Pierre-Joseph Proudhon

15 janvier 1809 - 19 janvier 1865 🇫🇷 française 14 min de lecture

Difficulté : 3/5

Ouvrier typographe devenu théoricien du socialisme, Pierre-Joseph Proudhon a revendiqué le premier le nom d'anarchiste et cherché, contre le capital comme contre l'État, une société réglée par la réciprocité des contrats.

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Biographie

Une jeunesse pauvre à Besançon

Pierre-Joseph Proudhon naît le 15 janvier 1809 à Besançon, dans une famille très modeste : son père est tonnelier puis brasseur, sa mère a été servante. Il garde de son enfance un attachement au monde des artisans et des petits paysans qui restera la matrice de toute sa pensée politique. Boursier au collège de Besançon, il doit interrompre ses études faute de moyens, sans avoir pu passer son baccalauréat.

Le typographe autodidacte

Il entre alors en apprentissage dans l'imprimerie et devient compositeur puis correcteur. Le métier lui donne ce que l'école lui a refusé : en corrigeant des ouvrages de théologie et d'érudition, il apprend le latin, le grec et l'hébreu, et lit énormément. Il s'associe un temps à une imprimerie bisontine, entreprise qui échoue.

En 1838, l'Académie de Besançon lui attribue la pension Suard, bourse destinée à un jeune homme méritant, qui lui permet de venir étudier à Paris. Il y publie en 1840 son premier grand texte, Qu'est-ce que la propriété ?, dont la formule inaugurale fait scandale.

L'homme public

Proudhon s'installe durablement dans le débat français. En 1846 paraît le Système des contradictions économiques, sous-titré Philosophie de la misère, auquel Marx répond dès l'année suivante par Misère de la philosophie. Les deux hommes s'étaient rencontrés à Paris et avaient correspondu ; la polémique met fin à toute entente.

La révolution de 1848 le porte à l'Assemblée constituante, où il siège sans jamais s'intégrer à un groupe. Il y défend des propositions de crédit gratuit et tente de fonder une Banque du peuple, qui ne fonctionnera pas. Ses articles contre Louis-Napoléon Bonaparte lui valent une condamnation et il passe environ trois années en prison, où il continue d'écrire et où il se marie.

Exil et dernières oeuvres

En 1858, la publication de De la justice dans la Révolution et dans l'Église lui vaut une nouvelle condamnation. Il choisit l'exil en Belgique, où il demeure jusqu'au début des années 1860. De retour en France, malade, il publie encore Du principe fédératif en 1863.

Il meurt à Passy, aux portes de Paris, le 19 janvier 1865. Paraît peu après De la capacité politique des classes ouvrières, texte qui aura une influence considérable sur le mouvement ouvrier français des décennies suivantes.

Pensée principale

« La propriété, c'est le vol »

La formule est célèbre au point d'être devenue un slogan, ce qui l'a rendue largement incomprise. Proudhon ne condamne pas le fait de posséder une maison, un atelier ou un champ que l'on travaille. Ce qu'il vise, c'est le droit d'aubaine, c'est-à-dire le pouvoir de tirer un revenu d'un bien sans y travailler : la rente, le fermage, l'intérêt. Le propriétaire, en ce sens, prélève sur le produit du travail d'autrui.

Il distingue donc la propriété, entendue comme droit absolu et générateur de revenu sans travail, et la possession, entendue comme usage effectif garanti à qui travaille. Cette distinction commande tout le reste.

Sa position évoluera. Dans des textes plus tardifs, notamment la Théorie de la propriété publiée après sa mort, il reconnaît à la propriété une fonction politique de contrepoids : dispersée entre les mains du plus grand nombre, elle protège l'individu contre l'État. Les commentateurs discutent depuis lors de savoir s'il y a là un revirement ou l'achèvement d'une pensée qui avait toujours procédé par antinomies.

