Nicolas Malebranche
Prêtre de l'Oratoire et lecteur passionné de Descartes, Nicolas Malebranche a bâti un système où Dieu est la seule cause véritable et où nous voyons toutes choses en lui.
Biographie
Une enfance fragile
Nicolas Malebranche naît à Paris le 6 août 1638, dernier d'une famille nombreuse. Son père sert dans l'administration royale et sa mère appartient à la noblesse de robe. L'enfant souffre d'une malformation de la colonne vertébrale et d'une santé précaire qui lui vaut d'être instruit à la maison pendant ses premières années. Vous trouverez dans cette fragilité une clé de son parcours : elle l'écarte très tôt des carrières mondaines et l'oriente vers l'étude et la vie retirée.
Formation et entrée à l'Oratoire
Il suit ensuite les cours du collège de la Marche, puis étudie la théologie à la Sorbonne. L'enseignement scolastique qu'il y reçoit le déçoit. En 1660, il entre à l'Oratoire de France, congrégation fondée par Bérulle, où l'on cultive une piété fortement marquée par saint Augustin. Il y est ordonné prêtre en 1664.
Cette même année 1664 constitue le tournant de sa vie intellectuelle. Il découvre chez un libraire parisien le « Traité de l'homme » de Descartes, publié après la mort de son auteur. La lecture le bouleverse. Il consacre les années suivantes à l'étude de la physique, des mathématiques et de la philosophie cartésiennes, sans renoncer pour autant à l'héritage augustinien de sa congrégation.
Une vie de travail et de controverses
Dix ans de préparation aboutissent à « De la recherche de la vérité », dont les deux premiers volumes paraissent en 1674 et le troisième en 1675. L'ouvrage rencontre un succès considérable et vaut à son auteur une notoriété européenne. Malebranche le remanie sans cesse et lui adjoint des Éclaircissements qui répondent aux objections reçues.
Suivent les « Conversations chrétiennes » (1677), le « Traité de la nature et de la grâce » (1680), le « Traité de morale » (1684) et les « Entretiens sur la métaphysique et sur la religion » (1688), souvent tenus pour son exposé le plus accompli. Sa vie, extérieurement paisible, est occupée par une longue série de polémiques. La plus rude l'oppose à Antoine Arnauld, à partir de 1683, sur la nature des idées et sur la grâce ; elle durera jusqu'à la mort de son adversaire. Bossuet et Fénelon lui adressent également des objections. Le « Traité de la nature et de la grâce » est mis à l'Index, et « De la recherche de la vérité » connaîtra le même sort.
Malebranche s'intéresse par ailleurs aux sciences de son temps, à l'optique, aux mathématiques et à la mécanique. Il est reçu à l'Académie royale des sciences en 1699 et soutient auprès des mathématiciens français la diffusion du calcul différentiel de Leibniz.
La mort
Il meurt à Paris le 13 octobre 1715, quelques semaines après Louis XIV, au terme d'une existence presque entièrement consacrée à l'écriture, à la prière et à la discussion philosophique.
Pensée principale
Un cartésien qui corrige Descartes
Malebranche accepte les grandes options de Descartes : l'âme est une substance pensante, le corps une substance étendue et la nature entière s'explique par des figures et des mouvements. Mais il juge que Descartes s'est arrêté trop tôt. Deux questions lui paraissent restées sans réponse : comment nos idées peuvent-elles nous faire connaître des choses qui leur sont extérieures, et comment deux substances aussi différentes que l'âme et le corps peuvent-elles agir l'une sur l'autre ? Sa philosophie naît de ces deux embarras.
La vision en Dieu
La réponse à la première question est la thèse la plus célèbre de Malebranche : nous voyons toutes choses en Dieu. Une idée, pour lui, n'est pas une image que l'esprit fabriquerait ni une modification de notre âme. C'est ce qui rend un objet présent à l'esprit, et cela suppose un contenu que nous ne pouvons pas produire nous-mêmes. Quand vous pensez à un cercle, vous saisissez une propriété universelle et nécessaire que votre esprit fini ne saurait tirer de lui-même ni des impressions changeantes de vos sens.
Malebranche en conclut que le lieu des idées est en Dieu. L'esprit humain est uni à Dieu par une union naturelle, et c'est dans l'étendue intelligible qui est en lui que nous percevons les vérités géométriques ainsi que les essences des corps. Il faut distinguer soigneusement cette connaissance par idée, qui concerne les corps et les vérités éternelles, du sentiment intérieur par lequel nous connaissons notre propre âme. De cette dernière, écrit-il, nous n'avons pas d'idée claire mais seulement une conscience confuse - position qui le sépare franchement du cogito cartésien tel que Descartes l'entendait.
