Érasme de Rotterdam

vers 1466-1469 - 12 juillet 1536 🇳🇱 néerlandaise 13 min de lecture

Difficulté : 2/5

Moine devenu voyageur et éditeur infatigable, Érasme a mis la philologie au service de la foi et défendu, contre les partis de son temps, la modération, la paix et le libre examen des textes.

Fiche rédigée avec l'assistance d'une IA - peut contenir des erreurs. En savoir plus

Biographie

Des origines difficiles

Érasme naît à Rotterdam, sans doute entre 1466 et 1469 : la date exacte reste incertaine, l'intéressé ayant lui-même donné des indications variables. Il est le fils naturel d'un prêtre, ce qui pèsera longtemps sur sa situation canonique. Orphelin très jeune, il est confié aux Frères de la vie commune, à Deventer puis à Bois-le-Duc, où il reçoit une éducation religieuse et découvre les auteurs latins.

Le monastère et la fuite vers les lettres

Sans ressources, il entre chez les chanoines augustins de Steyn et y est ordonné prêtre en 1492. La vie régulière lui pèse. Il obtient de devenir secrétaire de l'évêque de Cambrai, ce qui lui permet de quitter le cloître, puis part étudier la théologie à Paris, au collège de Montaigu, dont il gardera un souvenir cinglant. Vous pouvez lire toute la suite de sa carrière comme un effort pour conquérir une indépendance rare à son époque : celle d'un lettré vivant de sa plume, de pensions et de l'amitié des imprimeurs.

Les voyages et les rencontres

Un premier séjour en Angleterre, en 1499, est décisif. Il y rencontre John Colet, qui l'oriente vers l'étude directe de l'Écriture, et Thomas More, dont il fera un ami de toute sa vie. Il se met alors sérieusement au grec. Un long séjour en Italie, entre 1506 et 1509, lui vaut un doctorat en théologie à Turin et la collaboration de l'imprimeur vénitien Alde Manuce.

De retour en Angleterre, il rédige chez More l'« Éloge de la folie », publié en 1511. Il enseigne le grec à Cambridge dans les années qui suivent. Puis vient le grand œuvre savant : en 1516 paraît chez Froben, à Bâle, une édition du Nouveau Testament en grec accompagnée d'une traduction latine nouvelle, qui bouscule l'autorité de la Vulgate et fournira des instruments à toute l'Europe savante.

Entre les partis

La Réforme éclate l'année suivante. Érasme a critiqué avant Luther les abus de l'Église, la scolastique et la superstition, et beaucoup attendent qu'il rejoigne le camp de la réforme. Il refuse. En 1524, il publie une diatribe sur le libre arbitre où il défend une part de liberté humaine dans le salut. Luther lui répond violemment l'année suivante par le « Traité du serf arbitre » et la rupture est consommée. Attaqué par les théologiens catholiques comme responsable du schisme et par les réformés comme lâche, Érasme tient sa position de concorde au prix d'un isolement croissant.

Les dernières années

Installé à Bâle depuis 1521, il quitte la ville pour Fribourg-en-Brisgau en 1529 lorsque la Réforme y triomphe, puis revient à Bâle en 1535. Il y meurt le 12 juillet 1536, entouré de ses éditeurs et de ses livres.

Pensée principale

Une philosophie sans système

Érasme n'a pas construit de métaphysique et s'en défie ouvertement. Sa philosophie est une pratique : lire les textes dans leur langue d'origine, en établir le texte le plus sûr, en dégager le sens et en tirer une règle de vie. Vous ne trouverez donc pas chez lui de doctrine de l'être ou de la connaissance, mais une manière de penser qui a durablement changé le rapport de l'Europe à ses textes fondateurs.

Le retour aux sources

Le mot d'ordre de l'humanisme est le retour aux sources et Érasme lui donne sa forme la plus rigoureuse. Puisque toute la doctrine chrétienne repose sur des écrits, il faut savoir ce que ces écrits disent réellement. D'où son travail sur le Nouveau Testament grec, ses éditions des Pères de l'Église et ses annotations. La conséquence est considérable : un texte sacré devient un objet d'examen philologique, susceptible d'erreurs de copie et de traduction. Cette méthode a nourri la Réforme, que son auteur n'a pourtant pas voulu suivre.

La philosophie du Christ

À la théologie scolastique, qu'il juge encombrée de questions vaines, Érasme oppose ce qu'il nomme la philosophie du Christ. Il s'agit moins d'un corps de dogmes que d'un enseignement moral accessible à tous : simplicité, charité, pardon et intériorité. Dans l'« Enchiridion militis christiani », il soutient que la piété véritable réside dans les dispositions du cœur plutôt que dans les cérémonies, les pèlerinages ou le culte des reliques. Il en tire une conviction constante : les points sur lesquels les chrétiens doivent s'accorder sont peu nombreux et le reste peut être laissé à la discussion.

