Surveiller et punir
Titre original : Surveiller et punir. Naissance de la prison
Publication : 1975
Type : Essai
Analyse
Publié en 1975 sous le sous-titre « Naissance de la prison », « Surveiller et punir » est sans doute le livre de Michel Foucault qui a le plus circulé hors de la philosophie. Il raconte comment, en un peu plus d'un demi-siècle, la punition est passée du supplice public à l'enfermement, et il soutient que ce changement n'est pas un progrès de la douceur mais la mise en place d'une manière nouvelle d'exercer le pouvoir sur les corps.
Contexte de publication
Foucault écrit après une période d'engagement direct sur les questions carcérales : il avait participé au début des années soixante-dix à un groupe d'information sur les prisons, destiné à faire entendre la parole des détenus. Ce travail de terrain n'est pas étranger à la forme du livre, qui multiplie les documents d'archives, les règlements et les rapports administratifs.
L'ouvrage marque aussi un déplacement dans son œuvre. Ses livres antérieurs portaient surtout sur les savoirs et leurs conditions d'apparition. Celui-ci met le pouvoir au centre, non comme une chose que l'on possède mais comme un ensemble de relations et de techniques, et il forge pour cela une méthode qu'il appelle généalogie, en référence explicite à Nietzsche.
Structure de l'ouvrage
Le livre comporte quatre parties.
La première, « Supplice », s'ouvre sur le récit détaillé de l'exécution de Damiens, condamné en 1757 pour avoir attenté à la vie du roi. Foucault fait immédiatement suivre ce récit d'un règlement pour une maison de jeunes détenus, rédigé quelque quatre-vingts ans plus tard. Le contraste entre les deux documents commande tout le livre. Cette partie analyse le supplice comme un rituel où le pouvoir souverain, atteint par le crime, se reconstitue publiquement sur le corps du condamné.
La deuxième, « Punition », étudie les projets des réformateurs du XVIIIe siècle. Foucault soutient qu'ils ne visaient pas d'abord à punir moins mais à punir mieux, c'est-à-dire de manière plus régulière, plus certaine et mieux répartie dans le corps social.
La troisième, « Discipline », est le cœur théorique. Elle décrit les techniques par lesquelles on fabrique des corps dociles : la répartition dans l'espace, le contrôle du temps et des gestes, la surveillance hiérarchique, la sanction normalisatrice et l'examen. Foucault montre que ces techniques ne sont pas propres à la prison mais se retrouvent à l'armée, à l'atelier, à l'école et à l'hôpital.
La quatrième, « Prison », examine l'institution carcérale, son échec constaté dès l'origine et la production de la délinquance comme milieu distinct.
Thèses centrales
La première thèse est que le passage du supplice à la prison change la cible de la punition. Le supplice s'adressait au corps, la prison prétend s'adresser à l'âme. Foucault renverse alors une formule platonicienne bien connue et soutient que l'âme est devenue la prison du corps, en ce sens qu'elle est produite par les procédures de savoir et de contrôle qui s'exercent sur les individus.
La deuxième est l'analyse du pouvoir disciplinaire. Celui-ci ne réprime pas d'abord, il produit : des aptitudes, des habitudes, des individus classables et comparables. Il fonctionne par la norme plutôt que par la loi, par l'examen plutôt que par le jugement, et il repose sur une visibilité constante des corps.
La troisième est l'analyse du panoptisme. Foucault prend pour modèle le dispositif architectural imaginé par Jeremy Bentham, où un surveillant placé dans une tour centrale peut voir chaque cellule sans être vu. L'effet recherché n'est pas la surveillance effective mais son intériorisation : le détenu, ne sachant jamais s'il est observé, se surveille lui-même. Foucault généralise ce schéma en principe de fonctionnement d'une société entière.
La quatrième est la thèse la plus paradoxale. La prison échoue, on le sait depuis sa naissance, elle ne corrige pas et elle favorise la récidive. Foucault propose de considérer que cet échec est utile : la prison produit un milieu délinquant identifiable, surveillable et politiquement maniable, ce qui la rend fonctionnelle malgré son inefficacité déclarée.
La cinquième est la thèse du savoir-pouvoir. Les sciences humaines, criminologie, psychiatrie, psychologie, ne sont pas nées à côté de ces dispositifs, elles se sont formées avec eux. Il n'y a pas de savoir neutre sur l'individu, parce que l'individu tel que ces savoirs le connaissent est le produit des procédures qui le mesurent.
Postérité
L'ouvrage a durablement marqué la sociologie de la déviance, l'histoire de la justice, les études sur l'éducation, sur l'entreprise et sur la santé. Gilles Deleuze en a proposé une lecture qui a fait date, et il a prolongé l'analyse en suggérant que les sociétés disciplinaires cédaient la place à des sociétés de contrôle, où l'enfermement importe moins que la modulation continue.
Le vocabulaire du livre est passé dans l'usage courant, parfois au prix de simplifications considérables. Les débats contemporains sur la vidéosurveillance, la notation, les données personnelles et les algorithmes de recommandation s'y réfèrent constamment.
Controverses
Les historiens ont formulé la critique la plus documentée. Plusieurs ont reproché à Foucault de bâtir un récit trop net, en sélectionnant les sources, en négligeant la diversité des pratiques pénales selon les pays et en datant de manière trop tranchée un basculement qui fut long et inégal.
Une deuxième critique, philosophique, a été développée par Jürgen Habermas. Si tout savoir est pris dans des rapports de pouvoir, au nom de quoi critique-t-on ? Foucault ne fournirait pas le critère normatif qui rendrait sa propre dénonciation intelligible. Ses défenseurs répondent que le livre ne prétend pas fonder une norme mais rendre visibles des mécanismes, et que la critique naît de cette mise en visibilité.
Une troisième porte sur la place laissée à la résistance et au sujet. Le tableau des disciplines semble à certains lecteurs si complet qu'on voit mal comment y échapper. Foucault a répondu à cette objection dans ses travaux ultérieurs, notamment en développant la notion de gouvernementalité puis en s'intéressant aux pratiques par lesquelles les sujets se constituent eux-mêmes.
Enfin, on discute la portée actuelle du modèle. Les formes contemporaines de contrôle passent moins par l'enfermement et la répartition des corps que par la circulation des données, ce qui conduit certains à juger le schéma disciplinaire daté et d'autres à y voir une matrice toujours opérante.
Pour commencer la lecture
Les premières pages sont d'une force littéraire rare et donnent immédiatement le ton. Si vous ne deviez lire qu'un chapitre, ce serait celui sur le panoptisme, qui contient l'essentiel des thèses du livre sous une forme condensée.