Alexis de Tocqueville
Aristocrate devenu observateur de la démocratie américaine, Alexis de Tocqueville a cherché à comprendre comment l'égalité des conditions transforme les mœurs, les idées et les libertés.
Biographie
Une famille marquée par la Révolution
Alexis Charles Henri Clérel de Tocqueville naît à Paris le 29 juillet 1805, dans une famille de la noblesse normande. Ses parents ont été emprisonnés sous la Terreur et son arrière-grand-père maternel, Malesherbes, qui avait défendu Louis XVI devant la Convention, a été guillotiné en 1794. Vous comprendrez mieux son œuvre en gardant ce point de départ à l'esprit : il appartient par naissance à un monde que la Révolution a emporté et il consacrera sa vie à comprendre ce qui l'a remplacé.
Formation et premières fonctions
Après des études de droit, il est nommé juge auditeur au tribunal de Versailles en 1827. La révolution de 1830 le place dans une position inconfortable : fidèle par éducation aux Bourbons, il prête néanmoins serment au nouveau régime, ce qui lui vaut la méfiance des uns et des autres. C'est en partie pour s'éloigner de cette situation qu'il obtient, avec son ami Gustave de Beaumont, une mission officielle d'étude du système pénitentiaire américain.
Le voyage américain
Les deux hommes séjournent aux États-Unis de mai 1831 à février 1832. Ils parcourent la côte est, remontent vers les Grands Lacs, descendent le Mississippi et rencontrent des juges, des pasteurs, des colons et d'anciens présidents. Le rapport officiel, « Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France », paraît en 1833. Mais Tocqueville a rapporté beaucoup plus : une enquête sur ce qu'il appelle l'égalité des conditions.
L'écrivain et l'homme politique
Le premier volume de « De la démocratie en Amérique » paraît en 1835 et connaît un succès immédiat, en France comme à l'étranger. Le second suit en 1840. Tocqueville est élu à l'Académie française en 1841. Parallèlement, il mène une carrière politique : député à partir de 1839, il siège à l'Assemblée constituante après 1848, participe aux travaux constitutionnels et devient ministre des Affaires étrangères pendant quelques mois en 1849.
Le coup d'État du 2 décembre 1851 met un terme à cette carrière. Opposé au nouveau régime, brièvement arrêté, il se retire de la vie publique et revient à l'histoire.
Les dernières années
Il entreprend alors une grande enquête dans les archives sur les origines de la Révolution française. « L'Ancien Régime et la Révolution » paraît en 1856 et démontre que la centralisation administrative attribuée à la Révolution était largement l'œuvre de la monarchie. Malade de la tuberculose, il n'achèvera pas la suite prévue. Il meurt à Cannes le 16 avril 1859. Ses « Souvenirs » sur la révolution de 1848, écrits sans intention de publication, ne paraîtront qu'à la fin du XIXe siècle.
Pensée principale
L'égalité des conditions comme fait générateur
Toute l'œuvre de Tocqueville part d'une observation qu'il tient pour le fait majeur de son époque : l'égalité des conditions progresse depuis des siècles et ce mouvement lui paraît irrésistible. Il ne s'agit pas d'une égalité des revenus ni même des droits formels, mais de l'effacement des différences de rang qui organisaient la société aristocratique. Là où l'on naissait autrefois à une place assignée, chacun se conçoit désormais comme le semblable de tous les autres.
Tocqueville n'aborde pas ce mouvement comme un progrès à célébrer ni comme une catastrophe à déplorer. Il le traite comme une donnée avec laquelle il faut composer et son problème devient alors le suivant : à quelles conditions l'égalité peut-elle s'accorder avec la liberté plutôt que de la détruire ?
Ce que la démocratie fait aux mœurs
Sa méthode consiste à suivre les effets de l'égalité jusque dans les manières de sentir et de penser. Dans une société démocratique, écrit-il, chacun cherche ses opinions en lui-même, se défie des autorités traditionnelles et se fie volontiers au grand nombre. Le goût du bien-être matériel s'y répand, ainsi qu'une inquiétude particulière : parce que rien n'assigne plus de limite légitime aux aspirations, la comparaison avec autrui devient permanente et l'insatisfaction persiste au milieu de l'abondance.
Il décrit aussi une forme nouvelle de repli, qu'il nomme individualisme et qu'il distingue soigneusement de l'égoïsme. L'individualisme n'est pas un vice du cœur mais un jugement erroné : chacun se retire dans le cercle de ses proches et se persuade qu'il n'a pas besoin de la société ni la société de lui.
Les deux menaces sur la liberté
De cette analyse découlent les deux dangers que Tocqueville identifie. Le premier est la tyrannie de la majorité. Le pouvoir du plus grand nombre ne s'exerce pas seulement par la loi mais par l'opinion, qui décourage l'expression des positions minoritaires et affaiblit l'indépendance des esprits. Il redoute moins la violence que le conformisme.
