L'Utilitarisme
Titre original : Utilitarianism
Publication : 1861-1863
Type : Essai
Analyse
Présentation
L'Utilitarisme (Utilitarianism) est un essai de John Stuart Mill, d'abord publié en trois articles dans le Fraser's Magazine en 1861, puis en volume en 1863. Bref (environ cent pages), le texte constitue l'exposition la plus complète et la plus soignée de la doctrine morale utilitariste par son second grand représentant, après Jeremy Bentham.
L'essai a un double objet : présenter l'utilitarisme au public cultivé du dix-neuvième siècle, en le débarrassant des malentendus et des caricatures qui pesaient sur lui, et le défendre contre les principales objections que la tradition philosophique et l'opinion commune lui adressaient. Ce faisant, Mill infléchit sensiblement l'utilitarisme benthamien, notamment par sa fameuse distinction entre plaisirs supérieurs et inférieurs, et propose une version de la doctrine qui se veut compatible avec la culture, la vertu et la justice.
Contexte historique
Mill publie L'Utilitarisme dans les années où il fait paraître les ouvrages qui achèvent de le placer au premier rang de la pensée européenne : De la liberté (1859), Considérations sur le gouvernement représentatif (1861), L'Asservissement des femmes (rédigé en 1861, publié en 1869). Il a alors une cinquantaine d'années et se trouve au sommet de son influence intellectuelle et publique.
Le contexte doctrinal est marqué par la position ambivalente de l'utilitarisme dans la culture victorienne. La doctrine benthamienne, portée à Londres par Jeremy Bentham puis par le père de Mill, James Mill, a exercé une influence considérable sur les réformes législatives, économiques et pénales du dix-neuvième siècle britannique. Mais elle est également l'objet de critiques nourries : les moralistes chrétiens la jugent trop matérialiste, les romantiques et les cultivés lui reprochent une réduction utilitaire des valeurs humaines, les défenseurs de la vertu classique dénoncent sa réduction du bien au plaisir.
Mill entreprend, dans cet essai, de répondre à ces objections et de proposer une version philosophiquement plus solide de la doctrine. Il tient compte notamment de la critique romantique et de l'expérience personnelle de sa « crise mentale » de 1826, où il avait éprouvé la vacuité d'un utilitarisme mécaniste. Depuis, il avait complété son éducation utilitariste par la lecture des poètes (Wordsworth notamment) et des philosophes de la culture (Coleridge, Carlyle).
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose de cinq chapitres, chacun consacré à un aspect majeur de la doctrine.
Le premier chapitre, « Remarques générales », plante le décor : après vingt-quatre siècles de controverses philosophiques sur le fondement de la morale, aucun accord n'a été atteint et l'humanité continue de se guider dans ses jugements moraux sans disposer d'une théorie unifiée qui les justifie. Mill propose donc, sans excès de prétention, d'exposer la doctrine utilitariste comme réponse à cette question ouverte.
Le deuxième chapitre, « Qu'est-ce que l'utilitarisme ? », est le cœur de l'ouvrage. Mill y expose le principe fondamental : « les actions sont bonnes dans la mesure où elles tendent à promouvoir le bonheur, mauvaises dans la mesure où elles tendent à produire le contraire du bonheur ». Il précise que le bonheur est entendu comme le plaisir et l'absence de douleur. Il introduit ensuite sa distinction célèbre entre plaisirs supérieurs (intellectuels, esthétiques, moraux) et inférieurs (sensoriels), en soutenant que les premiers sont qualitativement préférables aux seconds, et répond à plusieurs objections classiques.
Le troisième chapitre, « De la sanction ultime du principe d'utilité », examine ce qui motive effectivement les hommes à agir moralement. Mill distingue les sanctions extérieures (récompenses et punitions) et la sanction intérieure (le sentiment moral, cultivé par l'éducation), en soulignant l'importance décisive de cette dernière.