L'anarchie comme ordre

Proudhon est le premier à revendiquer positivement le mot d'anarchiste, dans Qu'est-ce que la propriété ?. Le terme, alors purement injurieux, désigne pour lui l'absence de gouvernement, non l'absence d'ordre. Sa thèse est que l'ordre social n'a pas besoin d'être imposé d'en haut : il naît des accords passés entre égaux.

D'où sa méfiance égale envers le capital et envers l'État. Il refuse le socialisme qui confierait la production à l'administration publique, y voyant seulement un changement de maître. Cette position le sépare durablement de la tradition ouverte par Marx.

Le mutuellisme

Le mutuellisme est le nom de sa solution positive, et l'on a souvent tort de ne retenir de lui que ses formules polémiques. Il propose une société d'échange fondée sur la réciprocité : les producteurs, associés ou indépendants, échangent leurs produits à valeur équivalente, mesurée par le travail incorporé.

La pièce maîtresse en est le crédit gratuit, ou plutôt réduit à ses frais de gestion : une banque d'échange qui avancerait aux producteurs les moyens de travailler sans prélever d'intérêt. Il tenta de la réaliser en 1849 avec la Banque du peuple, qui ne parvint pas à fonctionner. L'échec de cette expérience n'a pas empêché l'idée de nourrir durablement les mouvements coopératifs et mutualistes.

Le fédéralisme

Du principe fédératif, en 1863, tire les conséquences politiques du mutuellisme. Proudhon y oppose à l'État unitaire une fédération de communes et de régions liées par des contrats, où la souveraineté reste au plus près de ceux qui l'exercent et où chaque niveau ne reçoit que les compétences que le niveau inférieur ne peut assumer. Le pouvoir n'est pas supprimé, il est divisé, réparti et tenu en équilibre.

Ce texte est celui qui a le mieux vieilli du point de vue de la théorie politique, et il est aujourd'hui lu bien au-delà des milieux libertaires.

La justice comme rapport entre égaux

Son ouvrage le plus ample, De la justice dans la Révolution et dans l'Église, oppose deux fondements possibles de la morale. Ou bien la justice est reçue d'une transcendance, et les hommes lui obéissent du dehors. Ou bien elle est immanente, c'est-à-dire qu'elle réside dans le respect que chacun éprouve pour la dignité d'autrui comme pour la sienne. Proudhon choisit la seconde voie et fait de la réciprocité le fond de toute vie sociale.

Une dialectique sans synthèse

Sur le plan de la méthode, Proudhon a lu Hegel de seconde main, ce que ses adversaires lui ont vivement reproché. Il en retient l'idée que le réel est traversé de contradictions, mais il refuse qu'elles se résolvent dans une synthèse supérieure. La liberté et l'ordre, la propriété et la communauté, l'individu et le groupe forment des couples antinomiques qu'il faut équilibrer, non dépasser. C'est peut-être ce qu'il y a de plus original dans sa philosophie, et de plus difficile à systématiser.

Œuvres majeures

Qu'est-ce que la propriété ? (1840)

Son coup d'éclat, et le livre par lequel on entre encore chez lui. Rédigé sous la forme d'un mémoire adressé à l'Académie de Besançon, il examine successivement les justifications classiques de la propriété, l'occupation, le travail, la loi, et conclut qu'aucune ne tient. C'est là qu'apparaissent la formule sur le vol, la distinction entre propriété et possession, ainsi que la revendication du nom d'anarchiste. Le ton est vif, souvent ironique, et le texte reste très lisible aujourd'hui.

Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère (1846)

Ouvrage ambitieux, où Proudhon entreprend de montrer que chaque institution économique, la division du travail, les machines, la concurrence, le crédit, produit à la fois un bien et un mal indissociables. Il refuse de conclure à l'abolition et cherche un équilibre entre ces forces contraires. C'est ce livre que Marx démolit l'année suivante dans Misère de la philosophie, en lui reprochant à la fois son économie et sa dialectique.

