Karl Jaspers

23 février 1883 - 26 février 1969 🇩🇪 allemande 16 min de lecture

Difficulté : 4/5

Psychiatre devenu philosophe, Karl Jaspers a fait de l'existence singulière, éprouvée dans les situations-limites, le point de départ d'une pensée qui refuse les systèmes et place la communication au coeur de la vérité.

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Biographie

Origines et jeunesse

Karl Jaspers naît le 23 février 1883 à Oldenbourg, dans le nord de l'Allemagne. Son père est juriste puis directeur de banque, sa famille appartient à une bourgeoisie protestante libérale et peu portée sur l'orthodoxie religieuse. Une santé fragile depuis l'adolescence lui impose très tôt un rythme de travail réglé et solitaire, dont il fera une méthode plutôt qu'une plainte.

De la médecine à la philosophie

Après un bref passage par le droit, il choisit la médecine et étudie à Berlin, à Göttingen puis à Heidelberg, où il soutient sa thèse en 1908. Il entre comme assistant à la clinique psychiatrique de Heidelberg. En 1913 paraît sa Psychopathologie générale, ouvrage qui fait aujourd'hui encore autorité dans l'histoire de la psychiatrie : Jaspers y distingue expliquer et comprendre, et plaide pour une description rigoureuse des vécus avant toute théorie causale.

Ce livre lui vaut d'être habilité en psychologie. Il enseigne d'abord cette discipline à Heidelberg, publie en 1919 une Psychologie des conceptions du monde, puis obtient en 1921 une chaire de philosophie. Le passage d'une discipline à l'autre ne fut pas sans heurts et lui valut la réserve durable de certains philosophes de métier.

Heidelberg

Les années de Heidelberg sont celles des rencontres décisives. Il noue avec Max Weber une amitié profonde et lui consacrera plusieurs textes, voyant en lui l'exemple d'une existence intellectuelle intègre. Il accueille comme étudiante Hannah Arendt, qui soutient sous sa direction une thèse sur la notion d'amour chez Augustin et deviendra, jusqu'à sa mort, sa correspondante la plus proche. Il fréquente également Martin Heidegger, avec lequel il partage un temps le projet de refonder la philosophie universitaire.

En 1931 paraît La Situation spirituelle de notre époque, court diagnostic sur la société de masse, et en 1932 les trois volumes de sa Philosophie, son oeuvre systématique.

Sous le national-socialisme

Marié depuis 1910 à Gertrud Mayer, qui est juive, Jaspers refuse de divorcer et se trouve rapidement mis à l'écart. Il est privé de son enseignement en 1937 et frappé d'une interdiction de publier l'année suivante. Le couple vit plusieurs années sous la menace directe de la déportation, jusqu'à l'arrivée des troupes alliées à Heidelberg au printemps 1945. Sa rupture avec Heidegger, dont il jugera l'engagement de 1933 impardonnable, date de cette période.

L'après-guerre et Bâle

Réintégré, Jaspers participe à la refondation de l'université de Heidelberg et prononce, dès l'hiver 1945, les leçons publiées sous le titre La Culpabilité allemande. Il y distingue plusieurs sortes de responsabilité et refuse aussi bien la culpabilité collective indifférenciée que l'amnistie morale.

En 1948, il accepte une chaire à Bâle, en Suisse, où il enseignera et vivra jusqu'à sa mort. Il y publie une oeuvre abondante, dont Les Grands Philosophes, la brève Introduction à la philosophie issue de conférences radiophoniques et plusieurs interventions sur l'arme atomique et sur l'avenir politique de l'Allemagne, qui firent débat. Il obtient la nationalité suisse dans ses dernières années. Il meurt à Bâle le 26 février 1969, trois jours après son quatre-vingt-sixième anniversaire.

Pensée principale

Une philosophie qui refuse le système

Jaspers commence par un constat de méthode. La philosophie ne peut pas être une science, parce qu'elle ne porte pas sur un objet déterminé et qu'elle n'accumule pas de résultats. Elle est un mouvement, une manière de se tenir dans l'existence, et elle recommence avec chacun. Cela ne signifie pas qu'elle soit arbitraire : elle a ses exigences propres, sa rigueur et son honnêteté, mais elle ne peut pas être achevée en doctrine.

