Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal

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Publication : 1710

Type : Essai

Analyse

Présentation

Les Essais de Théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal sont l'ouvrage majeur publié du vivant de Gottfried Wilhelm Leibniz. Parus en 1710 à Amsterdam, rédigés en français, ils constituent le seul grand livre systématique que Leibniz a publié lui-même, l'essentiel de son œuvre étant resté à l'état de correspondance, d'articles et de manuscrits.

L'ouvrage entreprend une défense de la bonté de Dieu face au scandale du mal. Il forge à cette occasion le mot « théodicée » (du grec theos, dieu, et dikè, justice), qui désignera par la suite tout le champ des tentatives philosophiques de justification rationnelle du mal dans un monde créé par un Dieu bon et tout-puissant. La thèse centrale de Leibniz, selon laquelle notre monde est « le meilleur des mondes possibles », deviendra célèbre autant par sa portée philosophique que par la satire qu'en tirera Voltaire dans Candide en 1759.

Contexte historique

L'ouvrage naît de longues conversations avec Sophie-Charlotte de Prusse, reine de Prusse et amie de Leibniz, morte prématurément en 1705. Leibniz rassemble et systématise les réflexions qu'il a menées avec elle sur les grands objets de la théologie rationnelle. Il en fait un ouvrage destiné à un public cultivé, écrit en français pour toucher les milieux savants européens.

Le contexte polémique est également important. Leibniz réagit surtout au Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (1697, 1702), qui accumule des arguments sceptiques contre la possibilité de concilier la bonté et la toute-puissance de Dieu avec la réalité du mal. Bayle défend l'idée que la raison ne peut rien contre les difficultés que le mal oppose à la foi et que celle-ci doit s'abandonner sans essayer de comprendre. Leibniz refuse cette séparation entre raison et foi et entreprend au contraire de montrer qu'un usage rigoureux de la raison peut établir la cohérence des attributs divins.

L'arrière-plan philosophique est celui du grand âge classique. Leibniz écrit en dialogue implicite avec Descartes, Spinoza, Malebranche et Hobbes, dont il discute les positions sur la providence, la liberté et le mal. L'ouvrage s'inscrit dans un moment où la question du fondement rationnel de la religion est centrale dans la culture européenne.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage comporte une préface, un long « Discours préliminaire de la conformité de la foi avec la raison », trois parties principales et plusieurs appendices, dont un examen critique de plusieurs positions de Bayle et une réponse à Hobbes.

Le Discours préliminaire pose le cadre général : la raison et la foi ne se contredisent pas, et les mystères de la foi, s'ils dépassent la raison, ne peuvent aller contre elle. Leibniz y esquisse une doctrine des rapports entre philosophie et théologie qui fonde la légitimité de son propre projet.

La première partie traite de la bonté de Dieu, de la liberté humaine et de l'origine du mal en général. Leibniz y expose sa thèse du meilleur des mondes possibles : Dieu, avant de créer, a considéré tous les mondes possibles et a choisi le meilleur. Il y distingue les trois grandes formes de mal : le mal métaphysique (imperfection nécessaire de la créature finie), le mal physique (souffrance) et le mal moral (péché).

La deuxième partie porte sur la manière dont ces différents maux sont compatibles avec la bonté de Dieu et sur la structure de la liberté humaine. Leibniz y discute longuement la doctrine de la grâce, la question de la prédestination et la nature du libre arbitre. Il défend une conception de la liberté comme « spontanéité avec intelligence », qui n'exclut pas la détermination mais l'inclut d'une manière propre à l'être raisonnable.

La troisième partie développe une analyse fine des rapports entre volonté antécédente et volonté conséquente de Dieu, articule la doctrine du meilleur des mondes possibles avec celle des causes secondes et répond aux principales objections tirées de la réalité du péché et de la damnation.

Thèses centrales

La première thèse est celle du meilleur des mondes possibles. Dieu, dans son entendement, considère l'infinité des mondes possibles, c'est-à-dire des ensembles cohérents d'êtres et d'événements pensables sans contradiction. Sa bonté le porte à choisir le meilleur ; sa toute-puissance lui permet de le réaliser. Notre monde est donc le meilleur possible, non pas parce qu'il ne contient pas de mal, mais parce qu'aucun autre monde possible ne rassemble une plus grande somme de bien.

La deuxième thèse concerne les trois formes du mal. Le mal métaphysique est l'imperfection nécessaire de la créature finie : être créé, c'est ne pas être Dieu, donc être borné. Le mal physique (souffrance) et le mal moral (péché) découlent, plus ou moins directement, de ce mal métaphysique. Cette hiérarchie permet à Leibniz de « désamorcer » les maux les plus scandaleux en les rattachant à une nécessité intelligible et bornée.

La troisième thèse porte sur la liberté. La liberté humaine, selon Leibniz, n'est pas une indifférence absolue ou une capacité de faire n'importe quoi sans raison. Elle est spontanéité (l'action a sa source dans le sujet) et intelligence (elle procède selon la connaissance du bien). Elle est compatible avec la détermination universelle des choses, laquelle relève d'une « nécessité hypothétique » et non d'une nécessité absolue.

