La Logique de la découverte scientifique
Titre original : Logik der Forschung
Publication : 1934 (édition anglaise augmentée en 1959)
Type : Traite
Analyse
Paru à Vienne à la fin de 1934, sous le titre allemand « Logik der Forschung » et avec une page de titre datée de 1935, le premier livre de Karl Popper est devenu l'ouvrage le plus cité de la philosophie des sciences du XXe siècle. Sa traduction anglaise augmentée, en 1959, lui a donné une audience mondiale, et c'est de cette version que dérive la traduction française publiée par Payot.
Le problème posé
Popper part d'une difficulté ancienne, celle que Hume avait formulée avec le plus de netteté : aucune accumulation d'observations particulières ne peut justifier logiquement une loi universelle. Que le soleil se soit levé chaque matin jusqu'ici n'entraîne rien de contraignant pour demain. Le problème de l'induction semble donc ruiner la prétention de la science à la rationalité.
À ce problème s'en ajoute un second, que Popper juge plus important encore et qu'il appelle le problème de la démarcation : à quoi reconnaît-on qu'un énoncé relève de la science empirique plutôt que de la métaphysique, de la mythologie ou de la pseudo-science ? Le Cercle de Vienne, dont Popper est le voisin et le contradicteur mais jamais le membre, répondait par la vérifiabilité : est scientifique ce qui peut être vérifié par l'expérience. Popper juge le critère à la fois trop étroit, puisqu'il exclut les lois universelles qu'aucune observation finie ne vérifie, et trop large, puisqu'on trouve toujours des faits qui confirment une théorie que l'on aime.
La réponse : falsifiabilité et asymétrie
La solution repose sur une asymétrie logique. Une loi universelle n'est jamais vérifiable par un nombre fini d'observations, mais elle est réfutable par une seule observation contraire. Popper en tire son critère : une théorie empirique est scientifique si et seulement si elle interdit quelque chose, c'est-à-dire s'il existe des énoncés d'observation qui, s'ils se révélaient vrais, la contrediraient.
Ce critère n'est pas un critère de signification ni de vérité : une théorie non falsifiable n'est pas dépourvue de sens et peut même se révéler féconde, elle n'appartient simplement pas à la science empirique. Popper insiste sur ce point, souvent perdu dans la vulgarisation.
Il en tire une conséquence contre-intuitive : plus une théorie interdit, plus elle est risquée, et meilleure elle est. Le contenu empirique se mesure à la classe des événements que la théorie exclut. Une théorie qui s'accommode de tout n'apprend rien.
Conjectures, corroboration, base empirique
Il n'y a donc pas de logique de la découverte au sens d'une procédure qui engendrerait les hypothèses : celles-ci sont des conjectures libres, et leur origine relève de la psychologie. Ce qui est logique, c'est la mise à l'épreuve. La science progresse en proposant des hypothèses hardies et en s'efforçant de les abattre.
Popper introduit pour cela la notion de corroboration, qu'il distingue soigneusement de la probabilité. Une théorie corroborée est une théorie qui a jusqu'ici résisté à des tests sévères ; elle n'en devient pas plus probable, et elle reste provisoire. Il soutient d'ailleurs, contre les théoriciens de la confirmation, que les théories les plus informatives sont logiquement les moins probables.
Reste la question des énoncés de base, ceux qui servent à réfuter. Popper reconnaît qu'ils ne sont pas des données brutes : les accepter suppose une décision, une convention provisoire de la communauté scientifique. Il compare l'édifice à une construction sur pilotis, enfoncés assez profond pour tenir mais jamais posés sur un roc. Cette part conventionnelle n'est pas une concession marginale, elle occupe une place centrale dans l'ouvrage.
Enfin, il met en garde contre les stratagèmes qui sauvent une théorie menacée en lui ajoutant des hypothèses taillées sur mesure. Rien n'interdit de les employer, mais c'est renoncer au caractère scientifique de la démarche.
Postérité
L'influence du livre déborde largement la philosophie. Des scientifiques de premier plan s'en sont réclamés, et le vocabulaire de la falsifiabilité est entré dans la formation des chercheurs, dans les débats sur l'expertise et jusque dans les tribunaux appelés à distinguer science et croyance. Popper prolongera ces thèses dans « Conjectures et réfutations », puis les étendra à la politique avec sa défense de la société ouverte, où la critique joue le même rôle correcteur que la réfutation en science.
Controverses
La première objection est logique et porte le nom de thèse Duhem-Quine : on ne teste jamais une hypothèse isolée, mais un ensemble comprenant des hypothèses auxiliaires et des conditions initiales. Une expérience défavorable indique qu'un élément de l'ensemble est fautif sans dire lequel. La réfutation nette que suppose Popper serait donc rarement disponible. Quine a tiré de là un holisme que Popper a toujours refusé.
La deuxième est historique et vient de Thomas Kuhn. Dans la pratique, les chercheurs n'abandonnent pas une théorie à la première anomalie : ils la conservent, mettent l'anomalie de côté et continuent à travailler à l'intérieur de leur paradigme. Le falsificationnisme décrirait moins ce que font les savants qu'une norme idéalisée. La discussion entre les deux hommes, poursuivie publiquement dans les années 1960, a structuré toute la philosophie des sciences ultérieure.
Une troisième objection porte sur les sciences probabilistes et statistiques, où aucun résultat singulier ne contredit strictement une hypothèse, ce qui oblige Popper à des aménagements que ses critiques jugent fragiles.
Popper enfin a appliqué son critère à la psychanalyse et au marxisme, qu'il rangeait parmi les théories non réfutables. Le jugement est resté vivement contesté, aussi bien par les héritiers de Freud que par les lecteurs de Marx, qui lui reprochent de traiter comme un bloc des ensembles théoriques hétérogènes.
Pour commencer
Les deux premiers chapitres exposent le problème de l'induction et le critère de démarcation, et se lisent sans préparation particulière. Les développements sur la probabilité et sur les degrés de falsifiabilité sont techniques et peuvent être abordés dans un second temps.