De là son intérêt constant pour les figures singulières plutôt que pour les écoles, et son refus, jusqu'au bout, d'être rangé sous l'étiquette d'existentialisme, qu'il jugeait trop liée à la mode parisienne de l'après-guerre. Il préférait parler de philosophie de l'existence.

Les situations-limites

C'est sa notion la plus connue et la plus accessible. Nous vivons ordinairement dans des situations que nous pouvons modifier : changer de travail, déménager, apprendre. Mais il existe des situations que nous ne pouvons ni changer ni contourner, seulement éprouver : la mort, la souffrance, le combat et la faute. Jaspers les nomme situations-limites.

On ne les résout pas, on ne s'en instruit pas comme d'un problème. On peut seulement les fuir, en s'étourdissant d'activité, ou les affronter, et c'est dans cette épreuve que l'existence se révèle à elle-même. La pensée philosophique naît là, dans l'échec du savoir objectif à répondre à ce qui nous concerne le plus.

Dasein, existence et transcendance

Jaspers distingue plusieurs niveaux de ce que nous sommes. Il y a d'abord l'être-là, la vie empirique que les sciences peuvent décrire du dehors : un corps, un psychisme, une condition sociale. Il y a ensuite la conscience en général, sujet impersonnel du savoir objectif, celui qui vaut pour tous. Il y a enfin l'existence, qui n'est jamais objet, qui ne se laisse ni observer ni prouver et qui se décide.

Au-delà, il y a la transcendance, que Jaspers ne prétend pas connaître. On ne la démontre pas, on n'en fait pas un objet ; on en lit seulement des chiffres, c'est-à-dire des signes ambigus, dans la nature, dans l'art, dans l'histoire ou dans l'échec lui-même. Ces chiffres ne se déchiffrent jamais définitivement, et c'est leur ambiguïté qui les rend féconds.

L'Englobant

Pour penser ces différents modes sans les hiérarchiser en un système, Jaspers forge la notion d'Englobant, souvent traduite aussi par le Périenglobant. L'Englobant est ce qui déborde toujours la partition du sujet et de l'objet : ni chose ni conscience, mais l'horizon dans lequel les deux apparaissent. Chaque fois que nous croyons saisir le tout, nous ne saisissons qu'un objet à l'intérieur du tout. C'est la version jaspersienne de la limite kantienne, transposée hors de la seule théorie de la connaissance.

La communication

Si l'existence n'est jamais objet, comment échapper à l'arbitraire de chacun ? La réponse de Jaspers est la communication. On ne devient soi-même qu'avec un autre, dans ce qu'il appelle un combat amoureux, où l'on n'écrase pas l'autre par des arguments mais où l'on s'expose. La vérité, dans l'ordre existentiel, n'est pas une proposition que l'on établit seul : elle est ce qui se cherche entre deux libertés.

C'est aussi la raison de sa méfiance politique envers toute doctrine qui prétend clore la discussion. La foi philosophique dont il parle n'est pas une croyance religieuse déterminée ni un savoir déguisé : c'est la confiance, non démontrable, que la raison et la communication valent la peine, et qu'aucune révélation ne dispense d'en répondre soi-même.

L'histoire et la période axiale

Dans De l'origine et du but de l'histoire, Jaspers propose une hypothèse qui a fait fortune bien au-delà de la philosophie : celle d'une période axiale, située approximativement entre le VIIIe et le IIe siècle avant notre ère, pendant laquelle des ruptures spirituelles majeures seraient survenues presque simultanément en Chine, en Inde, en Perse, en Israël et en Grèce. Il y voit le moment où l'humanité prend conscience d'elle-même et où naissent les grandes traditions réflexives.

L'intention n'est pas seulement historique : il s'agit de fonder l'unité de l'humanité sur une expérience commune plutôt que sur la domination d'une civilisation particulière, ce qui donne à cette hypothèse une portée politique explicite.

