Gaston Bachelard

27 juin 1884 - 16 octobre 1962 🇫🇷 française 13 min de lecture

Difficulté : 4/5

Épistémologue et poéticien, Gaston Bachelard a montré que la science progresse contre les évidences du sens commun, tout en consacrant une seconde oeuvre entière à la rêverie et aux images.

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Biographie

Une origine provinciale et modeste

Gaston Bachelard naît le 27 juin 1884 à Bar-sur-Aube, en Champagne, dans une famille d'artisans. Rien ne le destinait à l'université. Après son baccalauréat, il entre en 1903 dans l'administration des postes et télégraphes, où il travaillera près de dix ans, d'abord à Remiremont puis à Paris.

Une formation tardive et obstinée

C'est en autodidacte tenace qu'il poursuit ses études le soir et obtient une licence de mathématiques en 1912. La Première Guerre mondiale l'interrompt : il sert au front pendant plus de trois ans. Démobilisé, il enseigne la physique et la chimie au collège de Bar-sur-Aube. Marié en 1914, il perd sa femme en 1920 et élève seul leur fille Suzanne, qui deviendra elle-même philosophe et traductrice de Husserl.

Parallèlement à son enseignement scientifique, il prépare la philosophie. Il obtient l'agrégation en 1922, à trente-huit ans, puis soutient en 1927 une thèse intitulée Essai sur la connaissance approchée. Ce parcours singulier explique beaucoup de son oeuvre : il a pratiqué les sciences avant de les penser et il a enseigné à des élèves dont il connaissait les difficultés de première main.

Dijon, puis la Sorbonne

Nommé à la faculté des lettres de Dijon en 1930, il y publie ses grands livres d'épistémologie, Le Nouvel Esprit scientifique en 1934 puis La Formation de l'esprit scientifique en 1938. La même année 1938 paraît La Psychanalyse du feu, qui ouvre l'autre versant de son travail, consacré à l'imagination.

En 1940, il succède à Abel Rey à la Sorbonne, où il occupe la chaire d'histoire et de philosophie des sciences et dirige l'Institut d'histoire des sciences et des techniques. Il y enseigne jusqu'en 1954. Ses cours, tenus pour singulièrement vivants, ont marqué plusieurs générations, parmi lesquelles se trouvaient de futurs philosophes et historiens des sciences.

Les dernières années

Retiré de l'enseignement, Bachelard poursuit son travail sur les images. La Poétique de l'espace paraît en 1957 et La Poétique de la rêverie en 1960. Il reçoit le grand prix national des lettres en 1961. Il meurt à Paris le 16 octobre 1962, laissant une oeuvre double dont l'unité continue d'être discutée.

Pensée principale

La connaissance se conquiert contre l'opinion

Bachelard renverse une idée reçue : la science ne naît pas d'une observation patiente et innocente du monde. Elle se construit contre les évidences immédiates. « L'opinion pense mal, elle ne pense pas », écrit-il en substance dans La Formation de l'esprit scientifique. Le savoir commun n'est pas un premier degré du savoir savant, c'est son obstacle.

L'obstacle épistémologique

De là vient son concept le plus célèbre. L'obstacle épistémologique n'est pas une ignorance mais une connaissance mal formée, installée et confortable, qui empêche d'en acquérir une meilleure. Bachelard en dresse une typologie : l'expérience première, prise pour évidente ; la généralisation hâtive, qui croit expliquer en nommant ; l'obstacle substantialiste, qui loge dans les choses des vertus cachées ; l'obstacle animiste, qui projette la vie partout. Ces obstacles ne sont pas des accidents individuels : ils tiennent à la structure même de l'esprit qui apprend.

Une conséquence pédagogique en découle, souvent citée par les didacticiens : enseigner les sciences, ce n'est pas remplir un esprit vide, c'est aider un esprit déjà encombré à défaire ce qu'il croit savoir.

Rupture et rationalisme appliqué

Si le progrès scientifique consiste à surmonter des obstacles, alors il procède par ruptures et non par accumulation continue. Bachelard parle d'un nouvel esprit scientifique pour désigner le bouleversement introduit au début du XXe siècle par la relativité, la mécanique quantique et les chimies nouvelles : ces théories ne prolongent pas la physique classique, elles la subordonnent comme cas particulier.

Sa position se veut également distante de l'idéalisme et de l'empirisme. Il la nomme rationalisme appliqué : la raison n'est pas un cadre fixe donné d'avance, elle se transforme au contact de l'expérience instrumentée. D'où la notion de phénoménotechnique : les phénomènes de la science contemporaine ne sont pas observés dans la nature, ils sont produits par des dispositifs qui matérialisent une théorie. L'instrument est une théorie devenue objet.

