Émile ou De l'éducation

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Publication : 1762

Type : Traite

Analyse

Présentation

Émile ou De l'éducation est un ouvrage de Jean-Jacques Rousseau, publié en 1762 simultanément à Amsterdam et à Paris. Il constitue avec Du contrat social, paru la même année, l'aboutissement du grand œuvre philosophique de Rousseau et l'un des textes fondateurs de la pédagogie moderne. L'auteur le tenait pour son ouvrage le plus important : « la meilleure comme la plus considérable » de ses œuvres, écrit-il dans les Confessions.

L'ouvrage propose, sous la forme d'un roman philosophique, l'histoire imaginaire de l'éducation d'un enfant, Émile, du berceau au mariage, sous la conduite d'un précepteur. À travers ce récit, Rousseau développe une théorie complète de l'éducation, une anthropologie, une morale, une politique et, dans un long passage devenu célèbre (la « Profession de foi du vicaire savoyard »), une théologie naturelle. L'ouvrage vaut à Rousseau la condamnation immédiate, en France comme à Genève, et l'oblige à un long exil.

Contexte historique

Rousseau écrit Émile dans la période la plus féconde de sa carrière philosophique, celle qui va du Discours sur l'inégalité (1755) au Contrat social et à Émile (1762). Il vit alors à la campagne, à Montmorency, sous la protection successive de plusieurs mécènes (Mme d'Épinay, le maréchal de Luxembourg), et travaille de front sur plusieurs manuscrits qui donneront ses œuvres majeures.

Le projet de l'ouvrage remonte à des demandes précises : Mme de Chenonceaux et d'autres amies ont sollicité de lui des conseils pédagogiques. Rousseau construit à partir de là un ouvrage beaucoup plus ambitieux, qui embrasse l'ensemble des questions philosophiques que soulève l'éducation d'un être humain libre.

Le contexte intellectuel est celui du plein essor des Lumières et des grands débats pédagogiques du dix-huitième siècle. Rousseau se situe en dialogue avec les Pensées sur l'éducation de Locke (1693) et avec les grands traités jésuites, mais aussi contre l'éducation pratiquée dans les collèges de son temps. Le contexte religieux est également décisif : la « Profession de foi du vicaire savoyard » propose une religion naturelle qui heurte à la fois l'orthodoxie catholique et l'orthodoxie protestante, ainsi que le matérialisme naissant du parti philosophique.

La publication en juin 1762 déclenche une réaction violente. Le Parlement de Paris condamne l'ouvrage et ordonne son arrestation ; Genève et Berne suivent. Rousseau doit fuir la France, puis Genève, et commence un long exil qui le mènera jusqu'en Angleterre.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage comprend cinq livres, chacun consacré à une étape de l'éducation d'Émile.

Le premier livre traite de la petite enfance, de la naissance à environ deux ans. Rousseau y aborde les questions de l'allaitement, du langage naissant, de la protection du nourrisson contre les mauvaises habitudes. Il y expose le principe directeur de toute l'éducation rousseauiste : suivre la nature.

Le deuxième livre porte sur l'enfance, de deux à environ douze ans. Rousseau y développe la doctrine de l'éducation négative : à cet âge, il faut protéger l'enfant des influences corruptrices plutôt que lui inculquer des connaissances abstraites. L'expérience directe des choses, la liberté surveillée, l'absence de sermon moral prématuré structurent cette pédagogie.

Le troisième livre concerne la préadolescence, de douze à quinze ans. C'est le temps de l'éveil à l'utilité pratique et à quelques savoirs choisis. Le livre contient l'analyse célèbre de l'apprentissage d'un métier (Émile apprendra celui de menuisier) et l'éloge de Robinson Crusoé, seul livre autorisé à Émile à ce moment.

Le quatrième livre, le plus long, aborde l'adolescence et l'éveil moral et religieux, de quinze à vingt ans. Il contient la fameuse « Profession de foi du vicaire savoyard », longue interpolation où Rousseau expose sa religion naturelle par la voix d'un prêtre savoyard rencontré dans sa jeunesse. Ce livre traite également des passions, de la sensibilité, du rapport à autrui, de l'éducation civique et morale.

Le cinquième livre est consacré à Sophie, la future épouse d'Émile, et à l'éducation qui lui a été donnée. Il propose une conception différenciée de l'éducation des filles, qui a suscité des débats considérables. Il traite également des voyages qui achèvent la formation d'Émile et de son entrée dans la vie sociale et politique.

Thèses centrales

La première thèse est la bonté naturelle de l'homme. Rousseau ouvre l'ouvrage par une formule devenue proverbiale : « Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. » L'enfant vient au monde bon, ses passions natives sont saines, ses inclinations sont orientées vers le bien. C'est la société, avec ses institutions et ses préjugés, qui pervertit cette nature originelle. L'éducation véritable consiste à préserver et à développer cette bonté naturelle, non à combattre une nature supposée corrompue.

La deuxième thèse est celle de l'éducation négative. Aux premiers âges de la vie, l'éducation ne consiste pas à enseigner mais à empêcher les mauvaises influences de s'installer. L'enfant apprend d'abord par le corps, par l'expérience directe, par les rencontres avec les choses. Toute intervention prématurée de la morale, de la religion abstraite, du raisonnement conceptuel est nuisible. Le précepteur doit « faire beaucoup en ne faisant rien faire ».

La troisième thèse est le développement en étapes conformes à la nature. L'éducation doit respecter le rythme propre de chaque âge et développer les facultés à mesure qu'elles apparaissent. Chaque livre correspond à un âge et à un ensemble de tâches éducatives spécifiques. Cette conception fait de l'enfance un âge propre, avec ses valeurs et ses vertus, et non un simple état préparatoire à l'âge adulte.

