L'Interprétation des rêves

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Titre original : Die Traumdeutung

Publication : 1899, daté 1900

Type : Traite

Analyse

Paru à Vienne à la toute fin de 1899, avec le millésime 1900, Die Traumdeutung est le livre que Sigmund Freud tenait pour son plus important. Il y soutient une thèse simple et provocante : le rêve a un sens, il est interprétable, et ce sens est l'accomplissement d'un désir. L'ouvrage fonde la psychanalyse comme méthode et comme théorie.

Un livre lent à s'imposer

Freud travaille au livre pendant les années 1890, période où il abandonne progressivement l'hypnose et la théorie de la séduction, et où il entreprend sa propre auto-analyse. Une part importante des rêves analysés dans l'ouvrage sont les siens, ce qui constitue une singularité méthodologique et un pari : l'auteur se prend lui-même pour objet et livre au public des matériaux privés.

Le tirage initial fut modeste et s'écoula lentement, sur plusieurs années. Le livre connut ensuite des éditions successives, que Freud remania et augmenta, notamment par l'ajout de développements sur le symbolisme. Cette stratification est perceptible à la lecture : l'ouvrage porte les traces de son propre remaniement sur trois décennies.

Freud n'était pas philosophe et ne se réclamait pas de la philosophie. Il était médecin, neurologue de formation, et se voulait homme de science. La portée philosophique de son travail lui a été reconnue par d'autres, souvent contre ses propres déclarations.

Structure

L'ouvrage compte sept chapitres.

Le premier est une revue critique de la littérature scientifique existante sur le rêve, que Freud juge incapable de lui reconnaître un sens. Les chapitres suivants exposent la méthode d'interprétation, la thèse de l'accomplissement de désir, les mécanismes de déformation, les matériaux et les sources du rêve. Le sixième chapitre, le plus long, est consacré au travail du rêve. Le septième change de registre : Freud y esquisse un modèle général du fonctionnement psychique, dont le rêve n'est plus qu'un cas.

Les thèses centrales

Le rêve a un sens

Contre la tradition médicale qui voyait dans le rêve un produit somatique désordonné, Freud affirme qu'il constitue un phénomène psychique complet, doté d'une signification et susceptible d'être traduit. La méthode est celle de l'association libre : le rêveur, sans critique ni sélection, dit ce qui lui vient à propos de chaque élément du récit.

Contenu manifeste et contenu latent

Le récit du rêve, tel que vous vous en souvenez au réveil, est le contenu manifeste. Il n'est pas le rêve mais sa version déformée. Derrière lui se tiennent des pensées latentes, que l'interprétation reconstruit. L'écart entre les deux est produit par une instance de censure.

Le travail du rêve

Freud décrit les opérations qui transforment le latent en manifeste. La condensation fusionne plusieurs pensées en une seule image. Le déplacement transfère l'intensité d'un élément important vers un élément anodin, ce qui explique l'apparente insignifiance de tant de rêves. La prise en considération de la figurabilité impose de traduire des pensées abstraites en images. L'élaboration secondaire donne enfin au tout une cohérence de façade.

Ce n'est pas le contenu du rêve qui intéresse Freud au premier chef, mais ce travail de transformation. Là est, selon lui, le propre du rêve.

L'accomplissement de désir

Tout rêve est l'accomplissement, déguisé lorsqu'il le faut, d'un désir. Les rêves d'enfants le montrent sans détour. Les rêves d'angoisse et les rêves pénibles obligent Freud à des développements plus complexes, où intervient la censure : ce qui déplaît au moi conscient peut satisfaire un désir refoulé.

La voie royale

La formule selon laquelle le rêve est la voie royale d'accès à l'inconscient résume l'enjeu du livre. Le rêve est un phénomène normal, que chacun connaît, et il présente les mêmes mécanismes que les symptômes névrotiques. Il fournit donc à la psychanalyse un accès à l'inconscient qui ne passe pas par la pathologie.

Portée philosophique

Le livre a des effets que Freud n'avait pas cherchés mais qui expliquent son entrée dans l'histoire de la philosophie.

Il déplace d'abord la conception du sujet. Si une part de la vie psychique échappe à la conscience et pourtant obéit à des lois, la transparence du sujet à lui-même, postulat commun d'une grande part de la tradition, devient intenable. Ce décentrement est souvent rapproché des ruptures introduites par Marx et par Nietzsche, sous le nom, forgé par Paul Ricœur, d'herméneutique du soupçon.

Il pose ensuite un problème de méthode. Interpréter, ce n'est ni observer ni démontrer. Le statut épistémologique de l'interprétation, entre science de la nature et science du sens, est l'un des grands objets de discussion du vingtième siècle.

Postérité

L'ouvrage est à l'origine d'une pratique clinique, d'un mouvement institutionnel et d'un vocabulaire qui a irrigué la culture générale bien au-delà des cercles spécialisés. Les notions de refoulement, de censure et de contenu latent sont passées dans la langue courante.

Sa réception philosophique française est particulièrement riche. Ricœur en propose une lecture herméneutique dans son étude sur Freud, qui cherche à articuler énergétique et interprétation. Les sciences humaines, la critique littéraire et l'anthropologie s'en sont largement nourries.

Controverses

Le livre est au centre de l'un des débats les plus durables de l'épistémologie contemporaine.

La critique de la scientificité est la plus connue. Karl Popper a soutenu que la psychanalyse n'est pas une science parce qu'elle n'est pas falsifiable : quelle que soit l'observation, la théorie trouve à l'intégrer. Adolf Grünbaum a formulé une critique différente et plus interne, portant sur la valeur probante des données cliniques et sur le risque de suggestion dans la cure.

Les défenseurs répondent de deux façons. Les uns contestent le critère de Popper et soutiennent que la psychanalyse produit des hypothèses testables. Les autres, dont Ricœur, déplacent la question : la psychanalyse ne serait pas une science de la nature mais une discipline interprétative, à évaluer selon d'autres critères que la falsifiabilité.

D'autres discussions portent sur des points précis. La thèse selon laquelle tout rêve accomplit un désir a été jugée trop forte, y compris par des continuateurs de Freud. Les travaux de neurobiologie du sommeil menés depuis les années soixante ont proposé des explications physiologiques de l'activité onirique, dont la portée exacte à l'égard de la thèse freudienne reste discutée : selon les auteurs, elles la réfutent, la limitent ou portent sur un autre plan.

Enfin, la question de savoir si les concepts de l'ouvrage doivent être tenus pour des descriptions d'entités psychiques réelles ou pour des modèles heuristiques divise les commentateurs.

Comment le lire

L'ouvrage est long et inégal. Le premier chapitre, historique, peut être laissé de côté en première lecture. Les chapitres deux et six forment le cœur méthodologique. Le septième chapitre est le plus difficile mais aussi le plus important pour qui s'intéresse à la théorie du psychisme. Comptez sur un texte exigeant, qui suppose de la patience mais non des connaissances préalables.