Être et Temps
Titre original : Sein und Zeit
Publication : 1927
Type : Traite
Analyse
Paru en 1927, « Être et Temps » (Sein und Zeit) est l'ouvrage qui a fait de Martin Heidegger l'une des références majeures de la philosophie du XXe siècle. Le livre repose sur une conviction simple à formuler et redoutable à mettre en œuvre : nous employons sans cesse le verbe être sans savoir ce que nous disons, et la tradition philosophique, loin d'avoir élucidé cette question, l'a recouverte. Heidegger entreprend donc de reposer la question du sens de l'être. Pour cela, il ne part pas des choses ni de Dieu, mais de l'étant que nous sommes nous-mêmes et qu'il nomme le Dasein, l'être-là, le seul pour qui son propre être fait question.
Contexte de publication
Heidegger enseigne à Marbourg lorsqu'il rédige l'ouvrage. Le texte paraît en 1927 dans l'annuaire de recherche phénoménologique que dirige Edmund Husserl, dont Heidegger a été l'assistant à Fribourg et à qui le livre est dédié. Cette dédicace est significative : « Être et Temps » se présente comme une phénoménologie, tout en déplaçant profondément le projet husserlien. Là où Husserl cherchait à décrire les vécus de la conscience, Heidegger décrit une existence toujours déjà engagée dans un monde et dans une histoire.
Un point mérite d'être souligné, car il commande la lecture : l'ouvrage est inachevé. Le plan annoncé prévoyait deux parties de trois sections chacune. Seules les deux premières sections de la première partie ont paru, sous la mention « première moitié ». La troisième section, qui devait s'intituler « Temps et être » et porter le poids de la démonstration, n'a jamais été publiée sous cette forme. La seconde partie, consacrée à une destruction de l'histoire de l'ontologie à travers Kant, Descartes et Aristote, est restée à l'état de projet, même si les cours de la même période en donnent une idée.
En français, le livre a connu une histoire éditoriale mouvementée. Une traduction partielle de Rudolf Boehm et Alphonse de Waelhens a longtemps servi de référence. La traduction intégrale de François Vezin, publiée par Gallimard en 1986, a suscité de vifs débats sur les choix lexicaux. Une autre traduction, due à Emmanuel Martineau, a circulé hors commerce. Cette dispersion explique que les lecteurs francophones rencontrent parfois des vocabulaires très différents pour désigner les mêmes notions.
Structure de l'ouvrage
Une introduction en deux chapitres expose la nécessité de reprendre la question de l'être et justifie la méthode phénoménologique.
La première section, intitulée « L'analyse fondamentale préparatoire du Dasein », décrit les structures de l'existence quotidienne : l'être-au-monde, la mondanéité, le rapport aux outils, l'être-avec autrui, l'affection, la compréhension, la parole et enfin le souci comme unité de ces structures.
La seconde section, « Dasein et temporalité », reprend l'ensemble de l'analyse à partir de l'être-pour-la-mort, de l'appel de la conscience, de la résolution, puis dégage la temporalité comme sens du souci et s'achève sur l'historialité et sur le temps compris par la science.
Thèses centrales
La première thèse est la différence ontologique : l'être n'est pas un étant. Chercher l'être comme on chercherait une chose parmi les choses, c'est manquer d'emblée la question.
La deuxième est que le Dasein n'est pas d'abord un sujet face à des objets, mais un être-au-monde. Le monde n'est pas la somme des choses, c'est le réseau de significations dans lequel nous nous mouvons avant toute connaissance explicite. Heidegger le montre par une description des outils : le marteau ne se donne pas d'abord comme un objet observable doté de propriétés, il se donne dans son maniement, et il ne devient un objet à considérer que lorsqu'il se casse ou qu'il manque. Cette analyse renverse la primauté que la tradition accordait à la connaissance théorique.
