Les Essais
Titre original : Essais
Publication : 1580-1595
Analyse
« C'est moy que je peins. » L'avertissement au lecteur placé en tête des Essais annonce un livre sans précédent : un homme qui se prend lui-même pour matière, et qui invente en chemin la forme capable de le porter. Publiés à partir de 1580 et augmentés jusqu'à la mort de leur auteur, les Essais de Michel de Montaigne sont à la fois une œuvre littéraire majeure et un moment décisif de la pensée moderne.
Une œuvre qui se réécrit
L'histoire éditoriale du livre fait partie de son sens.
Une première édition en deux livres paraît à Bordeaux en 1580. Une édition considérablement augmentée, qui ajoute le troisième livre et de nombreuses insertions dans les deux premiers, paraît à Paris en 1588. Montaigne continue ensuite d'annoter son propre exemplaire, dit exemplaire de Bordeaux, jusqu'à sa mort en 1592. Une édition posthume est procurée en 1595 par Marie de Gournay, sa « fille d'alliance », à partir d'un manuscrit aujourd'hui perdu.
Montaigne n'a jamais corrigé pour supprimer : il ajoute. Les couches successives coexistent dans le texte, si bien qu'un même chapitre peut porter des positions énoncées à quinze ou vingt ans d'intervalle. Les éditions modernes signalent souvent ces strates par des marques typographiques. Cette sédimentation est le contraire d'une négligence : elle donne à voir une pensée qui se corrige sans effacer.
L'invention d'une forme
Le mot essai ne désigne pas encore un genre littéraire. Il garde son sens actif : l'essai est une épreuve, un coup d'essai, une mise à l'épreuve du jugement sur une matière quelconque.
Cette forme a des conséquences. Les chapitres n'ont pas de longueur réglée, certains tenant en une page et d'autres, comme l'« Apologie de Raymond Sebond », occupant plusieurs centaines. Les titres annoncent rarement le contenu réel. La digression n'est pas un accident mais un procédé. Le livre progresse par associations, par citations reprises et retournées, par retours sur soi.
Les thèmes
Le moi mouvant
Montaigne ne peint pas un caractère fixe. Il décrit un être ondoyant, divers, changeant d'heure en heure, et fait de cette instabilité l'objet même de l'observation. Il ne peint pas l'être, dit-il, mais le passage. Cette attention au mouvement plutôt qu'à l'essence est l'une des sources de sa modernité.
Le jugement et la coutume
Une grande part du livre consiste à desserrer l'emprise de l'habitude. Ce que nous tenons pour naturel est le plus souvent ce à quoi nous avons été accoutumés. Le chapitre « Des cannibales » retourne le regard sur les peuples du Nouveau Monde : chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. Ce relativisme des mœurs n'est pas une indifférence morale, mais un instrument critique.
Le scepticisme
L'« Apologie de Raymond Sebond », au deuxième livre, est le morceau philosophique central. Montaigne y ruine méthodiquement les prétentions de la raison humaine, en s'appuyant largement sur les arguments sceptiques antiques, dont il tire la devise gravée sur sa médaille : « Que sais-je ? »
La portée de ce scepticisme est discutée. Il conduit chez lui à la suspension du jugement et au conformisme extérieur en matière religieuse et politique, dans un pays déchiré par les guerres de religion.
L'éducation
Le chapitre « De l'institution des enfants » propose une pédagogie qui a fait fortune. Il s'agit moins de remplir la mémoire que de former le jugement : Montaigne préfère une tête bien faite à une tête bien pleine, et il veut que l'élève passe tout au crible plutôt que d'admettre sur autorité.
L'amitié et la mort
Le chapitre « De l'amitié » évoque Étienne de La Boétie, mort en 1563, et l'amitié exceptionnelle qui les unissait. La méditation sur la mort évolue au fil du livre : d'abord stoïcienne, sur le mode de la préparation, elle s'infléchit vers une acceptation plus tranquille, où la nature enseigne mieux que la philosophie.
Postérité
L'influence des Essais est difficile à surestimer.
Pascal les lit avec une intensité polémique : il leur emprunte beaucoup et leur reproche le projet même de se peindre. Descartes hérite du travail sceptique dont il fera un moment de sa méthode. Les moralistes classiques, puis les Lumières, y puisent constamment. Nietzsche et Emerson en font l'éloge le plus vif.
Le genre de l'essai, tel qu'il se pratique aujourd'hui dans toutes les langues européennes, descend directement du livre, même si Montaigne entendait le mot autrement.
Controverses
La première discussion est éditoriale. Faut-il suivre l'édition de 1595, longtemps canonique, ou l'exemplaire de Bordeaux annoté de la main de l'auteur ? Le débat, ancien, a été relancé au vingtième siècle et divise encore les spécialistes. Le choix n'est pas anodin, car les deux textes diffèrent en de nombreux endroits.
La deuxième porte sur l'unité de l'œuvre. Pierre Villey a proposé au début du vingtième siècle une évolution en trois temps, d'une phase stoïcienne à une phase sceptique puis à une sagesse d'inspiration épicurienne. Cette lecture, longtemps dominante, a été contestée par des interprètes qui jugent le découpage trop net et soulignent la coexistence des registres dès les premiers chapitres.
La troisième concerne le scepticisme de Montaigne. Est-il un sceptique conséquent, un fidéiste qui use du doute pour désarmer la raison au profit de la foi, ou un moraliste qui utilise des arguments sceptiques sans épouser la doctrine ? Les trois lectures ont leurs défenseurs, et le texte fournit des appuis à chacune.
La quatrième porte sur la politique. Le conformisme affiché de Montaigne, son refus des innovations et son service auprès des grands ont été lus tantôt comme une prudence lucide en temps de guerre civile, tantôt comme une démission. Sa charge de maire de Bordeaux et son rôle de négociateur nourrissent des appréciations opposées.
Comment le lire
N'essayez pas de lire les Essais du début à la fin comme un traité. Le livre supporte, et sans doute appelle, une lecture par chapitres. « Des cannibales », « De l'institution des enfants », « De l'amitié » et « De l'expérience » constituent une bonne entrée. Le français du seizième siècle demande un peu d'accoutumance ; plusieurs éditions courantes proposent une transposition en français moderne, qui facilite l'accès au prix de quelque chose de la langue.