La Société ouverte et ses ennemis
Titre original : The Open Society and Its Enemies
Publication : 1945
Type : Essai
Analyse
Présentation
La Société ouverte et ses ennemis (The Open Society and Its Enemies) est un ouvrage majeur de Karl Popper, publié en 1945 à Londres en deux volumes. Écrit en anglais durant l'exil de Popper en Nouvelle-Zélande pendant la Seconde Guerre mondiale, il constitue une longue défense philosophique de la démocratie libérale contre ce que Popper identifie comme ses ennemis intellectuels majeurs : Platon, Hegel et Marx.
L'ouvrage propose de rattacher les grandes tentations totalitaires du vingtième siècle à une tradition philosophique qui, depuis l'Antiquité, oppose à la « société ouverte » (démocratique, individualiste, critique) le modèle de la « société close » (tribale, organique, autoritaire). L'ambition est à la fois historique et normative : reconstituer une généalogie de la pensée politique et défendre les valeurs de la démocratie face à ce que Popper tient pour un long courant contraire.
Contexte historique
Popper écrit l'ouvrage entre 1938 et 1943, dans une Nouvelle-Zélande où il enseigne à l'Université de Canterbury après avoir dû quitter l'Autriche natale en 1937 pour fuir la menace nazie. La rédaction se déploie alors que l'Europe est déchirée par la guerre et le totalitarisme, expérience directe qui donne à l'ouvrage son urgence et sa portée politique.
Le contexte philosophique est celui du néokantisme viennois auquel Popper appartient par sa formation, celui du positivisme logique du Cercle de Vienne dont il est proche sans en partager toutes les thèses, et celui, plus large, des débats politiques de l'entre-deux-guerres où socialisme, communisme, fascisme et libéralisme s'affrontent pour définir l'avenir européen.
L'ouvrage prolonge et complète Misère de l'historicisme, un autre livre de Popper également conçu dans les mêmes années (mais publié plus tard, en 1944-1945 sous forme d'articles puis en 1957 en volume), qui développe une critique du prétendu déterminisme historique qui, selon lui, sous-tend les grandes doctrines totalitaires.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage est divisé en deux volumes, chacun consacré à un ennemi principal de la société ouverte.
Le premier volume, intitulé L'ascendant de Platon, propose une lecture polémique et détaillée de Platon. Popper y examine, principalement à partir de La République et des Lois, la structure de la cité idéale platonicienne. Il y voit un projet essentiellement totalitaire, hostile à l'individu, à la démocratie et au changement, et prolongeant sur le plan philosophique le conservatisme aristocratique athénien. Popper oppose à cette lecture une reconstruction de la figure de Socrate comme premier grand penseur de la société ouverte, séparé de Platon par une inversion fondamentale du projet philosophique.
Le second volume, intitulé Hegel et Marx, poursuit la généalogie. Hegel y est traité, avec une virulence particulière, comme le grand refondateur philosophique du totalitarisme moderne : sa philosophie de l'État, sa dialectique et son historicisme préparent, selon Popper, les doctrines politiques du vingtième siècle. Marx reçoit un traitement plus nuancé : Popper reconnaît la valeur morale du projet marxien et son diagnostic critique du capitalisme, tout en refusant la doctrine du sens de l'histoire et le programme révolutionnaire qui en découle.
L'ouvrage se conclut sur une défense positive du programme de la société ouverte : démocratie procédurale, faillibilisme, réforme sociale par « ingénierie graduelle » plutôt que par transformation totale, ouverture à la critique et à la révision permanente des institutions.
Thèses centrales
La première thèse est l'opposition entre société ouverte et société close. Popper reprend et transforme une distinction esquissée par Henri Bergson dans Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932). La société close est celle où le lien social repose sur la tradition, la hiérarchie et l'appartenance ; la société ouverte est celle où le lien social se fonde sur la critique, la responsabilité individuelle et la libre association. Le passage de l'une à l'autre est vécu comme une libération, mais aussi comme une inquiétude que Popper appelle « le fardeau de la civilisation ».
La deuxième thèse est la critique de l'historicisme. Popper appelle « historicisme » toute doctrine qui prétend que l'histoire obéit à des lois nécessaires dont la connaissance permettrait de prédire son cours et de conduire l'action politique en conformité avec ce cours prévu. L'historicisme, présent chez Platon, Hegel, Marx et bien d'autres, est selon Popper à la fois logiquement défectueux et politiquement dangereux : il conduit à sacrifier le présent à des lendemains présumés certains et à disqualifier toute opposition comme obstacle à la marche de l'histoire.
La troisième thèse concerne le totalitarisme intellectuel. Popper soutient que les régimes totalitaires du vingtième siècle (nazisme, stalinisme) trouvent leurs racines philosophiques dans une tradition longue qui remonte à Platon. Cette thèse, très forte, a suscité de vives controverses, mais elle articule le projet de l'ouvrage : rendre visible la longévité et la persistance des tentations antidémocratiques dans la philosophie occidentale.