Le quatrième chapitre, « De quelle sorte de preuve est susceptible le principe d'utilité », propose l'argument célèbre et controversé selon lequel la seule preuve possible qu'une chose est désirable, c'est que les gens la désirent effectivement. Cet argument, souvent taxé de sophisme naturaliste, mérite une lecture attentive.
Le cinquième chapitre, « Du rapport entre la justice et l'utilité », est le plus long. Mill y examine ce qui semble être la principale objection à l'utilitarisme : la justice paraît obéir à des exigences propres, irréductibles au calcul du bonheur général. Mill soutient au contraire que la notion de justice s'explique parfaitement dans le cadre utilitariste, en articulant sanction, droit et sentiment d'indignation.
Thèses centrales
La première thèse est le principe d'utilité lui-même : les actions doivent être jugées selon leur tendance à produire le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Le bonheur est identifié au plaisir et à l'absence de douleur, mais Mill précise immédiatement que la variété qualitative des plaisirs importe autant que leur quantité.
La deuxième thèse concerne la distinction qualitative entre plaisirs. Contre l'utilitarisme benthamien, qui réduit les plaisirs à des différences purement quantitatives (intensité, durée, certitude, etc.), Mill soutient que certains plaisirs sont, par leur qualité intrinsèque, supérieurs à d'autres. Les plaisirs intellectuels, esthétiques et moraux sont préférables aux plaisirs purement sensoriels. Le critère est expérientiel : ceux qui ont goûté aux deux préfèrent unanimement les premiers. Cette thèse est condensée dans une formule célèbre : « il vaut mieux être un homme insatisfait qu'un cochon satisfait, Socrate mécontent qu'un imbécile satisfait ».
La troisième thèse porte sur la sanction morale. Mill soutient que le sentiment moral, capacité cultivée par l'éducation et par les liens sociaux, est ce qui motive effectivement les êtres humains à agir en conformité avec le principe d'utilité. La morale n'est pas d'abord affaire de calcul rationnel mais d'affections cultivées qui rendent le bien d'autrui important pour nous.
La quatrième thèse concerne la justice. La justice, loin d'être un principe irréductible qui viendrait limiter le principe d'utilité, en dérive comme un cas particulier plus urgent et plus fortement sanctionné. Les droits sont ce que la société doit protéger prioritairement parce que leur violation heurte les intérêts humains les plus fondamentaux. Cette lecture utilitariste de la justice a nourri des débats considérables et reste l'un des points les plus discutés de l'ouvrage.
Réception et postérité
L'ouvrage rencontre un accueil immédiat considérable et devient rapidement le texte de référence de l'utilitarisme moderne. Il est traduit dans de nombreuses langues et occupe une place centrale dans l'enseignement de la philosophie morale au dix-neuvième et au vingtième siècle.
Sur le long terme, il constitue le pivot d'une tradition qui, à travers Henry Sidgwick (The Methods of Ethics, 1874), G. E. Moore, R. M. Hare, J. J. C. Smart et Bernard Williams, Peter Singer et Derek Parfit, continue de se déployer et de se transformer. Les débats contemporains entre utilitarisme et déontologie doivent beaucoup à la formulation soigneuse que Mill a donnée de sa doctrine.
Les critiques ont également été nombreuses et durables. Bernard Williams, dans Utilitarianism: For and Against (1973, coécrit avec J. J. C. Smart), propose l'une des critiques philosophiques les plus influentes de l'utilitarisme, en discutant explicitement la version millienne. John Rawls, dans la Théorie de la justice (1971), formule sa propre théorie contractualiste en explicite opposition à l'utilitarisme, jugé incapable de rendre justice au « fait de la pluralité des personnes ». Robert Nozick, dans Anarchie, État et utopie (1974), avance l'expérience de pensée de la « machine à expériences » comme réfutation d'une conception purement hédoniste du bien.
L'utilitarisme reste néanmoins l'une des grandes traditions vivantes de la philosophie morale contemporaine et se déploie aujourd'hui dans de nombreuses versions raffinées (utilitarismes de la règle, utilitarismes des préférences, conséquentialismes divers), dont les débats internes prolongent ceux que Mill avait déjà engagés.
