Histoire de la sexualité, I. La Volonté de savoir
Publication : 1976
Type : Essai
Analyse
Présentation
Histoire de la sexualité, tome I : La Volonté de savoir est un ouvrage de Michel Foucault, publié en 1976 aux éditions Gallimard. Il constitue le premier volet d'une histoire de la sexualité initialement prévue en six tomes, dont le projet sera profondément remanié avant que ne paraissent, en 1984, l'année de la mort de Foucault, les tomes II (L'Usage des plaisirs) et III (Le Souci de soi). Un quatrième tome, Les Aveux de la chair, sera publié à titre posthume en 2018.
Bref et polémique, ce premier volume introduit un projet d'ensemble en battant en brèche ce que Foucault appelle « l'hypothèse répressive » : l'idée courante selon laquelle la modernité occidentale aurait imposé, à partir du dix-septième siècle, un long silence sur la sexualité que la libération contemporaine se donnerait pour tâche de rompre. L'ouvrage introduit également les concepts, appelés à un grand retentissement, de « biopouvoir » et de « biopolitique ».
Contexte historique
Foucault publie La Volonté de savoir peu après Surveiller et punir (1975), qui avait marqué une inflexion majeure de son œuvre vers l'analyse des pouvoirs et des dispositifs disciplinaires. Il est alors professeur au Collège de France depuis 1970, où il occupe la chaire d'Histoire des systèmes de pensée. Ses cours annuels, à partir de 1975, développent des analyses proches de celles du livre : la sécurité, le territoire, la population, la naissance de la biopolitique.
Le contexte intellectuel français des années 1970 est marqué par le déclin du structuralisme et par la vitalité des « libérations » sexuelles issues de Mai 68. Les mouvements féministes, les mouvements homosexuels, la remise en question des normes familiales occupent une place croissante dans les débats publics. Foucault s'inscrit dans ces débats sans y adhérer sans réserve : il refuse notamment le récit d'une « libération » sexuelle qui remettrait en cause une « répression » unifiée, et propose une lecture historique et politique beaucoup plus complexe.
L'ouvrage marque également un déplacement dans le projet foucaldien : après la période dite « archéologique » (Mots et les Choses, 1966 ; L'Archéologie du savoir, 1969), après la période « généalogique » consacrée aux pouvoirs disciplinaires, Foucault entame ici l'analyse d'une nouvelle configuration de pouvoir qui prend pour objet la vie elle-même dans ses dimensions biologiques et populationnelles.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage est court (environ deux cents pages) et se compose de cinq parties inégales.
La première partie, « Nous autres, victoriens », expose et met en cause l'hypothèse répressive. Selon cette hypothèse, l'âge victorien aurait installé, dans les sociétés occidentales, un long silence sur la sexualité, dont le vingtième siècle serait péniblement en train de sortir. Foucault propose au contraire de considérer que l'époque moderne se caractérise moins par un silence que par une prolifération considérable des discours sur la sexualité : mise en discours médicale, psychiatrique, pédagogique, juridique et confessionnelle.
La deuxième partie, « L'hypothèse répressive », précise et développe cette contestation. Foucault y examine les mécanismes historiques par lesquels la sexualité est devenue, à partir du dix-septième siècle, un objet d'attention constante et d'énonciation obligée, dans les confessionnaux, les traités de médecine, les enquêtes sur la population, les écoles.
La troisième partie, « Scientia sexualis », oppose deux régimes historiques de production de savoir sur le sexe. Certaines civilisations (Chine, Japon, Inde, monde arabe, Rome ancienne) ont développé des « arts érotiques » (ars erotica), où le sexe est objet d'un savoir qui est art de la jouissance transmis d'initié à initié. L'Occident chrétien puis moderne a en revanche développé une « science sexuelle » (scientia sexualis), enracinée dans le sacrement de pénitence et transformée par la médecine moderne en un dispositif systématique d'aveu de la vérité intime.
