Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines
Publication : 1966
Type : Essai
Analyse
Présentation
Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines est un ouvrage majeur de Michel Foucault, publié en 1966 chez Gallimard. Le livre entend écrire une « archéologie » du savoir occidental de la Renaissance à nos jours, en identifiant les configurations sous-jacentes qui rendent possibles, à chaque époque, certains types de connaissances plutôt que d'autres.
Foucault y introduit le concept d'épistémè, structure implicite qui organise, à un moment donné, l'ensemble des savoirs d'une culture. L'ouvrage rencontre un succès public considérable, inattendu pour un texte savant et exigeant, et impose Foucault comme l'une des figures majeures de la pensée française des années 1960.
Contexte historique
L'ouvrage paraît en pleine effervescence du structuralisme français. Les années 1960 voient la publication rapprochée d'œuvres marquantes de Claude Lévi-Strauss, de Jacques Lacan, de Roland Barthes et de Louis Althusser. Foucault, qui refuse volontiers l'étiquette « structuraliste » mais partage certains outils avec ce mouvement, s'inscrit dans ce moment intellectuel tout en développant une démarche propre.
Sur le plan biographique, Foucault vient de connaître un premier succès avec Naissance de la clinique (1963), après sa thèse Histoire de la folie à l'âge classique (1961). Il enseigne à Clermont-Ferrand puis en Tunisie, avant d'être élu au Collège de France en 1970. Le succès des Mots et les Choses le propulse au premier rang du paysage intellectuel français et international.
L'arrière-plan philosophique est également marqué par la « nouvelle épistémologie » française, avec Gaston Bachelard et Georges Canguilhem, dont Foucault se réclame explicitement. C'est de cette tradition qu'il tire l'idée de discontinuités et de coupures dans l'histoire des savoirs.
Structure de l'ouvrage
Le livre s'ouvre sur une préface célèbre où Foucault évoque un texte de Jorge Luis Borges présentant une « certaine encyclopédie chinoise » aux classifications déroutantes. Cette rencontre inaugurale sert de fil conducteur : chaque culture, chaque époque, dispose d'un ordre du savoir qui lui semble naturel mais qui ne l'est nullement.
Un premier chapitre analyse en détail le tableau Les Ménines de Velázquez, dont Foucault fait une lecture emblématique de l'épistémè classique et de sa relation au sujet représentant et représenté.
L'ouvrage se déploie ensuite en deux grands mouvements. Le premier étudie l'épistémè de la Renaissance et sa succession par l'épistémè classique au dix-septième siècle. La Renaissance pense le monde comme un tissu de ressemblances et de signatures ; l'âge classique le pense comme un tableau ordonné où les représentations se réfèrent à un ordre commun.
Le second mouvement analyse trois savoirs de l'âge classique et de leur transformation : la grammaire générale qui devient philologie, l'analyse des richesses qui devient économie politique, et l'histoire naturelle qui devient biologie. Cette transformation, située autour de 1800, marque le passage à l'épistémè moderne, dans laquelle apparaît une nouvelle figure : « l'homme » comme sujet et objet de savoir.
L'ouvrage se conclut sur l'analyse des sciences humaines nées de cette épistémè et sur la thèse célèbre selon laquelle « l'homme » comme configuration savante est appelé à s'effacer, comme s'efface « un visage de sable à la limite de la mer ».
Thèses centrales
La première thèse est celle de l'épistémè. Chaque époque dispose d'une structure implicite du savoir, condition de possibilité de tous les énoncés vrais ou faux qu'elle formule. L'épistémè n'est ni consciente ni volontairement partagée, elle constitue le sol tacite sur lequel se déploient les débats scientifiques et philosophiques d'une période.
La deuxième thèse concerne les discontinuités. Contre l'histoire continue des idées, qui suppose une progression cumulative des savoirs, Foucault décrit des ruptures brutales : entre Renaissance et âge classique vers 1650, entre âge classique et modernité vers 1800. Ces coupures rendent parfois incompréhensibles les uns pour les autres des systèmes de pensée pourtant proches dans le temps.
La troisième thèse est l'analyse spécifique des trois savoirs. En comparant grammaire générale, analyse des richesses et histoire naturelle, Foucault montre qu'elles partagent une même armature classique, structurée par la représentation et l'ordre. Leur transformation en philologie, économie politique et biologie autour de 1800 partage également une armature commune : l'apparition de forces, d'histoires et de vies sous-jacentes à la surface représentative.