L'occasionnalisme
La réponse à la seconde question est l'occasionnalisme. Une cause véritable, soutient Malebranche, est celle entre laquelle et son effet l'esprit aperçoit une liaison nécessaire. Or vous ne percevez aucune liaison de ce genre entre le choc de deux boules, entre votre volonté de lever le bras et le mouvement de votre bras ou entre une blessure et la douleur ressentie. La seule volonté dont l'effet suive nécessairement est la volonté d'un être tout-puissant. Dieu est donc l'unique cause efficace, et les événements du monde ne sont que des causes occasionnelles, c'est-à-dire des circonstances à l'occasion desquelles Dieu agit selon des lois constantes.
Cette doctrine n'a rien d'un miracle permanent aux yeux de son auteur : la régularité de la nature vient précisément de ce que Dieu agit par des volontés générales et non par des interventions particulières.
Ordre, volontés générales et théodicée
Cette idée de volonté générale porte toute la théologie de Malebranche. Dieu, dit-il, agit par les voies les plus simples, parce que sa sagesse l'y porte autant que sa puissance. Il en résulte une explication du mal : les défauts du monde ne tiennent pas à une malveillance divine mais au fait qu'une conduite par lois simples et constantes vaut mieux qu'une multitude de corrections particulières. La même logique vaut pour la grâce, ce qui a valu à Malebranche de longs démêlés avec les théologiens.
Au-dessus de tout se tient l'Ordre, hiérarchie immuable des perfections que Dieu contemple et que la raison humaine peut apercevoir. La morale consiste alors à aimer ce qui est objectivement le plus aimable, et la liberté se réduit pour l'essentiel au pouvoir de suspendre son consentement pour continuer de chercher.
La critique de l'erreur
Enfin, une part considérable de son œuvre est une psychologie de l'erreur. Les sens, l'imagination, les inclinations et les passions ne sont pas mauvais en eux-mêmes : ils servent la conservation du corps. Ils deviennent trompeurs dès que vous leur demandez ce qu'ils ne peuvent donner, à savoir la vérité des choses. Chercher la vérité suppose donc une discipline de l'attention, que Malebranche appelle volontiers la prière naturelle de l'âme.
Œuvres majeures
De la recherche de la vérité (1674-1675)
Son grand livre et son chef-d'œuvre. Six livres examinent successivement les erreurs des sens, celles de l'imagination, la nature de l'entendement pur, les inclinations, les passions et enfin la méthode. C'est là que sont exposées la vision en Dieu et l'occasionnalisme. Les Éclaircissements ajoutés dans les éditions suivantes répondent aux objections et prolongent plusieurs analyses. Vous pouvez lire l'ouvrage comme une enquête sur les causes de nos illusions autant que comme un système métaphysique.
Conversations chrétiennes (1677)
Écrit sous forme de dialogue, ce texte présente la doctrine à un public plus large et insiste sur l'union de l'âme avec Dieu. Malebranche y montre que sa philosophie n'est pas seulement une théorie de la connaissance mais aussi une voie spirituelle, où l'attention à la vérité tient lieu d'exercice religieux.
Traité de la nature et de la grâce (1680)
L'ouvrage le plus discuté de son auteur. Il applique à la distribution de la grâce le principe des volontés générales : Dieu agit par des lois simples et constantes plutôt que par des décisions particulières, ce qui expliquerait que la grâce ne produise pas toujours son effet. La thèse déclenche la longue polémique avec Antoine Arnauld et vaut au livre d'être mis à l'Index.
Traité de morale (1684)
Malebranche y déduit les devoirs humains de la notion d'Ordre. Aimer selon l'ordre, c'est proportionner son estime et son amour à la perfection réelle des êtres. La vertu principale devient la liberté d'esprit, c'est-à-dire la capacité de suspendre son jugement et de résister à la pression des passions.
Entretiens sur la métaphysique et sur la religion (1688)
En quatorze entretiens, l'auteur reprend l'ensemble de son système sous une forme plus ramassée et plus littéraire. Beaucoup de lecteurs y voient la meilleure porte d'entrée dans sa pensée, car l'argumentation y est conduite pas à pas, sans le détail psychologique qui alourdit parfois la Recherche.
Postérité et influence
Un succès européen immédiat
Peu de philosophes du XVIIe siècle ont été lus aussi vite et aussi largement que Malebranche. « De la recherche de la vérité » a été réédité de nombreuses fois de son vivant, traduit en anglais et en latin, discuté à Paris, à Londres, aux Provinces-Unies et dans les universités allemandes. Pendant plusieurs décennies, être cartésien en France signifiait bien souvent être malebranchiste.
Dans le débat sur la causalité
Son apport le plus durable tient à la question de la cause. En soutenant que nous n'apercevons aucune liaison nécessaire entre les événements de la nature, Malebranche a déplacé le problème de la métaphysique vers l'analyse de ce que nous pouvons réellement percevoir. Hume reprendra cet argument à son compte pour en tirer une conclusion très différente : plutôt que de reporter la causalité en Dieu, il l'expliquera par l'habitude. La filiation, discutée par les historiens quant à son ampleur exacte, passe notamment par les articles de Bayle et par la diffusion anglaise de l'occasionnalisme.