La quatrième thèse concerne l'articulation entre foi et raison. La raison ne peut pas démontrer les vérités de la foi (Trinité, Incarnation), mais elle peut montrer qu'elles ne sont pas contradictoires et qu'elles s'harmonisent avec ce qu'elle établit par ses propres moyens. Cette position fonde une théologie rationnelle qui refuse à la fois le rationalisme radical et le fidéisme sceptique.

Réception et postérité

L'ouvrage rencontre d'emblée un large écho dans les milieux cultivés européens. Il est lu et discuté en Allemagne (Wolff en développera une version scolaire et systématique), en France, en Angleterre et aux Pays-Bas. Il devient rapidement l'un des textes de référence de la théologie rationnelle du dix-huitième siècle.

Le retournement critique le plus célèbre est celui de Voltaire. Après le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, qui fait plusieurs dizaines de milliers de morts un jour de fête chrétienne, Voltaire publie un Poème sur le désastre de Lisbonne qui prend à partie l'optimisme leibnizien. Il en tire ensuite Candide (1759), satire cinglante dont le personnage de Pangloss incarne, en caricature, la thèse du meilleur des mondes possibles. Cette réception polémique, longtemps dominante, a pesé sur l'image publique de la Théodicée, souvent réduite à une formule.

Au dix-neuvième siècle, l'influence de Leibniz recule au profit du kantisme et du hégélianisme, avant un vaste renouveau des études leibniziennes au vingtième siècle. Bertrand Russell publie en 1900 A Critical Exposition of the Philosophy of Leibniz, qui contribue à réintroduire Leibniz dans le débat philosophique anglophone. La philosophie analytique contemporaine (Alvin Plantinga notamment) mobilise et discute la stratégie leibnizienne dans les débats sur le problème du mal.

Controverses et interprétations

Les débats sont nombreux. La cohérence même de la thèse du meilleur des mondes possibles fait l'objet de discussions serrées. Peut-on parler du « meilleur » monde possible si les possibles sont en nombre infini ? Le concept est-il intelligible ? Ces questions, déjà posées par les contemporains, reçoivent des réponses variées dans la littérature secondaire.

La conception leibnizienne de la liberté nourrit également des débats. L'accord entre spontanéité, intelligence et détermination universelle sauve-t-il vraiment le libre arbitre, ou aboutit-il à une forme raffinée de déterminisme qui vide la liberté de son sens ? La discussion, engagée dès le dix-huitième siècle par Kant, se prolonge jusqu'à la philosophie contemporaine dans les débats sur le compatibilisme.

Une autre controverse porte sur la stratégie apologétique de l'ouvrage. En cherchant à rendre le mal compatible avec la bonté divine, Leibniz ne risque-t-il pas de banaliser la souffrance et l'injustice ? Cette objection, portée avec force par Voltaire, a été reprise sous des formes diverses par la théologie contemporaine, notamment après la Shoah, avec les travaux de Hans Jonas et de nombreux théologiens qui ont interrogé la possibilité même d'une théodicée après Auschwitz.

Enfin, le statut du « Discours préliminaire » et de la doctrine des rapports entre foi et raison fait l'objet d'appropriations divergentes, entre lectures « rationalistes » et lectures plus attentives à la place reconnue par Leibniz aux mystères de la foi.

Citations clés

« Ce monde est le meilleur de tous les mondes possibles » : la formule, qui condense la thèse fondamentale de l'ouvrage, résume la doctrine de l'optimisme métaphysique leibnizien.

« Dieu a choisi le meilleur, non pas parce qu'il l'a voulu, mais parce que sa sagesse lui a fait connaître qu'il était le meilleur » : formule qui articule volonté et entendement divins, la sagesse commandant à la volonté.

Sur la liberté humaine, Leibniz écrit qu'elle « consiste dans la spontanéité jointe à l'intelligence », définition qui condense sa conception compatibiliste et exclut à la fois l'indifférence absolue et la nécessité aveugle.

Dans le Discours préliminaire, Leibniz défend l'harmonie de la raison et de la foi : les vérités de la foi peuvent dépasser la raison, mais ne peuvent la contredire, faute de quoi Dieu se contredirait lui-même en donnant à l'homme une raison qui ne saurait s'accorder avec sa parole.

Pour aller plus loin

L'ouvrage est disponible en français dans plusieurs éditions, notamment dans la collection GF-Flammarion (introduction et notes de Jacques Brunschwig) et dans les Œuvres philosophiques de la collection Bouquins.

En complément, on lira le Discours de métaphysique et la Monadologie, qui offrent l'exposition la plus ramassée du système leibnizien.

Sur la Théodicée et sur Leibniz en général, on peut consulter Michel Fichant, Yvon Belaval (Leibniz critique de Descartes), Frédéric de Buzon, et dans le monde anglophone Robert Merrihew Adams (Leibniz: Determinist, Theist, Idealist).

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Gottfried Wilhelm Leibniz » et entrée « The Problem of Evil ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Essais de Théodicée » et « Gottfried Wilhelm Leibniz ».

Robert Merrihew Adams, Leibniz: Determinist, Theist, Idealist, ouvrage de référence.

Yvon Belaval, Leibniz critique de Descartes.