Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes
Publication : 1755
Type : Essai
Analyse
Publié en 1755, le second discours de Jean-Jacques Rousseau, connu sous le nom de « Discours sur l'inégalité », est l'un des textes les plus audacieux du siècle des Lumières. Rousseau y pose une question que personne n'avait formulée ainsi : l'inégalité entre les hommes est-elle naturelle ou est-elle le produit d'une histoire ? Sa réponse, qui fait de la société la source de presque toutes nos misères, a scandalisé ses contemporains et continue de nourrir la réflexion politique.
Contexte de publication
L'Académie de Dijon avait mis au concours une question portant sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes et sur le point de savoir si elle est autorisée par la loi naturelle. Rousseau avait remporté quelques années plus tôt un premier prix de la même académie avec un discours sur les sciences et les arts. Cette fois il ne fut pas couronné, sans doute parce que son texte débordait très largement le sujet.
L'ouvrage paraît en Hollande, chez l'éditeur Marc-Michel Rey, précédé d'une longue dédicace à la république de Genève, dont Rousseau est citoyen. Le texte comporte une préface, deux parties et une série de notes parfois aussi développées que le corps du discours.
Structure de l'ouvrage
La préface précise la méthode. Rousseau y invite à écarter les faits, car il ne prétend pas faire l'histoire réelle de l'humanité mais construire des raisonnements hypothétiques et conditionnels, propres à éclairer la nature des choses.
La première partie décrit l'homme de l'état de nature. Solitaire, robuste, sans langage articulé, sans propriété et sans besoins durables, il ne connaît ni le bien ni le mal moral. Deux principes suffisent à le décrire : l'amour de soi, qui est le souci de sa propre conservation, et la pitié, répugnance naturelle à voir souffrir un semblable. À ces deux principes s'ajoute une faculté qui distingue l'homme de l'animal, la perfectibilité, capacité indéfinie de se transformer, qui est aussi la source de ses malheurs.
La seconde partie retrace la sortie de cet état. Elle s'ouvre par la page la plus célèbre du texte, où Rousseau imagine le premier homme qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire que cela était à lui et trouva des gens assez simples pour le croire. Viennent ensuite la métallurgie et l'agriculture, la division du travail, la propriété, la comparaison entre les hommes et l'amour-propre, puis les conflits. Les riches proposent alors un pacte qui institue les lois et l'État. Rousseau montre que ce contrat, présenté comme une garantie pour tous, consacre en réalité l'inégalité au profit de ceux qui possèdent. Le mouvement s'achève dans le despotisme, où l'inégalité extrême ramène paradoxalement les hommes à une forme d'égalité, celle de leur commune sujétion.
Thèses centrales
Rousseau distingue deux inégalités. L'une est naturelle ou physique, elle tient à l'âge, à la santé et aux forces du corps. L'autre est morale ou politique, elle consiste dans les privilèges, la richesse et le pouvoir. La seconde ne dérive pas de la première : elle est instituée par les hommes, donc elle a une histoire, donc elle aurait pu être autre.
L'état de nature n'est pas une époque à retrouver, c'est un instrument d'analyse. Rousseau l'oppose explicitement aux constructions de ses prédécesseurs, à qui il reproche d'avoir placé dans l'homme naturel des traits qui n'appartiennent qu'à l'homme socialisé, comme le calcul, la peur du semblable ou le désir d'accumuler.
L'amour-propre est le pivot de la démonstration. À la différence de l'amour de soi, il naît de la comparaison. Dès que les hommes vivent ensemble et se regardent, ils veulent être estimés, et l'estime devient un bien plus recherché que la subsistance. De là naissent la dissimulation, la vanité, l'envie et une part considérable de la violence sociale.
Enfin la perfectibilité fait de l'homme un être historique. Rien dans sa nature ne fixe ce qu'il deviendra. Cette thèse, qui rompt avec l'idée d'une nature humaine achevée, est l'un des apports les plus durables du texte.
Postérité
Le discours a d'abord suscité des réactions vives. Voltaire répondit à l'envoi de l'ouvrage par une lettre ironique, où il feignait de croire que Rousseau invitait ses lecteurs à revenir marcher à quatre pattes. Rousseau s'en est défendu à plusieurs reprises : il ne propose nulle part de retourner dans les forêts.
Le texte a nourri la pensée révolutionnaire et socialiste. Friedrich Engels a salué la manière dont Rousseau montre l'inégalité s'engendrer elle-même jusqu'à se renverser. Claude Lévi-Strauss est allé plus loin en voyant en lui le fondateur des sciences de l'homme, pour avoir compris que l'étude de l'humanité suppose de se déprendre de sa propre société.
L'articulation avec « Du contrat social », publié sept ans plus tard, est décisive : le second discours décrit un pacte frauduleux, le contrat social en propose un légitime. Les deux textes se lisent l'un par l'autre.
Controverses
Le statut de l'état de nature reste discuté. Rousseau annonce qu'il écarte les faits, mais son récit prend souvent l'allure d'une histoire réelle et il s'appuie sur des récits de voyageurs. Faut-il lire une fiction méthodologique ou une anthropologie conjecturale ? Les commentateurs se partagent.
On a également reproché au texte son primitivisme supposé. L'accusation repose largement sur une lecture rapide, mais elle pose une vraie question : si tout le mal vient de la vie sociale, que reste-t-il à espérer de la politique ? Rousseau y répondra ailleurs, et ses lecteurs divergent sur la cohérence de l'ensemble.
Une troisième discussion porte sur la place des femmes et de la famille. La description de l'homme naturel solitaire suppose une organisation des sexes que Rousseau expose peu et que ses écrits ultérieurs, notamment sur l'éducation, développent dans un sens que de nombreuses lectrices ont contesté.
Enfin, les sciences contemporaines, préhistoire et anthropologie, ont largement renouvelé les données sur les sociétés sans État. Elles invalident certains éléments du tableau tout en confirmant l'intuition centrale, à savoir que l'inégalité durable n'est pas la condition première des sociétés humaines.
Pour commencer la lecture
Le discours est court et d'une grande clarté d'écriture. Il est utile de lire la préface, puis la seconde partie, avant de revenir à la première. Les notes, souvent négligées, contiennent certains des développements les plus intéressants.