La Formation de l'esprit scientifique

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Titre original : La Formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective

Publication : 1938

Type : Essai

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Analyse

Publié en 1938 avec le sous-titre « Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective », cet ouvrage de Gaston Bachelard est devenu le livre de chevet de l'épistémologie française. Sa question est déroutante pour qui attend une théorie de la méthode : Bachelard ne demande pas comment on connaît, il demande pourquoi on ne connaît pas, et cherche dans l'esprit lui-même les causes de sa propre lenteur.

Une épistémologie des empêchements

La thèse tient dans une inversion. Les obstacles au progrès scientifique ne sont pas extérieurs, ils ne tiennent ni à la complexité des phénomènes ni à la faiblesse des sens. Ils sont internes à l'acte de connaître : ce sont des habitudes de pensée, des images séduisantes, des évidences trop bien installées. Bachelard les nomme obstacles épistémologiques.

Il en résulte que la connaissance ne procède jamais d'une accumulation paisible. Elle avance par ruptures, contre ce qu'elle croyait savoir. La formule qui résume le livre est restée : « On connaît contre une connaissance antérieure. » L'esprit scientifique se forme donc en se réformant, et l'histoire des sciences cesse d'être un récit d'accumulation pour devenir l'histoire de rectifications successives.

Les trois états et les trois âmes

Bachelard propose une loi des trois états de l'esprit scientifique. L'état concret s'émerveille devant le phénomène et se satisfait de l'image. L'état concret-abstrait adjoint à l'expérience des schémas géométriques et croit encore avoir les pieds sur terre. L'état abstrait assume enfin des constructions détachées de l'intuition immédiate, et c'est là que la science moderne opère.

À ces états il fait correspondre trois attitudes affectives, qu'il décrit sans indulgence : l'âme naïve qui collectionne les curiosités, l'âme professorale que la certitude d'enseigner rend dogmatique, et l'âme qui accepte la souffrance de l'abstraction. Le portrait du professeur qui n'a jamais compris qu'on puisse ne pas comprendre est resté célèbre chez les didacticiens.

L'inventaire des obstacles

L'essentiel du livre est un catalogue raisonné, nourri d'une lecture patiente des ouvrages scientifiques des XVIIe et XVIIIe siècles, où Bachelard va chercher ses exemples précisément parce que la science y hésite encore.

Le premier obstacle est l'expérience première, celle qui s'impose avant toute critique et qu'il faut détruire plutôt que prolonger. Vient ensuite l'obstacle de la connaissance générale : une généralité obtenue trop vite ferme la recherche au lieu de l'ouvrir. L'obstacle verbal loge dans les mots-images, ces analogies uniques qui prétendent tout expliquer et qui n'expliquent rien, comme l'éponge invoquée au XVIIIe siècle pour rendre compte des phénomènes les plus divers.

Suivent l'obstacle substantialiste, qui loge dans un objet une qualité occulte et croit avoir répondu, et l'obstacle animiste, qui prête aux choses la vie, la digestion ou le désir. Bachelard consacre enfin des pages sévères aux obstacles de la connaissance quantitative : mesurer n'est pas encore connaître, et la précision affichée d'un chiffre peut masquer l'absence de toute théorie.

Ce que « psychanalyse » veut dire ici

Le sous-titre a fait beaucoup pour la réputation du livre et pour ses malentendus. Bachelard emprunte à Freud l'idée que des investissements affectifs inconscients travaillent la pensée, mais il n'applique ni la théorie des pulsions ni la technique de la cure. Sa psychanalyse de la connaissance est une pédagogie : il s'agit de repérer les satisfactions que procure une explication fausse pour s'en déprendre. La même année, dans « La Psychanalyse du feu », il conduit sur un autre terrain le même travail de repérage des images.

Postérité

L'influence est considérable en France. Georges Canguilhem prolonge cette histoire des sciences attentive aux concepts plutôt qu'aux découvertes, et c'est par cette voie que Michel Foucault hérite d'une partie de son vocabulaire, notamment de l'idée qu'un savoir est organisé par des conditions qui échappent à ceux qui le produisent. Les didacticiens des sciences ont fait de l'obstacle épistémologique un outil de travail courant : un élève n'arrive pas vide devant un phénomène, il arrive avec des conceptions qu'il faut d'abord ébranler.

On a souvent rapproché la notion d'obstacle des analyses de Thomas Kuhn sur les révolutions scientifiques, les deux auteurs rompant avec le récit cumulatif du progrès. Le rapprochement est instructif, mais il n'y a pas de filiation directe : les traditions sont distinctes et les problèmes ne se recouvrent qu'en partie.

Controverses

Trois objections reviennent. La première porte sur le choix des exemples : en s'appuyant massivement sur des textes préscientifiques, Bachelard construirait une histoire à charge, où le passé n'a de fonction que de fournir des erreurs à réfuter. On lui reproche un jugement rétrospectif qui mesure les auteurs anciens à l'aune de la science d'aujourd'hui.

La deuxième vise la psychanalyse annoncée dans le sous-titre : les lecteurs de Freud jugent l'emprunt trop lâche, les épistémologues jugent la métaphore inutile.

La troisième est la plus intéressante, car elle tient à l'œuvre entière. L'épistémologue condamne l'image comme obstacle, tandis que le philosophe de l'imagination, dans « La Psychanalyse du feu » puis dans les livres consacrés aux éléments et à la rêverie, en fait l'objet d'une célébration. Faut-il y voir deux œuvres parallèles et sans contact, comme Bachelard l'a lui-même parfois suggéré, ou deux versants d'une même anthropologie ? Les commentateurs restent partagés.

Pour commencer

Le premier chapitre expose la notion d'obstacle et suffit à comprendre le projet. Les chapitres sur l'obstacle verbal et sur le substantialisme sont les plus vifs et les plus faciles d'accès. Une lecture complète suppose un peu de patience devant les citations de chimie et de physique anciennes, qui sont pourtant le sel du livre.