Berkeley, de son côté, a lu Malebranche avec attention. Sa critique de la matière et sa conviction que les idées ne sont pas produites par nous doivent quelque chose à l'oratorien, même si Berkeley a protesté avec vivacité contre l'assimilation de sa philosophie à la vision en Dieu.
Une postérité française durable
En France, l'influence se prolonge chez ceux qui cherchent à concilier rigueur rationnelle et inspiration religieuse. Le spiritualisme du XIXe siècle, notamment chez Maine de Biran, retrouve l'attention malebranchiste à la vie intérieure et la distinction entre le sentiment que nous avons de nous-mêmes et la connaissance par idées. Bergson a salué la finesse de ses analyses psychologiques. Au XXe siècle, les travaux d'histoire de la philosophie ont réhabilité un auteur longtemps réduit à une formule, en montrant la cohérence de son système et son rôle de charnière entre Descartes et les Lumières.
Un adversaire utile
Enfin, Malebranche a beaucoup compté par les réfutations qu'il a suscitées. La théorie leibnizienne de l'harmonie préétablie se comprend en partie comme une réponse à l'occasionnalisme, jugé incapable de sauver l'activité propre des substances. Les objections d'Arnauld sur la nature des idées ont nourri toute la réflexion classique sur la représentation. Vous pouvez ainsi lire une part du débat philosophique de la fin du XVIIe siècle comme une discussion continue avec lui.
Controverses et débats
La querelle avec Arnauld
Le conflit le plus célèbre oppose Malebranche à Antoine Arnauld à partir de 1683. Arnauld conteste que les idées soient des êtres distincts de nos actes de perception : selon lui, percevoir un objet, c'est simplement penser, et il n'est nul besoin de loger les idées en Dieu. La discussion, poursuivie pendant plus de dix ans, porte ensuite sur la grâce et sur la manière dont Dieu distribue ses secours. Les historiens y voient l'un des moments décisifs de la théorie classique de la représentation, sans que l'un des deux camps ait emporté un accord général.
Occasionnalisme ou spinozisme ?
Une accusation a longtemps poursuivi Malebranche : celle d'ouvrir la voie au spinozisme. Si Dieu est la seule cause véritable et si les corps sont connus dans une étendue intelligible qui est en lui, ne finit-on pas par confondre Dieu et le monde ? Malebranche a repoussé l'objection avec constance, en distinguant l'étendue intelligible, qui est en Dieu, de l'étendue matérielle créée, qui n'y est pas. Le débat reste ouvert chez les commentateurs, certains soulignant la fermeté de la distinction et d'autres la fragilité de sa mise en œuvre.
La question du miracle perpétuel
Leibniz a formulé l'objection restée la plus vivante : en confiant à Dieu chaque mouvement particulier, l'occasionnalisme ferait du cours ordinaire de la nature un miracle continué et priverait les créatures de toute activité propre. Malebranche répond que Dieu agit par volontés générales et que la constance des lois suffit à distinguer l'ordinaire du miraculeux. Les lecteurs restent partagés sur la solidité de cette réponse.
Théodicée et liberté
Enfin, l'explication du mal par la simplicité des voies divines a été reçue de façons opposées. Certains y ont vu une théodicée élégante, qui évite de rendre Dieu responsable de chaque malheur particulier. D'autres ont jugé qu'elle sacrifie la providence attentive de la tradition chrétienne et qu'elle laisse à la liberté humaine une place bien mince, réduite au pouvoir de suspendre son consentement.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Si vous découvrez Malebranche, commencez par les « Entretiens sur la métaphysique et sur la religion ». La forme dialoguée y rend le système accessible et vous y trouverez, en quelques dizaines de pages, la vision en Dieu, l'occasionnalisme et la doctrine des volontés générales.
Lire l'œuvre
- « De la recherche de la vérité », disponible en édition de poche : le livre I, sur les erreurs des sens, se lit très bien de façon autonome et donne une bonne idée du style de l'auteur.
- « Traité de morale », pour comprendre comment la notion d'Ordre commande son éthique.
- « Traité de la nature et de la grâce », pour entrer dans la discussion théologique et dans la querelle avec Arnauld.
Pour situer l'auteur
Lire d'abord le « Discours de la méthode » et les « Méditations métaphysiques » de Descartes vous rendra Malebranche beaucoup plus clair, car il argumente sans cesse à partir de ce vocabulaire. Les « Confessions » et le « De magistro » d'Augustin éclairent de leur côté le thème du maître intérieur, que Malebranche transpose.
Prolonger la réflexion
- Sur la causalité, lisez la section correspondante de l'« Enquête sur l'entendement humain » de Hume : vous verrez comment un même constat conduit à des conclusions opposées.
- Sur la critique de l'occasionnalisme, les textes de Leibniz consacrés à l'harmonie préétablie constituent le contrepoint classique.
- L'entrée « Malebranche » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse à jour, avec une bibliographie détaillée.