Le second danger est ce qu'il appelle le despotisme doux ou administratif. Il imagine un pouvoir immense et tutélaire qui prendrait en charge le bonheur des citoyens, prévoirait leurs besoins et les dispenserait de penser et de choisir. Ce pouvoir serait régulier, prévoyant et doux : il ne briserait pas les volontés mais les amollirait. Cette page est sans doute la plus commentée de son œuvre.
Les remèdes
Tocqueville ne se contente pas du diagnostic. Il repère aux États-Unis des contrepoids qu'il tient pour décisifs. La commune, d'abord, où l'on apprend concrètement à gérer des affaires communes. Les associations ensuite, innombrables et de toutes sortes, qui donnent aux individus le moyen d'agir ensemble sans passer par l'État. L'indépendance de la justice et le rôle politique des juristes, qui introduisent des formes et des délais là où la volonté populaire voudrait aller vite. La liberté de la presse enfin, malgré les excès qu'il lui reconnaît.
Il accorde une place notable à la religion, qu'il analyse en observateur politique : en réglant les mœurs et en fixant des repères stables, elle limiterait selon lui l'instabilité des désirs démocratiques. Il souligne à ce propos que la séparation de l'Église et de l'État lui semble renforcer la religion américaine plutôt que l'affaiblir.
Une méthode
La dernière originalité de Tocqueville tient à sa façon de travailler. Il compare constamment deux types de sociétés, l'aristocratique et la démocratique, non pour opposer un passé à un présent mais pour rendre visibles les traits que l'habitude nous empêche d'apercevoir. Il combine observation directe, statistiques disponibles, lectures historiques et raisonnement, ce qui l'a fait revendiquer aussi bien par les historiens que par les sociologues et les philosophes politiques.
Œuvres majeures
De la démocratie en Amérique, tome I (1835)
Le premier volume décrit les institutions américaines : le fédéralisme, la commune, le pouvoir judiciaire et la souveraineté du peuple. C'est là que Tocqueville développe l'analyse de l'omnipotence de la majorité et de ses effets sur les esprits. Le livre se referme sur un long chapitre consacré à la situation des populations amérindiennes et des personnes réduites en esclavage, où l'auteur juge que l'égalité proclamée s'arrête à la frontière de la couleur.
De la démocratie en Amérique, tome II (1840)
Plus abstrait, le second volume quitte les institutions pour les mœurs. Tocqueville y examine ce que l'égalité fait aux idées, aux sentiments et aux relations sociales : l'individualisme, le goût du bien-être, l'inquiétude au sein de la prospérité, la place des associations et la forme nouvelle de despotisme qu'il redoute. Beaucoup de lecteurs contemporains le tiennent pour la partie la plus originale de l'ouvrage.
Du système pénitentiaire aux États-Unis (1833)
Écrit avec Gustave de Beaumont, c'est le rapport officiel qui justifiait le voyage. Il compare les régimes d'Auburn et de Philadelphie et discute les effets de l'isolement sur les détenus. Souvent négligé, ce texte montre le Tocqueville enquêteur, attentif aux chiffres et aux dispositifs concrets.
L'Ancien Régime et la Révolution (1856)
Fruit d'un long travail d'archives, ce livre soutient une thèse qui a renouvelé l'histoire de la Révolution française : la centralisation administrative que l'on attribue à 1789 était déjà largement l'œuvre de la monarchie, et la Révolution a achevé un mouvement plutôt qu'elle ne l'a créé. Tocqueville y formule aussi l'idée que les révolutions éclatent souvent au moment où la situation s'améliore, non lorsqu'elle est au pire.
Souvenirs (rédigés en 1850-1851)
Récit personnel des événements de 1848, écrit sans intention de publication et paru longtemps après la mort de son auteur. Vous y trouverez un Tocqueville plus libre, parfois acide envers ses contemporains, et une réflexion sur la part d'imprévu dans l'histoire.
Postérité et influence
Une gloire immédiate, puis une éclipse
« De la démocratie en Amérique » a rendu son auteur célèbre à trente ans. Traduit rapidement, discuté par John Stuart Mill qui lui consacra deux comptes rendus, l'ouvrage s'est imposé comme la référence européenne sur les États-Unis. Puis la fortune de Tocqueville a décliné. Le triomphe des lectures sociales et économiques de la politique, à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, a fait passer au second plan une analyse qui parle d'abord de mœurs et de passions.
Le retour du XXe siècle
Son actualité est revenue avec l'expérience des régimes totalitaires. Les pages sur l'isolement des individus, sur l'affaiblissement des corps intermédiaires et sur un pouvoir tutélaire qui prend en charge l'existence entière ont été relues comme des avertissements. Hannah Arendt, Raymond Aron et beaucoup d'autres y ont trouvé un instrument pour penser la société de masse. En France, la redécouverte a été portée dans les années 1970 et 1980 par des historiens et des philosophes qui cherchaient une alternative aux lectures marxistes de la Révolution.