La quatrième thèse est le programme positif de l'« ingénierie graduelle » (piecemeal engineering). Contre les projets révolutionnaires de transformation totale de la société, Popper défend une méthode réformiste par ajustements progressifs, informés par la critique et corrigés par l'expérience. Ce programme prolonge sur le plan politique le faillibilisme épistémologique développé dans la Logique de la découverte scientifique.
Réception et postérité
L'ouvrage rencontre un succès considérable. Il devient l'un des textes classiques du libéralisme politique du second vingtième siècle et sera repris comme référence par plusieurs générations d'intellectuels libéraux, notamment Raymond Aron en France et Isaiah Berlin en Angleterre. Il joue également un rôle important dans les débats de la guerre froide, où il est mobilisé contre les défenses intellectuelles du marxisme.
L'accueil critique est cependant mitigé, en particulier de la part des spécialistes des auteurs commentés. Les hellénistes ont contesté la lecture popperienne de Platon, jugée anachronique et partiale. Les commentateurs de Hegel ont dénoncé une interprétation caricaturale. Les marxistes, prévisiblement, ont rejeté la critique.
Sur le long terme, l'ouvrage a contribué à réhabiliter et à populariser certaines catégories politiques (société ouverte, société close, faillibilisme démocratique) qui restent aujourd'hui d'usage courant. Le philanthrope George Soros a nommé sa fondation en référence directe au livre. Le débat sur la valeur historique et philosophique de la critique popperienne se poursuit, entre lecteurs qui y voient une défense décisive du libéralisme et lecteurs qui déplorent la simplification des adversaires visés.
Controverses et interprétations
La lecture popperienne de Platon est le point le plus discuté. Les spécialistes ont largement contesté l'assimilation de La République à un projet totalitaire : ils soulignent le caractère utopique du dialogue, la fonction pédagogique de la construction de la cité juste, et l'importance des figures socratiques d'ironie et de suspension du jugement. La lecture globale, oscillant entre condamnation morale et reconstruction philosophique, a été jugée par beaucoup comme trop unilatérale.
La lecture de Hegel a suscité une controverse encore plus vive. Popper y voit un philosophe au service de la restauration prussienne, dont la dialectique et la philosophie de l'État préparent le totalitarisme. De nombreux hegéliens ont répondu en montrant la complexité de la pensée politique hegélienne et son inscription dans la tradition libérale allemande de l'époque.
La critique de Marx est plus nuancée mais elle a également nourri des débats. Popper reconnaît la portée morale du marxisme mais refuse ses prédictions historiques. Les marxistes ont contesté la lecture méthodologique proposée en soulignant que la théorie marxienne ne se réduit pas à une prédiction historique déterministe.
Enfin, la définition popperienne de la « société ouverte » elle-même a fait l'objet de discussions. Certains ont estimé qu'elle formalise et défend une conception spécifiquement libérale de la démocratie, tandis que d'autres modèles démocratiques (républicains, sociaux-démocrates, participatifs) mériteraient une analyse propre. La distinction entre société ouverte et société close a été jugée trop binaire par nombre de politologues contemporains.
Citations clés
« Il n'y a pas d'histoire de l'humanité, il n'y a qu'un nombre indéfini d'histoires de tous les aspects possibles de la vie humaine » : formule qui condense l'objection popperienne à toute philosophie de l'histoire globale.
Sur le contraste entre société ouverte et société close, Popper insiste sur le fait que le passage de la seconde à la première provoque une inquiétude durable, qu'il appelle « le fardeau de la civilisation », et qui explique en partie la tentation récurrente d'un retour à des formes politiques closes et rassurantes.
Contre les projets de transformation sociale totale, il défend une méthode d'action politique où l'on identifie les maux concrets pour les corriger un à un, en acceptant que les résultats effectifs puissent contredire les intentions et en préférant toujours des réformes révocables à des transformations irréversibles.
Sur la démocratie, il soutient qu'elle ne se définit pas d'abord par la souveraineté populaire ou par la règle de la majorité, mais par le fait qu'elle permet de destituer un gouvernement sans violence, faisant de la possibilité de la révocation pacifique le critère minimal d'une société ouverte.
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible en français aux éditions du Seuil, en deux tomes, dans une traduction révisée. Les Œuvres philosophiques de Popper aux Presses Universitaires de France contiennent également des textes qui prolongent le propos.
En complément, on lira la Logique de la découverte scientifique, qui expose l'épistémologie faillibiliste que Popper transpose ici sur le plan politique, ainsi que Misère de l'historicisme, qui approfondit la critique de l'historicisme esquissée dans le présent ouvrage.
Sur la pensée politique de Popper, on peut consulter Alain Boyer (Introduction à la lecture de Karl Popper), Renée Bouveresse (Karl Popper) et, dans le monde anglophone, Malachi Hacohen (Karl Popper: The Formative Years).
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrées « Karl Popper » et « Popper's Political Philosophy ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « La Société ouverte et ses ennemis » et « Karl Popper ».
Malachi Hacohen, Karl Popper: The Formative Years, 1902-1945, biographie intellectuelle.
Alain Boyer, Introduction à la lecture de Karl Popper, ouvrage de synthèse.