L'éducation et la parole

Érasme accorde à la pédagogie une place centrale. On ne naît pas homme, écrit-il en substance, on le devient par l'instruction. Ses manuels, ses « Colloques » et ses traités sur l'enseignement recommandent la douceur, le jeu, l'exercice de la conversation et le refus des châtiments corporels. La culture des lettres n'est pas pour lui un ornement mais l'instrument par lequel une société se civilise et échappe à la brutalité.

La langue est l'objet de son attention constante. Les « Adages », recueil de proverbes antiques commentés, ne cessent de grossir au fil des éditions et deviennent une véritable encyclopédie de la sagesse classique mise à la portée des lecteurs modernes.

Le libre arbitre

Sur la question qui l'oppose à Luther, Érasme adopte une position volontairement mesurée. Il reconnaît la primauté de la grâce mais refuse d'annuler toute coopération humaine au salut, car il y voit la ruine de la responsabilité morale. Plus révélatrice encore est sa manière d'argumenter : il souligne l'obscurité des textes scripturaires sur ce point, invite à la prudence et estime que la certitude absolue n'est pas requise sur des matières aussi difficiles. Luther a vu dans cette réserve une forme de scepticisme incompatible avec la foi.

La paix et la concorde

Enfin, Érasme est l'un des premiers auteurs européens à faire de la paix un objet philosophique de plein droit. Dans la « Querela pacis » et dans plusieurs adages célèbres, il dénonce la guerre comme le plus grand des maux, se moque de la gloire militaire et souligne que les princes chrétiens s'entretuent au nom d'une religion qui commande de s'aimer. Cette position, jointe à son refus des partis religieux, définit une posture qui lui a valu autant d'admirateurs que d'ennemis : celle d'un homme qui préfère la concorde à la victoire.

Œuvres majeures

Éloge de la folie (1511)

Une déclamation où la Folie fait elle-même son propre éloge. Le texte commence par montrer que la vie humaine serait insupportable sans une part d'illusion, puis passe à la satire des états : grammairiens, juristes, théologiens, moines, princes et papes y sont tour à tour épinglés. Il s'achève sur un éloge très différent, celui de la folie de la Croix héritée de saint Paul. Écrit chez Thomas More, à qui il est dédié, c'est le livre qui a rendu son auteur célèbre et celui par lequel on continue de le lire.

Adages (à partir de 1500)

Recueil de proverbes grecs et latins accompagnés de commentaires. D'abord modeste, l'ouvrage grossit d'édition en édition jusqu'à contenir plusieurs milliers d'entrées. Certains commentaires deviennent de véritables essais, notamment celui sur la formule qui compare la guerre à une douceur pour ceux qui ne l'ont pas connue. Les Adages ont diffusé la culture antique dans toute l'Europe lettrée.

Enchiridion militis christiani (1503)

Le manuel du soldat chrétien expose la philosophie du Christ : une piété intérieure, fondée sur l'Écriture et sur la charité, opposée au formalisme des pratiques extérieures. Peu remarqué à sa parution, le livre connaît un immense succès à partir des années 1515 et devient l'un des textes de référence de la spiritualité humaniste.

Novum Instrumentum omne (1516)

L'édition du Nouveau Testament en grec, accompagnée d'une traduction latine nouvelle et d'annotations, imprimée à Bâle par Froben. C'est le travail savant le plus lourd de conséquences d'Érasme : en montrant que la Vulgate contient des inexactitudes, il fait de la philologie un instrument théologique. Luther s'en servira pour sa traduction allemande.

Institution du prince chrétien (1516)

Rédigé pour le futur Charles Quint, ce traité d'éducation politique décrit un souverain formé à la modération, soucieux de la paix et responsable devant Dieu du bien de ses sujets. On le lit souvent comme le contrepoint exact du « Prince » de Machiavel, publié plus tard mais écrit à peu près à la même période.

Diatribe sur le libre arbitre (1524)

Réponse mesurée à Luther sur la question de la liberté humaine dans le salut. Érasme y défend une coopération limitée de la volonté avec la grâce et insiste sur l'obscurité des textes. Luther répliquera par le « Traité du serf arbitre », l'un des grands textes de la Réforme, et Érasme lui répondra encore par l'« Hyperaspistes ».

Postérité et influence

Le prince des humanistes

De son vivant, Érasme jouissait d'une autorité intellectuelle sans équivalent en Europe. Ses lettres circulaient de Cracovie à Séville, les imprimeurs se disputaient ses manuscrits et les souverains recherchaient sa caution. Cette position enviable s'est retournée après sa mort : condamné par une partie de l'Église catholique, rejeté par les réformés, il a connu un long purgatoire.

Une méthode qui a survécu à l'homme

Son héritage le plus durable est méthodologique. L'idée qu'un texte, même sacré, s'établit par la comparaison des manuscrits, la connaissance des langues et l'examen critique, s'est imposée bien au-delà de son camp. La critique biblique moderne, la philologie classique et plus largement les sciences des textes travaillent dans le sillage qu'il a ouvert, souvent sans le savoir.