Idée générale de la Révolution au XIXe siècle (1851)

Écrit après l'expérience de 1848, ce texte est le plus constructif de sa période républicaine. Proudhon y expose une organisation sociale fondée sur le contrat plutôt que sur la loi, et y développe sa critique du gouvernement représentatif. C'est aussi l'un des endroits où il formule le plus clairement ce qu'il entend par anarchie positive.

De la justice dans la Révolution et dans l'Église (1858)

Son oeuvre la plus vaste, en plusieurs volumes, et la plus proprement philosophique. Il y oppose une justice immanente, fondée sur la dignité reconnue réciproquement, à une justice reçue d'une autorité transcendante. La publication lui vaut une condamnation judiciaire et l'exil en Belgique. Sa longueur et son ton polémique en rendent la lecture intégrale exigeante, mais les premières études sont accessibles.

Du principe fédératif (1863)

Bref et d'une grande clarté, ce livre est aujourd'hui le plus discuté par les théoriciens politiques. Proudhon y soutient que la liberté suppose une organisation fédérative, dans laquelle des unités politiques restent maîtresses de ce qu'elles peuvent traiter elles-mêmes et ne délèguent que par contrat. Il y formule aussi ses réserves sur les unifications nationales de son temps, ce qui lui a valu bien des malentendus.

Postérité et influence

Le mouvement ouvrier français

L'influence immédiate de Proudhon s'est exercée sur les ouvriers eux-mêmes plus que sur les universités. Les délégués français des débuts de l'Association internationale des travailleurs se réclamaient largement de ses idées, et l'affrontement entre proudhoniens et partisans de Marx a structuré les premiers congrès de l'Internationale. On retrouve son empreinte dans le mouvement coopératif, dans le mutualisme et, plus tard, dans le syndicalisme révolutionnaire français, attaché à l'autonomie ouvrière et méfiant envers l'action parlementaire.

L'anarchisme

Proudhon est considéré comme le premier théoricien de l'anarchisme, même si les courants ultérieurs se sont éloignés de lui. Mikhaïl Bakounine s'en réclame tout en radicalisant la critique de l'État, et Pierre Kropotkine développera une version communiste de l'anarchisme, éloignée du mutuellisme fondé sur l'échange et le contrat. Aux États-Unis, l'anarchisme individualiste de Benjamin Tucker s'appuie explicitement sur lui.

En philosophie politique

Longtemps négligé par les philosophes, Proudhon a fait l'objet d'un regain d'intérêt à mesure que les questions de fédéralisme, de subsidiarité et d'organisation non étatique de la solidarité revenaient au premier plan. Du principe fédératif est aujourd'hui lu comme une contribution originale à la théorie de la souveraineté partagée. Son analyse du crédit et de la monnaie retient également l'attention de chercheurs travaillant sur les monnaies locales et sur la finance coopérative.

Un héritage disputé

Sa postérité a la particularité d'avoir été revendiquée par des familles politiques opposées. Le mouvement libertaire et coopératif s'en réclame de plein droit. Mais des courants traditionalistes et nationalistes ont aussi cherché à l'annexer, en s'appuyant sur son attachement à la famille, sur ses réticences envers l'unification étatique et sur certains de ses écrits les plus contestables. Les historiens des idées considèrent généralement ces récupérations comme des lectures très sélectives, ce qui n'empêche pas qu'elles aient eu lieu et qu'elles fassent partie de l'histoire de sa réception.

Controverses et débats

La polémique avec Marx

C'est le débat fondateur. Marx reproche à Proudhon, dans Misère de la philosophie, de ne comprendre ni l'économie politique dont il se sert ni la dialectique dont il se réclame, et de vouloir conserver les catégories du marché tout en en supprimant les effets. Les proudhoniens répondent que Marx caricature un texte long et prudent, et que l'histoire du XXe siècle a donné un poids nouveau à la méfiance de Proudhon envers un socialisme confié à l'État. La discussion reste largement politique et il serait imprudent de la trancher au nom de l'un ou de l'autre.

