Discours sur les sciences et les arts
Publication : 1750
Type : Essai
Analyse
Présentation
Le Discours sur les sciences et les arts est le premier ouvrage important de Jean-Jacques Rousseau, publié en 1750. Écrit en réponse à une question mise au concours par l'Académie de Dijon (« Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs »), il remporte le prix et fait entrer Rousseau, alors âgé de trente-huit ans, dans le monde des lettres.
Souvent appelé Premier Discours pour le distinguer du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), il présente sous forme ramassée les intuitions qui traverseront toute l'œuvre de Rousseau : dénonciation de la corruption des mœurs par les progrès de la civilisation, opposition entre les apparences du raffinement et la vertu véritable, éloge d'une simplicité primitive et d'une frugalité citoyenne inspirée des républiques antiques.
Contexte historique
L'ouvrage naît d'un épisode devenu célèbre. En octobre 1749, Rousseau, alors modeste musicien et copiste installé à Paris, se rend à pied à Vincennes rendre visite à Denis Diderot, enfermé au donjon pour avoir publié la Lettre sur les aveugles. Sur le chemin, il lit dans le Mercure de France l'annonce du concours de l'Académie de Dijon. Il décrit dans ses Confessions l'illumination soudaine qui le saisit : la question lui apparaît, d'un coup, comme la clé d'une vision d'ensemble de la condition moderne.
Rousseau écrit son Discours dans les mois qui suivent, en discutant abondamment avec Diderot, qui l'encourage à défendre la thèse paradoxale que le rétablissement des sciences et des arts a corrompu les mœurs. Le mémoire est envoyé à Dijon et couronné en juillet 1750. Sa publication l'année suivante déclenche une controverse considérable, à laquelle Rousseau répond par plusieurs textes ultérieurs (réponses à Stanislas de Pologne, à Bordes, à Grimm), où il précise et durcit sa position.
Le contexte plus large est celui du plein essor des Lumières françaises. Les débats sur le progrès, la civilisation, la vertu et le luxe sont centraux : l'article « Luxe » de Voltaire, l'Esprit des lois de Montesquieu (1748) et la préparation de l'Encyclopédie constituent l'arrière-plan direct de la question posée par l'Académie.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage est court (environ soixante pages) et se compose d'une préface, d'un discours préliminaire, puis de deux parties principales.
La première partie développe une critique historique : Rousseau y parcourt les grandes civilisations, de l'Égypte à Rome en passant par la Grèce, pour soutenir que le développement des sciences et des arts a partout été concomitant du déclin des mœurs et de l'affaiblissement politique. Il oppose Sparte à Athènes, la Rome des premiers temps à la Rome de l'Empire tardif, en faveur des cités frugales et vertueuses. Il cite avec insistance les figures qui, comme Socrate ou les premiers Chrétiens, se sont défiés des raffinements intellectuels au nom de la vertu.
La deuxième partie développe une critique de fond : les sciences et les arts ne se contentent pas d'accompagner la corruption des mœurs, ils la produisent activement. Ils procèdent de vices (l'oisiveté, la vanité, la curiosité), ils enseignent des vices (le mensonge, la dissimulation), et ils substituent au véritable mérite les brillantes apparences du savoir. Rousseau en tire une conclusion polémique : l'inégalité entre savants et ignorants, entre riches et pauvres, se creuse à mesure que la civilisation avance. Il conclut par une exhortation à préférer la vertu à la science et à confier aux véritables sages, plutôt qu'à la foule cultivée, la conduite intellectuelle des sociétés.
Thèses centrales
La première thèse est que le progrès des sciences et des arts corrompt les mœurs. Rousseau prend à contre-pied l'optimisme intellectuel des Lumières : loin d'améliorer les hommes, le développement des savoirs raffinés les détache de la vertu, les rend habiles à masquer leurs vices sous des dehors polis et les habitue à préférer les apparences aux réalités.
La deuxième thèse concerne l'opposition entre apparence et être. La civilisation moderne, en développant l'art de plaire et de paraître, sépare les hommes d'eux-mêmes et d'autrui. Elle produit une sociabilité factice, faite de politesses codifiées et d'estime mutuelle superficielle, qui recouvre la disparition des liens véritables et la solitude morale des individus.
La troisième thèse porte sur la valeur des républiques anciennes. Sparte, la Rome des premiers temps ou les peuples restés simples représentent aux yeux de Rousseau des modèles d'une vertu civique enracinée dans la frugalité, l'égalité relative et l'attachement au bien commun. La modernité, en développant le luxe et le raffinement, a rendu impossible cette forme de vertu.