La Philosophie du non (1940) tire de tout cela une méthode générale. Dire non à une notion ancienne ne consiste pas à la rejeter, mais à l'englober dans une notion plus large : la géométrie non euclidienne n'abolit pas Euclide, elle en fait un cas. Bachelard propose aussi le profil épistémologique, qui permet de repérer les couches philosophiques successives que chacun conserve à propos d'une même notion.

L'autre versant : l'imagination

À partir de 1938, Bachelard mène de front une seconde recherche, consacrée aux images. La Psychanalyse du feu, puis les livres sur l'eau, l'air et la terre, examinent ce qu'il appelle l'imagination matérielle : la rêverie ne combine pas des formes, elle travaille des matières. Les Poétiques des années 1957 et 1960 abandonnent l'appareil psychanalytique pour une description phénoménologique de l'image poétique, saisie dans sa nouveauté même.

Deux oeuvres ou une seule ?

Bachelard a toujours refusé de mélanger les deux registres : la rêverie est un obstacle pour le savant et une richesse pour le lecteur de poèmes. Il tenait ce partage pour une exigence de rigueur, chaque domaine ayant ses règles propres. Ses commentateurs se divisent sur ce point, les uns voyant là deux oeuvres juxtaposées, les autres une même attention aux puissances de l'esprit, exercée dans deux directions opposées.

Œuvres majeures

Le Nouvel Esprit scientifique (1934)

Court et dense, ce livre prend acte de la révolution qu'ont représentée la relativité et la mécanique quantique. Bachelard y soutient que ces théories n'étendent pas la physique classique mais la rectifient et l'englobent. Il en tire une leçon philosophique : la raison scientifique n'est pas un tribunal immuable, elle se réforme au fil de ses propres découvertes. C'est le point de départ de son rationalisme ouvert.

La Formation de l'esprit scientifique (1938)

Son ouvrage le plus lu, sous-titré « contribution à une psychanalyse de la connaissance objective ». Bachelard y expose la notion d'obstacle épistémologique et l'illustre par un examen souvent savoureux des traités scientifiques des XVIIe et XVIIIe siècles. Le livre a connu une seconde vie considérable dans les sciences de l'éducation, où l'idée que l'élève n'arrive jamais l'esprit vide est devenue un lieu commun fécond.

La Psychanalyse du feu (1938)

Publiée la même année, cette étude inaugure le versant poétique de l'oeuvre. Bachelard y examine les rêveries attachées au feu et montre combien elles ont longtemps encombré la connaissance objective. Le terme de psychanalyse y est employé dans un sens large et libre, qui ne recouvre pas la doctrine freudienne. Le livre annonce la série consacrée aux quatre éléments.

La Philosophie du non (1940)

Bachelard y systématise sa méthode. Le non n'est pas une négation destructrice mais un élargissement : chaque étape du savoir conserve la précédente en la réduisant à un cas particulier. Il propose aussi l'exercice du profil épistémologique, qui montre que chacun de nous entretient simultanément plusieurs philosophies à propos d'une même notion, du réalisme naïf au rationalisme le plus abstrait.

La Poétique de l'espace (1957)

L'oeuvre la plus célèbre du second Bachelard, et la plus lue hors de France, notamment par les architectes. Il y étudie les images de la maison, du tiroir, du coin, du nid ou de la coquille, en cherchant à saisir le retentissement de l'image poétique chez le lecteur plutôt que ses causes. La méthode est ici explicitement phénoménologique et rompt avec les analyses psychanalytiques des livres précédents.

Postérité et influence

L'épistémologie historique française

Bachelard a donné son style à toute une tradition, souvent désignée comme épistémologie historique ou philosophie française du concept. Georges Canguilhem, qui lui succède à la Sorbonne et à l'Institut d'histoire des sciences, en prolonge le programme du côté des sciences de la vie et de la médecine. Cette filiation a formé, directement ou non, une génération entière de chercheurs.

Le thème de la discontinuité dans l'histoire des savoirs se retrouve chez Michel Foucault, qui l'articule à sa propre archéologie, et la notion de coupure épistémologique a été reprise, sous une forme sensiblement modifiée, par Louis Althusser pour lire l'oeuvre de Marx. Michel Serres appartient également à ce milieu intellectuel, même s'il en a rapidement infléchi les problèmes.

En sciences sociales et en pédagogie

L'exigence bachelardienne de rompre avec les prénotions du sens commun a été explicitement revendiquée par les sociologues qui ont voulu doter leur discipline d'une vigilance épistémologique, notamment dans les manuels de méthode des années 1960. Dans le champ de l'éducation, La Formation de l'esprit scientifique est devenue un classique de la didactique des sciences : la notion de conception initiale de l'élève, largement utilisée aujourd'hui, doit beaucoup à l'obstacle épistémologique.

