Malaise dans la civilisation

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Titre original : Das Unbehagen in der Kultur

Publication : 1930

Type : Essai

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Analyse

« Malaise dans la civilisation » est l'essai le plus lu de Sigmund Freud hors du cercle des praticiens. Paru en 1930, alors que son auteur a plus de soixante-dix ans, il applique les concepts de la psychanalyse non plus à l'individu mais à la vie collective, et pose une question qui n'a rien perdu de son actualité : pourquoi les hommes, qui ont bâti la civilisation pour se protéger, s'y sentent-ils si mal ?

Contexte de publication

Le texte appartient à la dernière période de l'œuvre de Freud, celle des essais dits culturels, où l'on trouve également ses réflexions sur la religion et sur la psychologie des foules. Il s'appuie sur le remaniement théorique opéré une dizaine d'années plus tôt, lorsque Freud a introduit la pulsion de mort à côté des pulsions de vie, puis distingué le ça, le moi et le surmoi.

L'ouvrage s'ouvre sur une conversation épistolaire. L'écrivain Romain Rolland avait objecté à Freud que le sentiment religieux repose sur une expérience d'illimitation, qu'il nommait sentiment océanique. Freud prend cette objection au sérieux, la rapporte à un état archaïque du moi antérieur à la séparation d'avec le monde, puis passe à son propre sujet.

Le contexte historique compte également. Freud écrit après une guerre mondiale dont la violence l'a durablement marqué, dans une Europe traversée par des mouvements de masse. Le livre paraît quelques années avant qu'il ne doive quitter Vienne.

Structure de l'ouvrage

L'essai comporte huit chapitres relativement brefs.

Les premiers examinent le sentiment océanique, puis les voies par lesquelles les hommes cherchent le bonheur et se protègent de la souffrance. Freud recense trois sources de souffrance : la fragilité du corps, la puissance de la nature extérieure et les rapports avec les autres hommes. Il observe que la troisième nous paraît la plus insupportable précisément parce qu'elle devrait dépendre de nous.

Les chapitres centraux définissent la civilisation par ce qu'elle exige : renoncement pulsionnel, sublimation, substitution de la puissance collective à la force individuelle, et déplacement des satisfactions immédiates vers le travail, l'art et la connaissance.

Les derniers chapitres, les plus sombres, introduisent l'agressivité comme obstacle irréductible, puis expliquent la manière dont la civilisation la maîtrise en la retournant contre le sujet lui-même. C'est l'origine du sentiment de culpabilité, que Freud désigne comme le problème le plus important du développement culturel.

Thèses centrales

La première thèse est que la civilisation se paie. Toute institution protectrice suppose que des satisfactions soient abandonnées ou différées. Il n'y a donc pas de progrès sans coût psychique, et le malaise n'est pas un accident de parcours, c'est la contrepartie structurelle de la vie en commun.

La deuxième porte sur l'agressivité. Freud refuse de croire à une bonté naturelle de l'homme que la société corromprait. Il reprend à son compte la formule antique selon laquelle l'homme est un loup pour l'homme et soutient que l'inclination à l'agression est une disposition pulsionnelle originaire. C'est à ce titre qu'il examine et rejette deux remèdes proposés à son époque : le commandement d'aimer son prochain comme soi-même, qu'il juge psychologiquement intenable, et l'espoir communiste selon lequel l'abolition de la propriété privée ferait disparaître l'hostilité, dont il pense qu'elle ne ferait que la déplacer.

La troisième est le mécanisme du surmoi. L'agressivité qui ne peut se décharger au-dehors est intériorisée et prise en charge par une instance qui surveille le moi. Plus le sujet renonce, plus le surmoi devient exigeant, ce qui produit une culpabilité qui n'a pas besoin d'une faute réelle pour s'exercer. Freud étend ce raisonnement au groupe en évoquant un surmoi culturel, qui impose à des collectivités des idéaux hors de leur portée.

La quatrième, souvent citée, est l'image de l'homme moderne comme un dieu prothétique : les outils, les machines et les techniques lui ont donné des organes supplémentaires qui accroissent sa puissance sans le rendre heureux.

L'ouvrage se termine sans conclusion rassurante. Freud constate que la lutte entre Éros et la pulsion de destruction est le contenu même de l'évolution culturelle, et il se refuse à prédire son issue.

Postérité

Le livre est devenu l'un des textes de référence de la théorie critique. Herbert Marcuse lui consacre une discussion suivie dans « Éros et civilisation » : il accepte le diagnostic freudien mais conteste son caractère indépassable, en distinguant la répression nécessaire à toute vie sociale et la répression supplémentaire qu'impose une organisation historique particulière. Theodor Adorno et Max Horkheimer en reprennent l'articulation entre civilisation et violence.

Paul Ricœur en a proposé une lecture philosophique attentive, qui range Freud parmi les penseurs du soupçon tout en prenant au sérieux sa méthode d'interprétation. Jürgen Habermas a discuté la portée épistémologique de la psychanalyse dans sa réflexion sur les intérêts de la connaissance.

Hors de la philosophie, le sociologue Norbert Elias a développé, par d'autres voies, une histoire du contrôle des pulsions dans les sociétés occidentales qui croise plusieurs des thèmes du livre.

Controverses

La première controverse concerne la scientificité de la psychanalyse. Karl Popper en a fait l'un de ses exemples de théorie non réfutable, capable d'expliquer un fait et son contraire, ce qui la rangerait hors des sciences. Les psychanalystes objectent que ce critère est inadapté à une discipline qui procède de l'interprétation et de la cure. Le débat n'est pas clos et il déborde largement cet ouvrage.

La deuxième porte sur la pulsion de mort. Cette hypothèse a été contestée dès sa formulation à l'intérieur même du mouvement psychanalytique, où plusieurs auteurs ont refusé d'y voir autre chose qu'une construction spéculative. D'autres, notamment dans la tradition kleinienne, en ont fait au contraire un pilier de la clinique.

La troisième porte sur la méthode. Freud transporte à l'échelle des sociétés des concepts élaborés à partir de cures individuelles. Les anthropologues et les historiens ont souvent jugé ce passage illégitime, en soulignant la diversité des formes sociales que le livre traite comme une civilisation unique. Les défenseurs de Freud répondent qu'il propose une hypothèse de travail et non une démonstration.

Enfin, le pessimisme du texte fait débat. Certains lecteurs y voient une lucidité salutaire, d'autres une naturalisation de la violence qui décourage l'action politique. Marcuse a formulé la version la plus élaborée de cette dernière objection.

Pour commencer la lecture

L'essai est court, écrit dans une langue claire et ne suppose pas de connaissance technique de la psychanalyse, à l'exception des chapitres finaux où le vocabulaire du surmoi est utilisé sans être longuement expliqué. Il se lit très bien en regard des textes de Freud sur la religion.