De la démocratie en Amérique

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Publication : 1835 et 1840

Type : Essai

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Analyse

« De la démocratie en Amérique » est le livre par lequel Alexis de Tocqueville est entré dans l'histoire de la pensée politique. Il paraît en deux temps : un premier volume en 1835, un second en 1840. Son auteur avait vingt-neuf ans à la publication du premier et le succès fut immédiat, en France comme à l'étranger.

Le titre peut induire en erreur. Il ne s'agit pas d'un livre sur les États-Unis, ou plutôt pas seulement. L'Amérique y sert de laboratoire : Tocqueville y observe, à l'état presque pur, un phénomène qu'il juge inévitable en Europe aussi, l'égalité des conditions. La question qui commande tout l'ouvrage est donc européenne : comment vivre libre dans une société où les rangs s'effacent ?

Le contexte

En 1831, Tocqueville et son ami Gustave de Beaumont obtiennent une mission officielle pour étudier le système pénitentiaire américain. Ils resteront neuf mois, de mai 1831 à février 1832, parcourant la côte est, les Grands Lacs et la vallée du Mississippi. Ils interrogent des juges, des pasteurs, des colons, des hommes politiques et prennent des notes considérables.

Le rapport officiel paraît en 1833. Mais Tocqueville a rapporté un autre projet. Aristocrate d'une famille meurtrie par la Révolution, il cherche à comprendre ce qui a remplacé le monde de ses ancêtres. Les États-Unis lui offrent le spectacle d'une société née égalitaire, sans passé féodal à liquider, où l'on peut observer les effets de l'égalité sans les convulsions qui les accompagnent en Europe.

La structure de l'ouvrage

Les deux volumes sont de nature différente et il est utile de le savoir avant de commencer.

Le tome I, publié en 1835, décrit les institutions. Il examine le point de départ géographique et historique de la nation américaine, la commune, l'organisation fédérale, la souveraineté du peuple, le rôle des juges et des juristes, les partis et la presse. Il contient les chapitres sur l'omnipotence de la majorité et sur les causes qui tempèrent cette omnipotence. Il s'achève sur un long développement consacré aux populations amérindiennes et aux personnes réduites en esclavage, où Tocqueville constate que l'égalité proclamée s'arrête à la frontière de la couleur et prévoit des conflits durables.

Le tome II, publié en 1840, quitte les institutions pour les mœurs. Il est divisé en quatre parties : l'influence de la démocratie sur le mouvement intellectuel, sur les sentiments, sur les mœurs proprement dites et enfin sur la société politique. C'est là que se trouvent les analyses de l'individualisme, du goût du bien-être, de l'inquiétude dans la prospérité et de la forme nouvelle de despotisme que l'auteur redoute. Beaucoup de lecteurs contemporains tiennent ce second volume pour le plus original.

L'égalité des conditions

La notion qui commande l'ouvrage demande une précision. L'égalité des conditions ne désigne ni l'égalité des fortunes ni même l'égalité juridique au sens strict. Elle désigne l'effacement des différences de rang qui structuraient la société aristocratique et, avec lui, un changement dans la manière dont chacun se perçoit. Dans une société aristocratique, les hommes sont reliés par une longue chaîne de dépendances qui les rend inégaux mais solidaires. Dans une société démocratique, ils se conçoivent comme semblables et indépendants.

Tocqueville tient ce mouvement pour irrésistible et il refuse de le juger en bloc. Ce qui l'intéresse, ce sont ses effets, dont il montre qu'ils peuvent être opposés selon les institutions et les mœurs qui les accompagnent. L'égalité peut nourrir la liberté ou préparer la servitude.

La tyrannie de la majorité

Le premier danger identifié est la tyrannie de la majorité. Tocqueville observe qu'aux États-Unis rien ne résiste au sentiment du plus grand nombre : ni les institutions, qui en procèdent, ni l'opinion, qui l'exprime. Ce qu'il redoute n'est pas d'abord l'oppression légale mais une pression morale. Là où un pouvoir absolu frappait les corps, la majorité démocratique atteint les âmes : elle laisse dire, mais elle isole celui qui parle contre elle.

Il en tire une conséquence inattendue et souvent citée : il ne connaît pas de pays où règne, en général, moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion. Le jugement est sévère et il a été contesté. Il indique du moins où se situe pour Tocqueville l'enjeu : la liberté n'est pas seulement une affaire de droits garantis, elle suppose des esprits capables de résister à l'opinion commune.