La troisième porte sur la quotidienneté. Nous existons d'ordinaire sur le mode du « on » : nous faisons ce que l'on fait, nous jugeons comme l'on juge. Heidegger décrit cet état par le bavardage, la curiosité et l'équivoque. Il insiste sur le fait que le « on » n'est pas un accident ni une faute morale, c'est une structure constitutive de l'existence.
La quatrième concerne l'angoisse et la mort. À la différence de la peur, qui a toujours un objet déterminé, l'angoisse n'a pas d'objet : elle révèle le monde comme tel et met le Dasein devant sa propre possibilité d'être. L'anticipation de la mort, comprise comme possibilité la plus propre et indépassable, ouvre la voie à une existence authentique, c'est-à-dire assumée en propre plutôt que déléguée au « on ».
La cinquième est la thèse temporelle qui donne son titre au livre : le sens de l'être du Dasein est la temporalité. L'avenir, l'avoir-été et le présent ne sont pas trois segments d'une ligne, ce sont trois dimensions solidaires d'un même mouvement. Le temps mesuré par les horloges en dérive, il n'en constitue pas l'original.
Postérité
Peu de livres du XXe siècle ont eu une descendance aussi large. Jean-Paul Sartre y puise pour « L'Être et le Néant », tout en réintroduisant une liberté et une conscience que Heidegger récusait. Maurice Merleau-Ponty s'en inspire pour penser le corps et la perception. Emmanuel Levinas, qui a contribué à faire connaître la phénoménologie allemande en France, en tire une part de son vocabulaire avant de lui opposer la priorité de la relation éthique à autrui. Hans-Georg Gadamer développe en herméneutique philosophique l'idée que toute compréhension est située. Hannah Arendt, qui fut son étudiante, conserve de cette analytique le goût des descriptions du monde commun tout en construisant une pensée politique que Heidegger n'avait pas menée. Jacques Derrida et Paul Ricœur ont l'un et l'autre fait de la lecture de ce livre un passage obligé de leur travail.
Hors de la philosophie, l'ouvrage a marqué la théologie, la psychiatrie phénoménologique, la critique littéraire et une partie des sciences humaines.
Controverses
Trois débats accompagnent l'ouvrage et il vaut mieux les présenter que les trancher.
Le premier concerne l'inachèvement. Faut-il y voir un accident de rédaction ou l'aveu d'une impasse ? Heidegger lui-même a plus tard parlé d'un tournant dans son parcours et a renoncé à publier la suite telle qu'elle était prévue. Certains lecteurs estiment que le livre se suffit, d'autres qu'il faut le lire à la lumière des œuvres ultérieures.
Le deuxième porte sur l'engagement de Heidegger auprès du régime national-socialiste, dont il devient recteur de l'université de Fribourg en 1933. La publication à partir de 2014 des « Cahiers noirs », qui contiennent des passages antisémites, a relancé une discussion ancienne. Les positions vont de ceux qui tiennent l'engagement politique pour extérieur à un ouvrage paru six ans plus tôt, à ceux qui estiment que certaines catégories du livre, notamment celles d'authenticité, de destin et de communauté, ont pu y préparer le terrain. Le débat reste ouvert et engage des questions de méthode sur le rapport entre une biographie et une œuvre.
Le troisième est philosophique et touche au statut de l'authenticité. Heidegger affirme ne pas faire de morale et ne pas hiérarchiser les modes d'existence. Beaucoup de lecteurs jugent pourtant que le vocabulaire employé, avec la déchéance, la banalité et le bavardage, porte une évaluation implicite. La question de savoir si une analytique existentiale peut rester neutre continue d'être discutée.
Pour commencer la lecture
L'ouvrage est difficile, principalement à cause d'un vocabulaire forgé de toutes pièces. Il est plus praticable si vous acceptez de lire d'abord la première section, qui contient les analyses les plus concrètes, avant d'aborder la seconde. Un lexique et un commentaire suivi rendent la traversée nettement plus facile.