Discours de métaphysique
Publication : 1686 (rédaction) - première publication en 1846 (posthume)
Type : Traite
Analyse
Rédigé en 1686 par Gottfried Wilhelm Leibniz, le « Discours de métaphysique » est le premier exposé d'ensemble de sa philosophie. Il tient en trente-sept courts articles et occupe une quarantaine de pages. Leibniz ne l'a jamais publié : le texte n'a paru qu'au milieu du XIXe siècle, plus de cent trente ans après sa mort. Il n'en est pas moins l'une des portes d'entrée les plus sûres dans une œuvre immense et dispersée.
Un texte écrit pour être discuté
Leibniz compose ce texte pendant un séjour à la campagne, dans un moment de retrait qui lui laisse le loisir de mettre de l'ordre dans ses idées. Il n'en envoie pas le texte complet mais un sommaire des trente-sept articles, destiné au théologien Antoine Arnauld, l'un des auteurs des objections aux « Méditations métaphysiques » de Descartes. Arnauld réagit vivement au huitième article, et il s'ensuit une correspondance de plusieurs années qui reste le meilleur commentaire du livre. Le Discours est donc, dès l'origine, un texte destiné à l'objection.
Dieu et le meilleur des mondes
Les premiers articles portent sur Dieu et sur la création. Dieu agit toujours de la manière la plus parfaite, et la perfection ne se mesure pas seulement à la bonté du résultat : elle tient au rapport entre la simplicité des moyens et la richesse des effets. Le monde le meilleur n'est pas celui qui contiendrait le plus de biens, c'est celui qui obtient le maximum de variété avec le minimum d'hypothèses, comme une bonne théorie scientifique.
Leibniz écarte au passage deux positions. La première ferait dépendre le bien d'un simple décret divin, ce qui rendrait la bonté de Dieu arbitraire et vide. La seconde ferait des vérités éternelles des créations libres, position que Descartes avait défendue et que Leibniz juge intenable.
La notion complète de la substance individuelle
L'article huit contient la thèse la plus commentée de toute la philosophie leibnizienne. Ce qui distingue une substance individuelle, c'est qu'elle possède une notion si complète qu'on en peut déduire tous les prédicats qui lui seront jamais attribués. La notion d'Alexandre contient par avance toutes ses victoires et sa mort. Autrement dit, dans toute proposition vraie, le prédicat est contenu dans le sujet.
Trois conséquences en découlent immédiatement. Chaque substance est un monde à part, qui n'agit sur aucune autre et qui tire de son propre fond la suite de ses états. Chaque substance exprime pourtant l'univers entier de son point de vue, comme une ville vue sous des angles différents donne autant de perspectives d'une même ville : Dieu a accordé entre elles ces séries indépendantes, ce que Leibniz nommera plus tard l'harmonie préétablie. Enfin ces substances sont indestructibles autrement que par anéantissement.
Réhabiliter les formes, sauver la finalité
Contre le mécanisme cartésien, Leibniz réintroduit les formes substantielles que la philosophie moderne avait chassées avec la scolastique. Il prend soin de préciser qu'elles ne servent à rien dans le détail de la physique : il ne faut jamais invoquer une forme pour expliquer un phénomène particulier, on y perdrait tout ce que la science moderne a gagné. Elles sont requises au seul niveau des principes, pour qu'il y ait de véritables unités et non de simples agrégats.
Le même souci commande sa critique de la physique de Descartes. Leibniz montre que la quantité conservée dans la nature n'est pas celle que Descartes avait identifiée, et il en tire un argument contre une conception purement géométrique du corps : il y a dans la matière quelque chose comme de la force, qui excède l'étendue.
Quant aux causes finales, il refuse de choisir. Expliquer par les fins et expliquer par les mécanismes sont deux voies également légitimes, et leur accord est lui-même un signe de la sagesse divine. Les deux causalités ne se concurrencent pas, elles se recoupent.
L'esprit, la connaissance et la cité de Dieu
Les derniers articles portent sur l'âme et sur la grâce. Leibniz y soutient que rien ne vient à l'esprit du dehors et que nos idées sont en nous, reprenant à son compte la réminiscence platonicienne tout en la réinterprétant. Il distingue les esprits, capables de se connaître eux-mêmes et de connaître Dieu, des autres substances : ils forment une communauté morale, une cité de Dieu, ce qui donne à sa métaphysique un débouché directement théologique.
Postérité
Le Discours annonce presque tout ce que Leibniz développera ensuite, de la « Monadologie » à la « Théodicée ». Son influence a été longtemps indirecte, puisque le texte est resté inédit : c'est la correspondance avec Arnauld, puis les écrits publiés, qui ont porté ces thèses. Sa redécouverte au XIXe siècle, puis l'édition des inédits logiques au début du XXe, ont profondément renouvelé la lecture de l'auteur.
Controverses
La première objection est celle d'Arnauld lui-même, et elle n'a jamais été close. Si la notion complète d'un individu contient par avance tout ce qui lui arrivera, que reste-t-il de la liberté, et en quoi les événements sont-ils contingents ? Leibniz répond en distinguant la nécessité absolue, dont la négation est contradictoire, et une nécessité seulement hypothétique, qui suppose que Dieu ait choisi ce monde-ci. Ses lecteurs se partagent depuis entre ceux qui jugent la distinction décisive et ceux qui y voient une manière élégante de nommer le problème plutôt que de le résoudre.
La deuxième controverse est apparue au début du XXe siècle, lorsque Bertrand Russell a soutenu que toute la métaphysique de Leibniz découlait de sa logique, et plus précisément de sa conviction que toute proposition a la forme sujet-prédicat. Cette lecture a dominé pendant des décennies. Elle est aujourd'hui contestée par les commentateurs qui insistent sur les motifs théologiques et sur les travaux de dynamique, et qui refusent de faire de la logique la clef unique.
Un troisième débat porte sur le retour des formes substantielles : s'agit-il d'un recul devant la modernité scientifique ou, au contraire, de la seule manière de fonder l'unité des corps que le pur mécanisme ne peut assurer ?
Pour commencer
Les articles 1 à 9 suffisent à saisir l'architecture de l'ensemble, et l'article 8 en est le foyer. La lecture gagne beaucoup à être accompagnée de quelques lettres de la correspondance avec Arnauld, que la plupart des éditions de poche donnent à la suite du texte.