De la liberté
Titre original : On Liberty
Publication : 1859
Type : Essai
Analyse
Publié en 1859, On Liberty est le texte le plus lu de John Stuart Mill et l'un des classiques du libéralisme politique. Il pose une question précise : jusqu'où la société peut-elle légitimement contraindre l'individu ? La réponse tient en un principe, dont la formulation a nourri cent cinquante ans de discussion.
Contexte et dédicace
Mill compose l'ouvrage avec Harriet Taylor Mill, qu'il avait épousée en 1851 et qui meurt en 1858, peu avant la publication. La dédicace lui attribue une part décisive dans l'élaboration du livre. L'ampleur exacte de cette collaboration a été discutée par les biographes, mais Mill lui-même l'a affirmée avec insistance.
Le contexte n'est pas celui d'un pouvoir despotique. Mill écrit dans une Angleterre parlementaire, où le danger qu'il redoute a changé de nature : ce n'est plus la tyrannie d'un gouvernement, c'est celle de l'opinion, de la coutume et du conformisme social, qui n'ont pas besoin de lois pour écraser les manières de vivre minoritaires.
Structure
Le livre compte cinq chapitres. Le premier expose le problème et énonce le principe. Le deuxième traite de la liberté de pensée et de discussion. Le troisième, de l'individualité comme élément du bien-être. Le quatrième, des limites de l'autorité de la société sur l'individu. Le cinquième examine des applications concrètes.
Les thèses centrales
Le principe de non-nuisance
Le principe directeur est célèbre. La seule raison qui autorise la société à intervenir contre la volonté d'un de ses membres est d'empêcher qu'il ne nuise à autrui. Son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. On peut le raisonner, lui remontrer, le supplier, non le contraindre.
Trois conséquences importantes en découlent. Le paternalisme est écarté : nul ne peut être contraint pour son propre bien. La moralité publique n'est pas un motif légitime : le fait qu'une conduite choque ne suffit pas à l'interdire. Enfin, le principe ne vaut, précise Mill, que pour des êtres parvenus à la maturité de leurs facultés.
La liberté de pensée et de discussion
Le deuxième chapitre est celui qui a eu le plus de postérité. Mill y défend la liberté d'expression non par un droit subjectif mais par ses effets sur la connaissance.
Son argument se déploie en plusieurs branches. Si l'opinion réduite au silence est vraie, on se prive de la vérité. Si elle est fausse, on se prive de la confrontation qui aurait donné à l'opinion vraie sa vivacité et sa raison : une vérité qu'on ne peut plus défendre devient un préjugé mort. Le plus souvent, chacune des opinions en présence contient une part de vérité, et seul le heurt permet de faire le partage. Nul, enfin, ne peut prétendre à l'infaillibilité qui autoriserait à trancher d'avance.
L'individualité
Le troisième chapitre défend une thèse qui déborde la politique. La diversité des manières de vivre est un bien en soi, parce que les êtres humains ne sont pas des machines construites sur un modèle et parce que le progrès suppose des expériences. Mill emploie l'expression d'expériences de vie : il faut que des gens tentent des existences différentes pour que l'humanité découvre ce qui vaut. La pression du conformisme rétrécit ce champ d'essais.
La tyrannie de la majorité
Reprenant une expression que Tocqueville avait mise en circulation, Mill soutient que la démocratie ne protège pas par elle-même la liberté. Un pouvoir majoritaire peut opprimer aussi efficacement qu'un monarque, et l'opinion sociale peut le faire sans passer par la loi. La démocratie a donc besoin de garanties qu'elle ne produit pas spontanément.
Rapport à l'utilitarisme
Mill est utilitariste, et l'articulation de ce livre avec L'Utilitarisme fait difficulté. Il refuse explicitement de fonder le principe sur un droit naturel abstrait et déclare s'appuyer sur l'utilité, mais sur l'utilité entendue au sens le plus large, rapportée aux intérêts permanents de l'homme comme être susceptible de progrès.
Cette formulation ouvre un problème classique : un calcul d'utilité peut-il garantir une protection ferme des libertés individuelles, ou peut-il au contraire justifier de les sacrifier lorsque le bilan global y gagnerait ? Les interprètes se répartissent entre ceux qui tiennent le libéralisme de Mill pour dérivable de son utilitarisme, ceux qui y voient une tension irrésolue et ceux qui y lisent une reformulation de l'utilitarisme, plus proche d'une théorie des règles que d'un calcul acte par acte.
Postérité
L'ouvrage est devenu la référence canonique des débats sur la liberté d'expression et sur les limites du droit pénal. Il est constamment invoqué dans les discussions relatives à la censure, aux mœurs, aux drogues, à la vie privée et, plus récemment, à la régulation des plateformes numériques.
Il a joué un rôle direct dans des controverses juridiques importantes, notamment dans les débats britanniques du vingtième siècle sur la dépénalisation de conduites privées, où l'opposition entre Herbert Hart et Patrick Devlin reprend explicitement les termes de Mill.
Controverses
La discussion la plus nourrie porte sur la notion de nuisance. Que compte comme un tort causé à autrui ? Si l'on retient une définition étroite, limitée aux atteintes physiques et matérielles, le principe protège largement mais laisse sans réponse des cas réels. Si on l'élargit aux torts moraux, psychologiques ou symboliques, le principe risque de perdre toute force de limitation. Joel Feinberg a consacré à cette question une analyse considérable, en distinguant notamment le tort de la simple offense.
Une deuxième discussion porte sur la distinction entre conduites relatives à soi et conduites relatives à autrui, sur laquelle repose l'édifice. Ses critiques objectent qu'aucune conduite n'est purement privée dans une société d'interdépendances. Ses défenseurs répondent que la distinction n'est pas descriptive mais normative et qu'elle vise à écarter les effets indirects trop lâches.
Une troisième, importante et souvent passée sous silence, concerne la clause d'exception. Mill écarte de son principe les sociétés qu'il juge insuffisamment avancées et les peuples soumis à la domination coloniale, en des termes qui ont été vivement critiqués. Sa position de longue date à la Compagnie des Indes orientales a nourri un réexamen critique de son libéralisme, mené notamment dans le champ des études postcoloniales. Les commentateurs se divisent sur le point de savoir si cette clause est un élément dissociable de son époque ou une pièce du raisonnement lui-même.
Enfin, la contribution de Harriet Taylor Mill a fait l'objet d'appréciations très diverses, entre ceux qui y voient une coauteure effacée par l'historiographie et ceux qui jugent que Mill a exagéré son rôle par attachement personnel.
Comment le lire
Le texte est court, clair et rigoureusement argumenté. Le premier et le deuxième chapitre suffisent pour en saisir l'essentiel. La lecture de De la démocratie en Amérique éclaire le motif de la tyrannie de la majorité, et celle de L'Utilitarisme permet de mesurer la tension entre les deux versants de l'œuvre de Mill.