Éloge de la folie

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Titre original : Moriae Encomium, sive Stultitiae Laus

Publication : 1511

Type : Essai

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Analyse

L'« Éloge de la folie » est le livre le plus lu d'Érasme et l'un des rares textes philosophiques du XVIe siècle à être resté populaire. Composé en 1509 et publié pour la première fois en 1511, il tient en une centaine de pages. Son auteur le présentait volontiers comme une plaisanterie de convalescent. La postérité y a vu autre chose : l'un des grands livres critiques de la Renaissance européenne.

Le contexte

Érasme revenait d'un séjour de trois années en Italie lorsqu'il gagna l'Angleterre en 1509. Il logea chez son ami Thomas More et c'est là, selon son propre récit, qu'il rédigea le texte en quelques jours, pour se distraire pendant une maladie. Le titre grec, Moriae Encomium, joue sur le nom de son hôte : l'éloge de la folie est aussi un éloge de More.

La publication eut lieu à Paris en 1511, suivie de nombreuses éditions augmentées. L'ouvrage circula dans toute l'Europe et fut traduit dans les principales langues vernaculaires. Un exemplaire annoté par Hans Holbein le Jeune, orné de dessins dans les marges, a beaucoup contribué à sa célébrité visuelle.

La forme : une déclamation paradoxale

Le genre choisi par Érasme est celui de la déclamation, exercice rhétorique hérité de l'Antiquité qui consiste à louer un objet indigne d'éloge. Lucien de Samosate en avait donné le modèle et Érasme, qui l'avait traduit, en connaissait toutes les ressources.

La conséquence pour le lecteur est décisive. Ce n'est pas Érasme qui parle, c'est la Folie elle-même, déesse couronnée, qui monte en chaire et fait son propre panégyrique. Cette fiction permet de tout dire tout en pouvant tout désavouer, et elle a servi à l'auteur plus d'une fois lorsqu'il fut attaqué. Elle place surtout le lecteur dans une position instable : il ne sait jamais tout à fait quand la Folie se moque, quand elle a raison malgré elle et quand elle exprime la pensée de l'auteur.

Le mouvement du texte

On distingue habituellement trois moments.

Dans le premier, la Folie établit qu'elle est nécessaire à la vie. Sans un peu d'illusion, dit-elle, personne ne se marierait, n'élèverait d'enfants, ne se lancerait dans une entreprise ni ne supporterait la vieillesse. L'amour-propre, la flatterie et l'oubli sont les conditions de la vie en société. L'argument est mené avec une gaieté qui masque sa portée : la sagesse pure, entièrement lucide, serait invivable.

Dans le deuxième moment, le ton change. La Folie passe en revue les états de la société et le rire devient satirique. Les grammairiens s'entredéchirent sur des points de syntaxe, les juristes accumulent les gloses, les théologiens se perdent en questions inutiles sur des sujets qu'ils ne comprennent pas, les moines confondent la sainteté avec le nombre des prières récitées, les princes se croient au-dessus des lois et les papes oublient qu'ils succèdent à un pêcheur. Ces pages, souvent citées, ont valu au livre une réputation d'anticléricalisme que la suite du texte nuance.

Dans le troisième moment, en effet, le registre s'élève. La Folie invoque saint Paul, pour qui la sagesse de ce monde est folie devant Dieu, et développe l'idée d'une folie chrétienne : celle des simples, des humbles et des mystiques, qui préfèrent l'amour au savoir. Le livre s'achève sur cette folie de la Croix, qui n'est plus une cible de la satire mais son point d'aboutissement.

Ce que le livre soutient

Derrière le jeu, quelques convictions constantes se laissent lire.

La première est une critique du formalisme religieux. Érasme ne conteste ni les sacrements ni les institutions, mais il soutient que la piété réside dans les dispositions intérieures et non dans l'accumulation des pratiques extérieures. C'est la thèse de son « Enchiridion », reprise ici sur le mode comique.

La deuxième est une défiance envers la théologie scolastique. Les distinctions subtiles, les questions sans objet et l'appareil syllogistique lui paraissent avoir éloigné les chrétiens des textes qu'ils prétendent commenter.

La troisième est une méfiance envers la prétention au savoir. La Folie ne fait pas seulement l'éloge de l'ignorance : elle suggère que l'homme qui se croit entièrement lucide se trompe davantage que celui qui reconnaît sa part d'illusion. Sur ce point, la parenté avec Montaigne est évidente et souvent relevée.

La quatrième, enfin, est un refus de la guerre. Les pages sur les princes qui se ruinent en conquêtes annoncent la « Querela pacis » publiée quelques années plus tard.

Réception et controverses

Le succès fut considérable et les attaques ne tardèrent pas. Des théologiens de Louvain et de Paris reprochèrent à Érasme d'avoir tourné en dérision l'état monastique et l'autorité ecclésiastique. Il se défendit en rappelant le genre de son texte : la Folie parle, non lui, et la satire vise les abus et non les institutions.

Après l'éclatement de la Réforme, le livre devint un enjeu. Les partisans de Luther y voyaient une préparation de leurs propres critiques, les catholiques une source du désordre. Les œuvres d'Érasme furent inscrites à l'Index au cours du XVIe siècle, ce qui n'empêcha pas leur diffusion.

Une controverse plus intéressante porte sur l'unité du texte. Faut-il lire les trois moments comme un ensemble cohérent ou comme la juxtaposition d'exercices de nature différente ? Les commentateurs se partagent. Ceux qui défendent l'unité soulignent que la folie chrétienne finale reprend et transfigure la folie vitale du début. Ceux qui en doutent relèvent la rupture de ton et la disparité des sources.

Postérité

L'« Éloge de la folie » a fondé une manière : celle de la critique par le rire, qui atteint des cibles que l'argumentation frontale manquerait. Rabelais, Montaigne, Cervantès puis Voltaire et Diderot en sont, chacun à sa façon, les héritiers. La figure du fou qui dit vrai, présente dans le théâtre élisabéthain, doit beaucoup à cette tradition.

Au XXe siècle, le livre a été relu comme un texte sur la raison et ses limites. Michel Foucault lui a accordé une place dans son « Histoire de la folie à l'âge classique », en faisant de l'expérience érasmienne de la folie un moment antérieur au grand partage entre raison et déraison.

Enfin, il reste le livre par lequel Érasme continue d'exister pour un public non spécialiste. Sa brièveté, sa gaieté et son actualité, chaque époque y reconnaissant les travers de ses propres experts, expliquent une longévité que peu d'ouvrages de la Renaissance ont connue.

Quelques idées à retenir

  • C'est la Folie qui parle et non Érasme : le texte est une déclamation paradoxale.
  • Sans une part d'illusion, la vie sociale et personnelle serait insupportable.
  • La satire vise les abus des savants, des moines et des princes, non les institutions elles-mêmes.
  • La piété véritable est intérieure et se distingue du formalisme des pratiques.
  • La folie de la Croix, empruntée à saint Paul, renverse le sens du livre dans ses dernières pages.