La quatrième partie, « Le dispositif de sexualité », propose l'analyse théorique du dispositif historique par lequel la sexualité est constituée comme domaine spécifique. Foucault y analyse quatre grands ensembles stratégiques modernes : hystérisation du corps de la femme, pédagogisation du sexe de l'enfant, socialisation des conduites procréatrices, psychiatrisation du plaisir pervers.
La cinquième partie, « Droit de mort et pouvoir sur la vie », introduit les concepts de « biopouvoir » et de « biopolitique ». Foucault y soutient qu'un nouveau régime du pouvoir s'est mis en place à partir du dix-septième siècle : au « droit de mort » du pouvoir souverain classique s'est substitué un « pouvoir sur la vie » qui investit les corps et les populations pour les administrer, les développer, les optimiser.
Thèses centrales
La première thèse est le rejet de l'hypothèse répressive. Contrairement à l'image commune, la modernité occidentale n'a pas fait silence sur la sexualité : elle en a produit une mise en discours proliférante, à travers la confession chrétienne, la médecine, la pédagogie, la psychiatrie, la démographie. Ce n'est donc pas d'un silence qu'il faut partir, mais d'une injonction à parler dont il s'agit d'analyser les mécanismes et les effets.
La deuxième thèse concerne le pouvoir. Foucault refuse la conception classique qui fait du pouvoir une puissance essentiellement négative, répressive, qui interdit et refoule. Le pouvoir moderne est au contraire producteur : il produit des sujets, des savoirs, des identités, des désirs. La « sexualité » elle-même, comme domaine spécifique de l'expérience humaine, est un produit historique de dispositifs de pouvoir-savoir, non une réalité naturelle qui aurait toujours existé sous des formes variables.
La troisième thèse porte sur le biopouvoir. À l'âge classique, le pouvoir souverain se caractérisait par le « droit de mort » : le souverain pouvait faire mourir ou laisser vivre. À partir du dix-septième siècle, ce régime a été complété, puis supplanté, par un « pouvoir sur la vie » qui prend pour objet les corps individuels (à travers les disciplines) et les populations (à travers les régulations démographiques, sanitaires, économiques). Ce biopouvoir constitue la modernité politique et transforme radicalement le sens de la vie et de la mort dans les sociétés contemporaines.
La quatrième thèse concerne la stratégie de résistance. Foucault suggère que la libération à venir ne consiste pas à « libérer » la sexualité contre sa répression, mais à sortir du dispositif de sexualité lui-même, à cesser de faire du sexe le lieu où l'on serait tenu de dire sa vérité et son identité. Cette suggestion ouvre la voie aux volumes suivants, consacrés aux techniques antiques de soi comme alternatives possibles.
Réception et postérité
L'ouvrage rencontre un accueil considérable et devient l'un des textes les plus lus et les plus discutés de Foucault. Il exerce une influence majeure sur les gender studies, les queer studies, les études postcoloniales, la sociologie de la santé, la théorie politique. Les concepts de « biopouvoir » et de « biopolitique » ont connu une postérité particulière, notamment à travers les travaux de Giorgio Agamben, de Roberto Esposito et d'Antonio Negri, qui les ont considérablement transformés et étendus.
Judith Butler mobilise l'appareil foucaldien pour sa théorie de la performativité du genre dans Trouble dans le genre (1990). Les études contemporaines sur la sexualité, sur les normes de la santé mentale, sur la démographie et sur le gouvernement de la vie doivent beaucoup à cet ouvrage.
L'accueil féministe a été plus contrasté. Certaines féministes ont vu dans la critique foucaldienne de l'hypothèse répressive et dans la théorie du dispositif de sexualité des ressources précieuses ; d'autres ont reproché à Foucault de dissoudre les catégories politiques (« femme », « oppression », « domination masculine ») nécessaires à l'analyse critique. Ce débat a nourri des travaux importants dans les décennies suivantes.