En critique littéraire et en esthétique

Le second Bachelard a nourri ce que l'on a appelé la critique thématique. Gilbert Durand, dans ses travaux sur les structures anthropologiques de l'imaginaire, s'en réclame ouvertement. Jean-Pierre Richard et, plus largement, la critique dite de la conscience lui doivent une manière d'entrer dans une oeuvre par ses images plutôt que par sa biographie ou sa doctrine.

La Poétique de l'espace a connu une carrière internationale singulière, notamment dans les écoles d'architecture, où elle est lue comme une phénoménologie de l'habiter.

Une postérité inégale

Hors de France, l'épistémologie de Bachelard est restée longtemps méconnue, en partie parce que ses textes n'étaient traduits que tardivement et parce que la philosophie analytique des sciences s'était structurée autour d'autres problèmes. Le rapprochement fréquemment opéré aujourd'hui avec les notions de paradigme ou de révolution scientifique appartient au commentaire plus qu'à une filiation historique attestée.

Controverses et débats

L'unité de l'oeuvre

Le débat le plus ancien porte sur la cohabitation, chez un même auteur, d'une épistémologie qui traque les images et d'une poétique qui les célèbre. Bachelard revendiquait la séparation : la rêverie est un obstacle dans le laboratoire et une richesse devant un poème, et confondre les deux régimes serait une faute de méthode. Certains lecteurs y voient une position rigoureuse, assumant que l'esprit a plusieurs usages légitimes. D'autres estiment que le partage est intenable et que le second Bachelard réhabilite en fait ce que le premier avait disqualifié. La discussion reste ouverte.

Le discontinuisme en histoire des sciences

L'insistance sur les ruptures a été contestée par des historiens attachés à montrer la continuité des traditions savantes, et notamment par ceux qui ont réévalué l'apport de la science médiévale. On a également reproché à Bachelard une forme de jugement rétrospectif : en lisant les théories anciennes depuis la science actuelle, il risquerait de transformer l'histoire en tri entre bons et mauvais moments. Ses défenseurs répondent que son objet n'était pas l'histoire pour elle-même mais la formation de l'esprit scientifique, ce qui autorise une lecture normative assumée.

Le mot de psychanalyse

L'emploi du terme psychanalyse, dans La Psychanalyse du feu comme dans le sous-titre de La Formation de l'esprit scientifique, a suscité des malentendus durables. Bachelard ne se réclame ni de la métapsychologie de Freud ni de son dispositif clinique, et il abandonnera d'ailleurs ce vocabulaire dans les Poétiques au profit d'une approche phénoménologique. Les analystes lui ont reproché un usage trop libre, tandis que ses lecteurs relèvent qu'il s'agissait d'une métaphore de méthode plus que d'une allégeance doctrinale.

Une réception scientifique discutée

Enfin, plusieurs commentateurs ont observé que la physique dont Bachelard tirait ses leçons philosophiques est celle des années 1930, et se demandent dans quelle mesure ses analyses restent transposables à la science contemporaine. Là encore les avis divergent, selon que l'on tient sa thèse pour un constat historique daté ou pour une description durable du travail de la raison.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Deux entrées sont possibles, selon le versant qui vous attire. Pour l'épistémologie, commencez par La Formation de l'esprit scientifique : les exemples y sont concrets, souvent amusants, et la thèse s'y comprend sans culture scientifique particulière. Pour la poétique, La Poétique de l'espace se lit chapitre par chapitre, dans l'ordre que vous voudrez.

Aller plus loin dans l'épistémologie

Le Nouvel Esprit scientifique est plus court mais plus exigeant, car il suppose de savoir à quoi Bachelard fait allusion quand il parle de relativité ou de mécanique ondulatoire. La Philosophie du non est le texte le plus systématique et le plus utile si vous cherchez la méthode plutôt que les exemples. Le Rationalisme appliqué (1949) en donne la version la plus construite.

Aller plus loin dans la poétique

La Psychanalyse du feu est la porte d'entrée historique. La série des éléments se poursuit avec L'Eau et les Rêves, L'Air et les Songes et La Terre et les rêveries de la volonté. La Poétique de la rêverie, dernier grand livre publié de son vivant, expose le plus clairement le passage de la psychanalyse à la phénoménologie.

Autour de Bachelard

Pour situer son geste dans une tradition, on lira Georges Canguilhem, dont Le Normal et le Pathologique et les Études d'histoire et de philosophie des sciences donnent la suite la plus directe. La Bachelard aux Presses universitaires de France et les nombreux volumes de la collection Quadrige rendent ses textes accessibles à petit prix.

Ressources en ligne

La Stanford Encyclopedia of Philosophy consacre une entrée à Bachelard ainsi qu'un article plus général sur l'épistémologie historique française, utiles pour situer les débats. Les articles de Wikipédia en français et en anglais offrent une bibliographie complète et une chronologie fiable des publications.

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