Un ancêtre de la tolérance

Sa préférence pour la concorde, sa réduction du nécessaire à quelques articles et son refus des anathèmes ont fait de lui une référence pour tous ceux qui, aux XVIe et XVIIe siècles, ont cherché une issue aux guerres de religion. Sébastien Castellion, Montaigne, les érudits libertins puis Bayle prolongent chacun à leur manière cette ligne. Les Lumières ont retenu de lui la satire des clercs et la confiance dans l'éducation, quitte à négliger sa piété.

Une figure européenne

Au XXe siècle, Érasme est redevenu un symbole. Le lettré sans patrie, écrivant dans une langue commune et refusant de choisir son camp au moment où l'Europe se déchirait, a été relu comme une figure de la conscience européenne. Stefan Zweig lui a consacré un essai qui a beaucoup contribué à cette image. Le nom d'Érasme a été donné en 1987 au programme d'échange universitaire européen, ce qui lui assure une notoriété que peu de philosophes de son siècle ont conservée.

Un débat toujours ouvert

Enfin, sa postérité tient à la question qu'il continue de poser. Faut-il, en temps de conflit, choisir un camp ou tenir la position de la nuance au risque de n'être entendu de personne ? Les historiens et les philosophes se partagent encore entre l'admiration pour son courage tranquille et le reproche d'une irrésolution qui aurait laissé le terrain aux plus intransigeants.

Controverses et débats

La rupture avec Luther

La controverse fondatrice reste celle de 1524-1527 sur le libre arbitre. Érasme reconnaît la primauté de la grâce mais refuse de supprimer toute coopération de la volonté humaine, faute de quoi la responsabilité morale lui paraît anéantie. Luther répond que cette réserve trahit un manque de foi et que l'Écriture est claire là où Érasme la dit obscure. Les commentateurs restent divisés : certains lisent la position érasmienne comme une sagesse critique avant l'heure, d'autres comme une dérobade devant une question décisive.

A-t-il préparé la Réforme ?

La formule selon laquelle Érasme aurait pondu l'œuf que Luther a fait éclore a circulé dès le XVIe siècle, dans la bouche de ses adversaires catholiques. Elle pose une vraie question : ses critiques des abus, sa philologie biblique et son ironie envers les moines ont-elles rendu la Réforme possible ? Les historiens accordent généralement que ses instruments savants ont été largement utilisés par les réformateurs, tout en soulignant que ses intentions et ses conclusions théologiques étaient autres.

Courage ou dérobade ?

Son refus constant de rejoindre un camp lui a valu des jugements opposés. Ses défenseurs y voient la fidélité à une conviction : la concorde vaut mieux que la victoire d'un parti et l'usage de la contrainte en matière de foi est illégitime. Ses critiques répondent qu'à l'heure des choix décisifs, la neutralité profite aux plus violents. Le débat déborde le cas d'Érasme et ressurgit chaque fois que l'on discute de la place du savant dans les conflits politiques.

La question du texte biblique

Son édition du Nouveau Testament a été attaquée dès sa parution, notamment sur les passages où sa traduction s'écartait de la Vulgate. Les spécialistes modernes reconnaissent l'importance historique de l'entreprise tout en relevant que les manuscrits dont il disposait étaient peu nombreux et tardifs. Le mérite retenu est moins la qualité du texte établi que le geste consistant à en établir un.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Commencez par l'« Éloge de la folie ». Le texte est court, disponible en édition de poche et se lit sans connaissance préalable. Prenez une édition annotée : beaucoup des cibles de la satire ne sont plus identifiables sans notes.

Lire l'œuvre

  • « Éloge de la folie » (1511).
  • « Colloques », dialogues vifs et souvent drôles, qui montrent le pédagogue au travail.
  • « Enchiridion militis christiani » (1503), pour la philosophie du Christ.
  • « Institution du prince chrétien » (1516), à lire en regard du « Prince » de Machiavel.
  • La correspondance, immense, dont il existe des anthologies en français.

Pour situer l'auteur

Les « Essais » de Montaigne prolongent, une génération plus tard, la même défiance envers les certitudes. Le « Traité du serf arbitre » de Luther donne l'autre voix de la controverse de 1525 et se lit très bien en parallèle de la Diatribe. « L'Utopie » de Thomas More, publiée en 1516, éclaire le milieu intellectuel dans lequel Érasme évoluait.

Prolonger la réflexion

  • L'essai de Stefan Zweig « Érasme, grandeur et décadence d'une idée » a beaucoup fait pour l'image contemporaine du personnage : il vaut d'être lu, en gardant à l'esprit qu'il s'agit d'un portrait engagé écrit dans les années 1930.
  • L'entrée « Desiderius Erasmus » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy fait le point sur sa philosophie et sur les débats en cours.
  • Sur la tolérance, le « Traité des hérétiques » de Sébastien Castellion montre comment l'inspiration érasmienne se radicalise après 1553.
Voir la cartographie