La cohérence de la pensée

Proudhon écrit vite, beaucoup, souvent en réponse à l'actualité, et il ne craint pas de se contredire. Le passage de la propriété comme vol à la propriété comme garantie de la liberté en est l'exemple le plus commenté. Certains lecteurs y voient une évolution assumée, d'autres une incohérence, d'autres encore l'application systématique d'une méthode qui refuse par principe de trancher les antinomies. Aucune de ces lectures ne s'est imposée.

Les positions sur les femmes

Proudhon a défendu, notamment dans De la justice puis dans les textes réunis sous le titre La Pornocratie, des thèses ouvertement hostiles à l'égalité entre les hommes et les femmes et à leur participation à la vie publique. Ces positions lui ont valu de son vivant des réponses vigoureuses, notamment de Jenny d'Héricourt et de Juliette Adam. Elles ne relèvent pas d'un détail biographique : elles sont argumentées dans son oeuvre et contredisent frontalement le principe de réciprocité qu'il place au fondement de la justice. C'est aujourd'hui l'un des points les plus embarrassants de son héritage, y compris pour ceux qui s'en réclament.

Les carnets et les écrits antisémites

Ses carnets personnels contiennent des passages antisémites d'une grande violence, restés inédits de son vivant et publiés bien plus tard. Leur existence est établie et elle est discutée par les historiens quant à sa portée : certains y voient l'expression d'un préjugé répandu dans le socialisme français de l'époque, d'autres un élément qui engage plus profondément sa pensée. Ces textes doivent être connus de qui veut lire Proudhon honnêtement, sans être pour autant confondus avec l'ensemble d'une oeuvre publiée qui ne s'y réduit pas.

Une postérité récupérée

Enfin, l'annexion de Proudhon par des courants nationalistes au XXe siècle a nourri un débat sur ce qui, dans ses textes, a rendu cette lecture possible. Les spécialistes soulignent qu'elle repose sur des découpes très partiales, mais la question de savoir si elle est entièrement infondée continue d'être posée.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Commencez par Qu'est-ce que la propriété ?. Le livre est court, écrit dans une langue vive et il contient déjà l'essentiel : la critique du revenu sans travail, la distinction entre propriété et possession et la revendication du nom d'anarchiste. Vous y verrez aussi que Proudhon est un polémiste, ce qu'il faut savoir pour ne pas prendre chacune de ses formules au pied de la lettre.

Ensuite

Du principe fédératif est le texte à lire si la question politique vous intéresse : bref, clair et d'une étonnante actualité sur la répartition des compétences entre niveaux de gouvernement. Idée générale de la Révolution au XIXe siècle donne la version la plus construite de son projet social.

Système des contradictions économiques et De la justice dans la Révolution et dans l'Église sont des ouvrages longs, inégaux et parfois répétitifs. Lisez-en des parties choisies plutôt que de vous obliger à tout parcourir.

Pour comprendre les débats

Misère de la philosophie de Marx doit être lu en regard du Système des contradictions : c'est un excellent exercice de lecture croisée, à condition de garder en tête que Marx polémique autant qu'il analyse. Sur les positions de Proudhon concernant les femmes, les réponses de Jenny d'Héricourt permettent d'entendre la contradiction telle qu'elle a été formulée de son vivant.

Éditions

L'oeuvre est libre de droits et largement accessible. Qu'est-ce que la propriété ? existe en poche, notamment en Le Livre de Poche et en GF Flammarion. Plusieurs textes sont disponibles gratuitement dans les bibliothèques numériques patrimoniales, dont Gallica. Les éditions récentes comportent souvent une préface qui aide à situer le contexte politique, ce qui est utile pour un auteur aussi lié à l'actualité de son temps.

Ressources en ligne

L'entrée « Pierre-Joseph Proudhon » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy présente en anglais sa théorie de la propriété et son anarchisme. Les articles de Wikipédia en français et en anglais offrent une chronologie détaillée et une bibliographie abondante, y compris sur les controverses.

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