Une postérité partagée
Tocqueville a la particularité d'être revendiqué par des courants opposés. Les libéraux retiennent sa défense des libertés locales, des associations et des contrepoids au pouvoir central. Les critiques de la société de consommation retiennent sa description de l'inquiétude au sein de l'abondance. Les partisans de la démocratie participative citent la commune ; les conservateurs, son analyse du rôle stabilisateur de la religion ; les tenants d'une sociologie compréhensive, sa méthode comparative.
Dans les sciences sociales
Son influence dépasse la philosophie. La sociologie politique lui doit une manière d'articuler institutions, croyances et comportements. L'étude des associations et du capital social se réclame souvent de lui. « L'Ancien Régime et la Révolution » reste un classique de l'histoire, et son idée que les révolutions surviennent lorsque la situation commence à s'améliorer continue d'alimenter les travaux sur les mouvements sociaux, même si elle est aujourd'hui discutée dans sa généralité.
Controverses et débats
Le colonialisme et l'Algérie
Le point le plus discuté aujourd'hui concerne les écrits et les interventions parlementaires de Tocqueville sur l'Algérie. Le défenseur des libertés y a soutenu la conquête et la colonisation, et certains de ses textes admettent des moyens que ses propres principes semblaient interdire. Les lecteurs se divisent : les uns y voient une contradiction majeure qui oblige à relire l'ensemble de l'œuvre, les autres une position datée mais séparable de l'analyse de la démocratie. Le débat reste vif et il n'appartient pas à cette fiche de le trancher.
Que vaut son portrait de l'Amérique ?
Les historiens des États-Unis ont relevé des inexactitudes et des généralisations rapides. Tocqueville a séjourné neuf mois, s'est appuyé sur un réseau d'interlocuteurs plutôt favorables à ses vues et a parfois pris la Nouvelle-Angleterre pour le pays entier. La question reste ouverte de savoir si son livre décrit l'Amérique de 1831 ou s'il utilise l'Amérique comme un laboratoire pour penser l'avenir de l'Europe. Beaucoup de commentateurs retiennent la seconde lecture.
Un libéral, mais lequel ?
La place de Tocqueville dans la tradition libérale fait débat. Sa méfiance envers l'individualisme, son insistance sur les mœurs et sur la religion et son goût pour les corps intermédiaires le rapprochent parfois des conservateurs. Sa défense des libertés locales, de la presse et des minorités le range du côté des libéraux. Certains interprètes préfèrent parler d'un républicanisme aristocratique, attaché à la vertu politique plus qu'aux droits individuels.
Le fatalisme de l'égalité
On a enfin reproché à Tocqueville de présenter la marche vers l'égalité comme providentielle et irrésistible, ce qui reviendrait à naturaliser un processus historique. Ses défenseurs répondent qu'il distingue toujours la tendance, qu'il juge inévitable, de ses effets politiques, qui dépendent selon lui des institutions et des choix humains. Cette tension traverse l'ensemble de son œuvre et explique une part des lectures opposées qu'elle a suscitées.
Pour aller plus loin
Par où commencer
N'attaquez pas « De la démocratie en Amérique » de la première à la dernière page. Le second volume, plus court et plus philosophique, constitue une meilleure entrée : lisez-en la quatrième partie, qui contient les chapitres sur l'individualisme et sur le despotisme doux. Vous pourrez revenir ensuite au premier volume pour les institutions.
Lire l'œuvre
- « De la démocratie en Amérique » (1835 et 1840), disponible en édition de poche annotée.
- « L'Ancien Régime et la Révolution » (1856), pour le Tocqueville historien.
- « Souvenirs », pour un texte bref, vivant et souvent drôle sur 1848.
- Sa correspondance, notamment avec Gustave de Beaumont, Louis de Kergorlay et John Stuart Mill, qui éclaire la fabrique de ses livres.
Pour situer l'auteur
« De l'esprit des lois » de Montesquieu vous donnera la matrice de sa méthode. « Du contrat social » de Rousseau, dont il se démarque, permet de mesurer ce qui le sépare d'une pensée de la souveraineté populaire. « De la liberté » de John Stuart Mill, publié l'année de la mort de Tocqueville, prolonge directement sa crainte du conformisme.
Prolonger la réflexion
- Sur le totalitarisme et la société de masse, les travaux d'Hannah Arendt entrent en dialogue explicite avec ses analyses.
- Sur la controverse algérienne, les écrits de Tocqueville sur l'Algérie ont été réunis en volume et sont accessibles : les lire directement vaut mieux que s'en tenir aux résumés.
- L'entrée « Alexis de Tocqueville » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy propose une synthèse claire et une bibliographie à jour.