La quatrième thèse concerne le rôle des sciences et des arts dans la reproduction des inégalités. En distinguant les cultivés des ignorants, la civilisation savante organise une nouvelle hiérarchie qui s'ajoute aux inégalités matérielles et morales. Cette analyse préfigure celles, plus systématiques, du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.
Réception et postérité
L'ouvrage rencontre un succès de scandale. Rousseau devient célèbre du jour au lendemain et s'attire une pluie de réfutations, auxquelles il répond par plusieurs textes qui prolongent et durcissent sa thèse. Le débat oppose Rousseau à une grande partie du parti philosophique parisien, qui voit dans ses positions un obscurantisme paradoxal, dangereux pour la cause du progrès.
Sur le long terme, le Discours est devenu le texte inaugural d'une longue tradition critique de la modernité. Il ouvre la voie à des interrogations sur les ambiguïtés du progrès qui traverseront Kant (qui admire Rousseau), le romantisme allemand, les critiques romantiques anglais de l'industrialisme, la sociologie naissante et, plus près de nous, les critiques contemporaines du développement technique et industriel.
Le Discours est aussi lu comme l'esquisse de l'anthropologie que Rousseau développera plus systématiquement dans le Second Discours (1755) et dans Émile (1762) : l'idée que l'homme est bon par nature et corrompu par la société, l'idée d'une histoire dégénérative de la civilisation, l'idée que la vraie richesse humaine réside dans la simplicité et la vertu plutôt que dans le raffinement des savoirs.
Controverses et interprétations
L'ouvrage a suscité, dès sa publication, une controverse qui ne s'est jamais entièrement close. Une première question porte sur la sincérité de Rousseau. Fallait-il prendre au sérieux la thèse défendue, ou s'agissait-il d'un exercice de rhétorique brillant sur une question paradoxale ? Rousseau lui-même, dans ses Confessions, insiste sur le caractère authentique de son intuition, mais reconnaît que la mise en forme argumentative reste imparfaite.
Une deuxième question concerne la cohérence de la position rousseauiste. Comment peut-on, comme le fera Rousseau, critiquer les sciences et les arts tout en produisant soi-même une œuvre écrite de première importance ? Rousseau répond en distinguant les usages : les sciences et les arts, dans certaines conditions et pour de véritables sages, restent légitimes ; c'est leur diffusion superficielle et leur transformation en marqueurs sociaux qui est nuisible.
Une troisième question porte sur l'historicité des exemples. Rousseau construit une opposition tranchée entre Sparte et Athènes, entre la Rome primitive et la Rome tardive, qui a été jugée par les historiens comme largement idéalisée. Cette stylisation nourrit la force rhétorique du texte mais fragilise sa portée descriptive.
Enfin, la place du Premier Discours dans l'œuvre de Rousseau elle-même fait débat. Certains y voient un premier essai relativement isolé, dépassé par les œuvres suivantes ; d'autres y trouvent la matrice authentique dont toute l'œuvre découle. Rousseau lui-même a soutenu cette seconde lecture dans ses écrits autobiographiques.
Citations clés
« Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection » : formule centrale qui condense la thèse de l'ouvrage et en donne le mot d'ordre.
« C'est ainsi que le luxe, la dissolution et l'esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés » : formule qui articule critique morale et théologie diffuse, l'ignorance première étant présentée comme une bénédiction voulue par la « sagesse éternelle ».
Sur l'opposition entre paraître et être, Rousseau écrit que la civilisation moderne enseigne « ce que nous devons paraître » plutôt que « ce que nous sommes » et fait ainsi disparaître, sous les apparences uniformes de la politesse, la connaissance réciproque des cœurs.
Sur l'utilité paradoxale des sciences, il concède en fin de discours qu'elles ont leur place, mais seulement pour ceux qui « sont dignes d'en cultiver le champ », et que leur diffusion large parmi les hommes ne peut que corrompre les mœurs sans améliorer la connaissance.
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs éditions, notamment dans la collection GF-Flammarion et dans les Œuvres complètes de la Pléiade (Gallimard).
En complément, on lira le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, qui prolonge et systématise l'anthropologie du Premier Discours, et Du contrat social, qui répond en positif à la question laissée ouverte par le diagnostic critique des deux premiers discours.
Sur Rousseau et sur ce texte, on peut consulter Jean Starobinski (Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l'obstacle, dont le premier chapitre est consacré au Discours), Bruno Bernardi (La Fabrique des concepts) et, dans le monde anglophone, Robert Wokler et Nicholas Dent.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Jean-Jacques Rousseau ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Discours sur les sciences et les arts » et « Jean-Jacques Rousseau ».
Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l'obstacle, ouvrage de référence.
Œuvres complètes de Rousseau, édition de la Pléiade, notes et présentation de François Bouchardy.