La quatrième thèse est celle de « la mort de l'homme ». Elle ne signifie pas que les humains vont disparaître, mais que la figure épistémique de « l'homme », comme objet privilégié du savoir apparu vers 1800, est une configuration historique appelée à céder la place. Cette formule, largement commentée et souvent mal interprétée, prolonge et déplace la « mort de Dieu » nietzschéenne.
Réception et postérité
L'ouvrage rencontre un succès public inattendu. Il devient l'un des livres de philosophie les plus discutés de la décennie et vaut à Foucault une notoriété internationale. La critique est partagée : certains saluent l'ampleur du projet et la finesse des analyses, d'autres contestent le concept d'épistémè, jugé trop englobant, et l'exclusion de la question de la causalité historique.
Jacques Derrida et Foucault, qui étaient proches, entrent en conflit intellectuel dans les années suivantes, notamment autour de la lecture de Descartes. Jean-Paul Sartre, dans un entretien célèbre, dénonce dans le livre le « dernier barrage que la bourgeoisie puisse encore dresser contre Marx », lecture polémique que Foucault contestera.
Sur le long terme, l'ouvrage exerce une influence considérable sur l'histoire des sciences, l'histoire intellectuelle, les études culturelles, la sociologie de la connaissance et les cultural studies anglo-saxonnes. Foucault lui-même s'en distancera partiellement dans les années suivantes : L'Archéologie du savoir (1969) précise et corrige la méthode, et les travaux ultérieurs sur le pouvoir et sur le sujet déplaceront l'accent hors du seul plan des savoirs.
Controverses et interprétations
Le concept d'épistémè a suscité de vives critiques. Certains historiens des sciences lui reprochent son caractère trop rigide et trop englobant, qui rendrait mal compte de la coexistence de plusieurs styles de pensée à une même époque. Foucault reprendra ces objections dans L'Archéologie du savoir et affinera son appareil conceptuel.
La thèse des discontinuités a également fait débat. Ses détracteurs y voient une histoire trop « ponctuée » qui négligerait les continuités et les inerties. Ses défenseurs répondent que Foucault ne nie pas les continuités mais souligne que les ruptures épistémiques sont trop souvent invisibilisées par une histoire téléologique et progressiste.
La formule de « la mort de l'homme » a été particulièrement discutée. Ses lecteurs humanistes y ont vu une provocation antihumaniste ; certains marxistes y ont vu une évacuation du sujet historique ; ses défenseurs y voient au contraire une invitation à repenser les catégories qui organisent notre savoir sur nous-mêmes.
Enfin, la question de la place de Foucault vis-à-vis du structuralisme est débattue. Foucault a toujours refusé cette étiquette, tout en partageant certains outils. Les interprètes s'accordent aujourd'hui pour reconnaître qu'il utilise le vocabulaire de son temps sans se laisser réduire au programme structuraliste.
Citations clés
« L'homme est une invention dont l'archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine » : formule tirée de la conclusion, qui condense la thèse de la « mort de l'homme » et déplace la question anthropologique dans une perspective historique.
« On peut bien parier que l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable » : phrase finale du livre, devenue célèbre par sa force d'image.
Dans la préface, Foucault écrit que le livre « est né d'un texte de Borges. Du rire qui secoue à sa lecture toutes les familiarités de la pensée ». Cette entrée en matière donne le ton d'une entreprise qui vise à dépayser la pensée présente en lui montrant l'étrangeté de ses propres catégories.
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible chez Gallimard (collection Bibliothèque des sciences humaines, puis Tel).
Pour prolonger la lecture, on se reportera à L'Archéologie du savoir (1969), qui reprend et systématise la méthode, à Surveiller et punir (1975), qui déplace l'analyse vers la question du pouvoir, et aux cours au Collège de France, notamment ceux consacrés à la biopolitique et à la gouvernementalité.
Sur la pensée de Foucault en général, on peut consulter les études de Frédéric Gros, de Judith Revel, de Paul Veyne et, dans le monde anglophone, de Hubert Dreyfus et Paul Rabinow.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Michel Foucault ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Les Mots et les Choses » et « Michel Foucault ».
Judith Revel, Le Vocabulaire de Foucault, ouvrage de référence.
Didier Eribon, Michel Foucault, biographie de référence.