L'individualisme et le despotisme doux

Le second volume approfondit le diagnostic. Tocqueville introduit le terme d'individualisme, qu'il distingue soigneusement de l'égoïsme. L'égoïsme est un vice ancien et un mouvement du cœur. L'individualisme est un jugement erroné, propre aux sociétés égalitaires : chacun se retire dans le cercle étroit de sa famille et de ses amis, abandonne la société à elle-même et se croit sans dette envers elle.

De cet isolement naît le danger le plus redouté par l'auteur. Il imagine une multitude d'hommes semblables et affairés à se procurer de petits plaisirs, au-dessus desquels s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge d'assurer leur bien-être. Ce pouvoir est absolu mais prévoyant, réglé et doux. Il ne brise pas les volontés, il les amollit. Il ne tyrannise pas, il gêne, comprime et éteint. Cette page, souvent appelée le despotisme doux ou administratif, est sans doute la plus commentée de toute l'œuvre.

Les remèdes

Tocqueville n'en reste pas au diagnostic et c'est ce qui fait de son livre autre chose qu'une prophétie sombre. Il identifie aux États-Unis des contrepoids qu'il juge décisifs.

La commune d'abord : c'est là qu'on apprend concrètement à gérer des affaires communes et que la liberté cesse d'être une abstraction. Les associations ensuite, qu'il tient pour l'invention politique majeure de la démocratie américaine, parce qu'elles permettent aux individus d'agir ensemble sans passer par l'État. L'indépendance de la justice et le poids des juristes, qui introduisent des formes et des délais là où la volonté populaire voudrait aller vite. La liberté de la presse enfin, dont il reconnaît les excès tout en la jugeant indispensable.

Il accorde une place notable à la religion, qu'il examine en observateur politique plutôt qu'en croyant. Elle règle les mœurs, fixe des repères stables et limite selon lui l'instabilité des désirs. Il souligne que sa séparation d'avec l'État, loin de l'affaiblir, la renforce en la préservant des querelles partisanes.

Il formule enfin une idée qui aura une longue postérité, celle de l'intérêt bien entendu : les Américains ne prétendent pas se sacrifier, ils montrent qu'il est de leur intérêt de servir la chose publique. Doctrine peu élevée, reconnaît Tocqueville, mais claire et à la portée de tous.

Réception et controverses

Le livre a été salué dès sa parution. John Stuart Mill lui a consacré deux comptes rendus élogieux et a repris à son compte, dans « De la liberté », la crainte du conformisme démocratique.

Les objections sont venues plus tard. Les historiens des États-Unis ont relevé des généralisations rapides et une tendance à prendre la Nouvelle-Angleterre pour le pays entier. On a fait observer que le réseau d'interlocuteurs de Tocqueville était socialement étroit. Enfin, une controverse aujourd'hui centrale porte sur les écrits et discours de Tocqueville sur l'Algérie, où le défenseur des libertés a soutenu la conquête et la colonisation. Certains lecteurs y voient une contradiction majeure qui oblige à relire toute l'œuvre, d'autres une position datée séparable de l'analyse de la démocratie. La discussion reste ouverte.

Postérité

Après une éclipse à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, le livre est revenu au premier plan avec l'expérience des régimes totalitaires. Les pages sur l'isolement des individus, l'affaiblissement des corps intermédiaires et le pouvoir tutélaire ont été relues comme des avertissements. Hannah Arendt et Raymond Aron y ont trouvé des instruments pour penser la société de masse.

Sa fortune actuelle est partagée entre des lectures opposées, ce qui est le signe des livres qui durent. Les libéraux y lisent une défense des libertés locales, les critiques de la société de consommation une description de l'inquiétude au milieu de l'abondance, les partisans de la démocratie participative un éloge de la commune et les sociologues une méthode.

Quelques idées à retenir

  • L'égalité des conditions est un fait générateur, non un programme politique.
  • La tyrannie de la majorité s'exerce surtout par l'opinion et produit le conformisme.
  • L'individualisme est un jugement erroné et non un vice du cœur.
  • Le despotisme doux ne brise pas les volontés, il les amollit.
  • La commune, les associations, la justice indépendante et la presse libre sont les contrepoids que Tocqueville juge décisifs.