Controverses et interprétations
Plusieurs points font débat depuis la publication de l'ouvrage.
La distinction qualitative entre plaisirs est-elle compatible avec le principe utilitariste ? Si les plaisirs différent par leur qualité et pas seulement par leur quantité, ne faut-il pas un critère autre que le plaisir pour les hiérarchiser, ce qui reviendrait à sortir de l'utilitarisme ? Cette objection, souvent formulée, a nourri de longues discussions. Les défenseurs de Mill répondent que la distinction reste interne au principe hédoniste, en s'appuyant sur les préférences éclairées des sujets capables d'apprécier plusieurs types de plaisirs.
L'argument du quatrième chapitre sur la preuve du principe d'utilité est le passage le plus contesté. Mill semble commettre une confusion entre « désirable » au sens de « capable d'être désiré » et « désirable » au sens de « ce qui doit être désiré ». Cette confusion, dénoncée par G. E. Moore sous le nom de « sophisme naturaliste », a été discutée par des générations de commentateurs, dont certains ont défendu Mill en soulignant qu'il ne prétendait pas offrir une preuve démonstrative mais un argument analogique.
La compatibilité entre utilitarisme et libéralisme fait également débat. Mill est à la fois utilitariste et défenseur convaincu de la liberté individuelle (voir De la liberté). Ces deux orientations sont-elles cohérentes ? Certains commentateurs les jugent difficilement conciliables ; d'autres soutiennent que Mill articule les deux positions par le concept d'utilité à long terme et par sa théorie du développement individuel.
Enfin, la version millienne de la justice, articulée sur le sentiment d'indignation et sur les intérêts humains fondamentaux, a été discutée par les théoriciens contemporains de la justice, qui y voient soit une préfiguration féconde des théories des droits, soit une réduction inacceptable des exigences déontologiques.
Citations clés
« Les actions sont bonnes dans la mesure où elles tendent à promouvoir le bonheur, mauvaises dans la mesure où elles tendent à produire le contraire du bonheur » (chapitre II) : formule qui condense le principe d'utilité.
« Il vaut mieux être un homme insatisfait qu'un cochon satisfait, Socrate mécontent qu'un imbécile satisfait » (chapitre II) : formule célèbre qui condense la thèse de la supériorité qualitative des plaisirs intellectuels.
Sur la preuve du principe, Mill écrit dans le chapitre IV que « la seule preuve qu'on puisse donner que quelque chose est désirable, c'est que les gens la désirent effectivement », argument qui, malgré son apparence de sophisme, sert de point de départ à une analyse de la nature du bien humain.
Sur la justice, Mill soutient dans le chapitre V que « la justice n'est qu'un nom pour désigner certaines classes de règles morales qui concernent les nécessités essentielles du bien-être humain de plus près, et sont par conséquent d'obligation plus absolue, qu'aucune autre règle de la conduite ».
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs traductions, notamment celle de Georges Tanesse (Flammarion) et celle plus récente de Catherine Audard (Presses Universitaires de France).
En complément, on lira De la liberté, qui expose la philosophie politique de Mill, et Introduction aux principes de morale et de législation de Jeremy Bentham, source principale de la tradition utilitariste.
Sur Mill et sur l'utilitarisme, on peut consulter les études d'Alan Ryan (The Philosophy of John Stuart Mill), de Roger Crisp (Mill on Utilitarianism) et, en français, de Catherine Audard (Anthologie historique et critique de l'utilitarisme).
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrées « John Stuart Mill » et « Utilitarianism ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « L'Utilitarisme (Mill) » et « John Stuart Mill ».
Alan Ryan, The Philosophy of John Stuart Mill, ouvrage de référence.
Catherine Audard, Anthologie historique et critique de l'utilitarisme, référence pour la tradition utilitariste dans son ensemble.