Controverses et interprétations
Les débats sont nombreux. La thèse de la mise en discours proliférante à partir du dix-septième siècle a été discutée par les historiens, qui ont nuancé ou complexifié le tableau proposé par Foucault. Certains ont estimé que Foucault sous-estime la dimension effectivement répressive et censurante des dispositifs modernes ; d'autres ont, au contraire, prolongé ses analyses vers des périodes et des domaines qu'il n'avait pas explorés.
L'articulation entre pouvoir et résistance, dans le cadre théorique de l'ouvrage, a suscité des interrogations. Si le pouvoir produit les sujets qui pourraient s'y opposer, d'où peut venir la résistance ? Foucault reviendra sur cette question dans ses derniers travaux, en s'intéressant aux pratiques antiques du souci de soi comme lieu possible d'une auto-constitution qui échappe partiellement aux dispositifs contemporains.
Le tournant opéré par l'ouvrage par rapport aux tomes suivants a été diversement interprété. Certains y voient une continuité, d'autres une rupture. Les tomes II et III, très différents dans leur méthode et leur objet, tournent l'analyse vers l'Antiquité grecque et romaine, dans une inflexion vers ce que Foucault appellera l'« esthétique de l'existence ». Le projet initial des six tomes a été abandonné et l'histoire annoncée dans La Volonté de savoir n'a jamais été écrite sous la forme prévue.
Enfin, les concepts de biopouvoir et de biopolitique, largement diffusés, ont fait l'objet d'appropriations diverses, souvent éloignées de la lettre foucaldienne. Le débat continue aujourd'hui sur leur pertinence pour analyser les mutations contemporaines du gouvernement des populations, notamment autour des crises sanitaires et des enjeux démographiques.
Citations clés
« Nous "autres, Victoriens" : voilà comment s'ouvre l'ouvrage, formule qui pose immédiatement le problème et joue de l'auto-inclusion critique. En même temps, Foucault met en cause l'image que le lecteur contemporain se fait volontiers de la modernité comme âge de la répression sexuelle.
Sur l'hypothèse répressive, Foucault écrit que la culture occidentale, loin d'avoir imposé un long silence sur le sexe, l'a au contraire soumis à un « verbiage inépuisable », en organisant sa mise en discours de manière méthodique et proliférante à travers de multiples institutions.
Sur le biopouvoir, Foucault soutient dans la dernière partie que le pouvoir moderne s'est saisi de la vie, non plus pour la trancher, mais pour l'investir et l'organiser : il s'agit désormais d'un « pouvoir dont la plus haute fonction n'est peut-être plus de tuer, mais d'investir la vie de part en part ».
Sur la stratégie politique face au dispositif de sexualité, Foucault écrit dans les dernières pages qu'il ne s'agit pas de se libérer de la répression par une célébration du sexe, mais de sortir du régime dans lequel le sexe est devenu l'énigme obligée où chacun est sommé de trouver sa vérité intime.
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible chez Gallimard (collection Tel). Les tomes II et III, ainsi que le tome IV posthume (Les Aveux de la chair, 2018), y sont également disponibles.
En complément, on lira Surveiller et punir, qui expose la théorie des dispositifs disciplinaires prolongée dans le présent ouvrage, et Les Mots et les Choses, qui offre la première grande archéologie foucaldienne des savoirs.
Sur cet ouvrage, on peut consulter les études de Frédéric Gros, de Mathieu Potte-Bonneville, de Philippe Chevallier et, dans le monde anglophone, de Paul Rabinow (The Foucault Reader) et de Colin Gordon (Power/Knowledge).
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Michel Foucault ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Histoire de la sexualité » et « Michel Foucault ».
Frédéric Gros, Michel Foucault, ouvrage de référence.
Mathieu Potte-Bonneville, Michel Foucault, l'inquiétude de l'histoire, ouvrage de synthèse.