement moral procure toujours, à long terme, ce qui est véritablement utile. Cette thèse fonde une conception exigeante de la vie politique : la ruse et l'immoralité ne paient jamais, ni pour l'individu ni pour la cité.
La deuxième thèse concerne les quatre vertus cardinales, héritées de Platon et systématisées par le stoïcisme : sagesse, justice, courage et tempérance. Cicéron les articule non comme des états abstraits mais comme des principes concrets d'action, en identifiant les devoirs particuliers qui découlent de chacune.
La troisième thèse porte sur la centralité de la justice. La justice, définie comme le fait de rendre à chacun ce qui lui revient et de respecter les engagements pris, est chez Cicéron le fondement de la vie sociale. Les manquements à la justice, sous forme d'injustice active ou de complicité passive, sont analysés avec une rigueur particulière.
La quatrième thèse concerne les devoirs propres à la vie active. Cicéron insiste sur le fait que la vie contemplative, si elle a sa valeur, ne saurait dispenser des devoirs envers la cité. Cette insistance colore l'ensemble de l'ouvrage et fait du De officiis un manifeste de la vertu civique.
Réception et postérité
Peu d'ouvrages ont eu une influence aussi longue et aussi étendue que le De officiis. Redécouvert au Moyen Âge, il devient l'un des textes les plus copiés et les plus lus. Ambroise de Milan en tire un traité chrétien, De officiis ministrorum, où il réutilise le cadre et le vocabulaire cicéroniens pour l'éthique du clergé chrétien.
À la Renaissance, l'ouvrage est un texte scolaire de base et il est l'un des premiers livres imprimés (Mayence, 1465). Thomas d'Aquin le mobilise dans la Somme théologique. Érasme, Machiavel (par contraste polémique) et Montaigne s'y réfèrent constamment. Les jésuites en font un manuel d'éducation.
Au dix-huitième siècle, il inspire encore la pensée politique et morale de figures aussi diverses que Voltaire, Adam Smith et les rédacteurs de la Constitution américaine. Frédéric le Grand le lit et l'annote ; Kant en fait l'éloge. Le déclin de sa lecture au dix-neuvième siècle n'empêche pas un regain d'intérêt contemporain, notamment dans le cadre du renouveau de l'éthique des vertus.
Controverses et interprétations
Les questions débattues sont nombreuses. Le degré d'originalité de Cicéron par rapport à Panétius reste un objet d'étude : la perte de l'ouvrage grec rend le jugement difficile, mais l'ampleur des ajouts, le troisième livre en particulier et l'orientation romaine générale marquent une prise de distance significative.
Le rapport entre stoïcisme et républicanisme cicéronien fait débat. Cicéron est parfois présenté comme un éclectique qui met le stoïcisme au service d'une doctrine civique aristotélicienne, parfois comme un stoïcien plus orthodoxe qu'on ne le dit. La thèse de l'unité entre l'utile et le beau moral, en particulier, a été discutée : elle est reçue comme centrale par certains, comme rhétoriquement forcée par d'autres.
La postérité chrétienne de l'ouvrage a également suscité des lectures divergentes. Le mouvement inauguré par Ambroise, qui christianise le vocabulaire cicéronien, est parfois lu comme une intégration heureuse, parfois comme une déformation qui vide l'ouvrage de sa portée politique romaine.
Enfin, la lecture politique du De officiis fait l'objet d'appropriations contrastées : le républicanisme classique en fait un texte fondateur ; le libéralisme classique y voit une source de la doctrine des droits ; le républicanisme civique contemporain le revendique comme précurseur de sa propre insistance sur la vertu.
Citations clés
« Non nobis solum nati sumus » (« Nous ne sommes pas nés pour nous seuls ») (Livre I, 22) : formule devenue proverbiale, qui condense la vision cicéronienne de la vie humaine comme fondamentalement orientée vers la communauté.
« Meminerimus autem etiam adversus infimos iustitiam esse servandam » (« Souvenons-nous que la justice doit être respectée même envers les plus humbles ») (Livre I, 41) : formule qui étend l'exigence de justice au-delà des relations entre égaux.
« Nihil enim honestum esse potest, quod iustitia vacat » (« Rien de ce qui manque à la justice ne peut être honnête ») (Livre I, 62) : phrase qui condense l'articulation entre le beau moral et la justice.
Sur l'unité de l'utile et du beau moral, Cicéron soutient dans le livre III que rien ne peut être véritablement utile sans être en même temps honnête, et que rien ne peut être honnête sans être également utile. Cette formulation résume la thèse fondamentale de l'ouvrage.
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs éditions bilingues, notamment aux Belles Lettres (collection Budé) et en édition scolaire chez Garnier-Flammarion.
En complément, on lira les autres traités moraux de Cicéron, notamment le De finibus et les Tusculanes, qui offrent le contexte doctrinal de ses positions.
Sur Cicéron philosophe, on peut consulter les études de Carlos Lévy, de Pierre Grimal (Cicéron, biographie de référence) et, dans le monde anglophone, de Jed Atkins et Miriam Griffin.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrées « Cicero » et « Ancient Ethical Theory ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « De officiis » et « Cicéron ».
Pierre Grimal, Cicéron, biographie de référence.
Miriam Griffin et Jonathan Barnes (dir.), Philosophia Togata: Essays on Philosophy and Roman Society.