La quatrième thèse concerne la religion naturelle. Contre les dogmatismes religieux et contre l'athéisme matérialiste, Rousseau expose dans la « Profession de foi du vicaire savoyard » une religion accessible à tout homme par l'exercice de sa raison et de sa conscience : existence de Dieu, immortalité de l'âme, liberté de la volonté, universalité de la loi morale. Cette religion naturelle prétend fonder la morale sans dépendre d'aucune révélation particulière.

Réception et postérité

L'ouvrage rencontre à sa parution un accueil paradoxal. La condamnation officielle en France, à Genève et à Berne, l'exil de Rousseau, la mise à l'index par Rome et la brûlure publique de l'ouvrage n'empêchent pas une diffusion rapide et une influence considérable dans les cercles cultivés européens.

Sur le long terme, Émile devient le grand texte fondateur de la pédagogie moderne. Il exerce une influence directe sur Pestalozzi, sur Fröbel et sur toute la tradition qui aboutit à l'éducation nouvelle du vingtième siècle (Montessori, Freinet, Piaget dans un autre registre). L'idée que l'enfant est un être avec son âge propre, que l'éducation doit respecter les étapes du développement, que l'apprentissage se fait d'abord par l'expérience concrète, traversent toute la pédagogie contemporaine.

Sur le plan philosophique, Kant tient l'ouvrage en très haute estime : il prétend avoir interrompu sa promenade quotidienne le jour où il en a commencé la lecture, chose qui, dit-on, ne lui arrivait jamais. La philosophie morale kantienne, la doctrine de l'autonomie et l'anthropologie critique doivent beaucoup à Rousseau.

L'ouvrage a également nourri de longues controverses féministes. La conception rousseauiste de l'éducation des filles, exposée dans le cinquième livre, présente une différenciation stricte entre les sexes qui a été vivement critiquée dès sa parution (Mary Wollstonecraft, dans A Vindication of the Rights of Woman de 1792, y répond directement) et qui reste l'un des points les plus discutés aujourd'hui.

La « Profession de foi du vicaire savoyard » a exercé une influence considérable sur la religion naturelle du dix-huitième siècle, sur le déisme et sur les traditions unitariennes. Elle a également nourri de longs débats en théologie chrétienne, entre ceux qui y voyaient une menace pour la foi révélée et ceux qui y trouvaient une expression légitime de la religion rationnelle.

Controverses et interprétations

Les débats sont nombreux et anciens. La question de l'articulation entre Émile et le Contrat social, publiés la même année, est classique. Comment concilier l'éducation d'un individu « pour lui-même » (Émile) et la citoyenneté d'un « homme dénaturé » (celui du contrat social) ? Rousseau lui-même semble hésiter et propose plusieurs formulations. Les interprètes discutent depuis l'harmonie ou la tension entre les deux projets.

L'éducation des femmes dans le cinquième livre est le point le plus discuté aujourd'hui. La différenciation rousseauiste entre les sexes, la subordination fonctionnelle de Sophie à Émile, l'idée que la femme doit être « faite pour plaire » à l'homme, sont largement contestées. Les défenseurs de Rousseau soulignent la complexité de sa position, qui accorde à la femme un rôle éducatif et moral décisif ; les critiques y voient une inconséquence par rapport aux principes universalistes du reste de l'œuvre.

La religion du vicaire savoyard fait également débat. Est-elle sincèrement défendue par Rousseau ? Est-elle un exercice apologétique conservateur destiné à préserver la morale contre l'athéisme, ou une conviction personnelle profonde ? La correspondance et les Confessions montrent l'attachement personnel de Rousseau à cette position.

L'articulation entre bonté naturelle originelle et corruption sociale historique fait également l'objet de discussions serrées. Comment un être bon peut-il produire une société qui le corrompt ? Rousseau propose plusieurs éléments de réponse dans le Discours sur l'inégalité, mais la difficulté philosophique demeure et a nourri des débats considérables.

Citations clés

« Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme » (ouverture du Livre I) : formule liminaire qui condense l'ensemble de l'anthropologie rousseauiste.

« Le premier de tous les biens n'est pas l'autorité, mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce qu'il peut et fait ce qu'il lui plaît » (Livre II) : formule qui articule la conception rousseauiste de la liberté comme conformité entre volonté et capacité.

Sur l'éducation négative, Rousseau écrit dans le second livre que « la première éducation doit être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le cœur du vice et l'esprit de l'erreur ».

Sur la religion naturelle, le vicaire savoyard du Livre IV expose sa foi en Dieu par l'argument classique du dessein : « Je pense que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage ; je le vois, ou plutôt je le sens ». L'expérience intérieure du sentiment religieux fonde chez lui la conviction rationnelle.

Pour aller plus loin

L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs éditions, notamment dans la collection GF-Flammarion, dans la Bibliothèque de la Pléiade et dans les Œuvres complètes de Rousseau.

En complément, on lira Du contrat social, publié la même année, ainsi que le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, qui expose l'anthropologie rousseauiste dans son cadre historique. Les Confessions offrent un éclairage biographique sur la genèse de l'ouvrage.

Sur Rousseau et sur Émile, on peut consulter Jean Starobinski (Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l'obstacle), Bruno Bernardi (Rousseau, une autre politique), Yves Vargas (Introduction à l'Émile), et, dans le monde anglophone, Nicholas Dent et Christopher Kelly.

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Jean-Jacques Rousseau ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Émile ou De l'éducation » et « Jean-Jacques Rousseau ».

Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l'obstacle, ouvrage de référence.

Bruno Bernardi, Rousseau, une autre politique, ouvrage de synthèse.