La question de la culpabilité

Enfin, La Culpabilité allemande, prononcé devant des étudiants en 1945 et 1946, distingue quatre ordres de responsabilité : la culpabilité criminelle, que les tribunaux établissent ; la culpabilité politique, que porte tout citoyen d'un État au nom duquel des crimes ont été commis ; la culpabilité morale, dont chacun répond devant sa conscience ; et la culpabilité métaphysique, qui tient à la solidarité entre les êtres humains et à ce que nous avons laissé faire. Le texte refuse à la fois l'accusation collective indistincte et l'échappatoire du chacun pour soi.

Œuvres majeures

Psychopathologie générale (1913)

Avant d'être philosophe, Jaspers a écrit ce qui reste un classique de la psychiatrie. Il y soutient que la clinique doit d'abord décrire les vécus tels qu'ils se donnent, avant de chercher des causes, et il distingue soigneusement ce que l'on peut expliquer par des mécanismes et ce que l'on peut comprendre par le sens. L'ouvrage a été plusieurs fois remanié et a durablement influencé la psychopathologie de langue allemande. Il éclaire aussi son oeuvre ultérieure : l'attention au singulier et la méfiance envers les théories totales viennent de là.

Philosophie (1932)

Son oeuvre systématique, en trois volumes : orientation dans le monde, éclairement de l'existence et métaphysique. Le premier examine ce que le savoir objectif peut atteindre et où il s'arrête. Le deuxième expose les situations-limites, la liberté et la communication. Le troisième traite de la transcendance et des chiffres. C'est un livre difficile, écrit dans une langue volontairement non technique, et le seul où sa pensée soit exposée d'un seul tenant.

La Situation spirituelle de notre époque (1931)

Bref essai de diagnostic sur la société de masse, la technique, l'appareil administratif et la perte de substance de l'individu. Le ton est parfois sombre, mais l'analyse évite l'imprécation : Jaspers y cherche ce qui, dans les conditions modernes, rend encore possible une existence responsable. Le livre a connu un très grand succès à sa parution et il constitue une entrée aisée dans sa pensée politique.

La Culpabilité allemande (1946)

Issu de leçons prononcées à Heidelberg dès la reprise des cours, ce texte court est probablement le plus important qu'il ait écrit pour le débat public. En distinguant culpabilité criminelle, politique, morale et métaphysique, il propose un cadre qui a servi bien au-delà du cas allemand, chaque fois qu'une société a eu à se demander de quoi elle répond collectivement. Il fut à l'époque très mal reçu par une partie de ses compatriotes.

Introduction à la philosophie (1950)

Recueil de conférences radiophoniques, d'une centaine de pages, où Jaspers expose sans jargon ce qu'est selon lui philosopher : l'origine de la question, les situations-limites, l'idée de Dieu, l'exigence inconditionnée, l'homme et le monde. C'est le meilleur point d'entrée dans son oeuvre, et l'un des rares livres de philosophie contemporaine que l'on peut mettre sans réserve entre les mains d'un débutant.

Postérité et influence

En psychiatrie

C'est peut-être là que son influence est la plus continue et la moins contestée. La Psychopathologie générale a fixé pour longtemps la méthode descriptive de la clinique de langue allemande, et la distinction entre expliquer et comprendre reste discutée dans la philosophie de la psychiatrie contemporaine. Le courant de la psychopathologie phénoménologique, encore actif aujourd'hui, se réclame directement de lui.

Hannah Arendt

La relation avec Hannah Arendt est la filiation philosophique la plus visible. Étudiante à Heidelberg, elle soutient sa thèse sous sa direction en 1929 et entretient avec lui, de l'exil américain jusqu'à sa mort, une correspondance devenue un document majeur du XXe siècle. On retrouve chez elle plusieurs motifs jaspersiens : le primat de la pluralité et du dialogue, la responsabilité politique du citoyen et la réserve envers les systèmes philosophiques. Le rapprochement ne doit pas être forcé, Arendt ayant construit une pensée très différente, mais elle a reconnu sa dette avec constance.

En philosophie de l'existence

Jaspers a été lu en France dès les années 1930, notamment par des lecteurs proches de la phénoménologie, et il a compté dans la formation du vocabulaire existentiel français. Sa notoriété a toutefois été rapidement éclipsée par celle de Sartre et par le débat autour de Heidegger, dont l'oeuvre a occupé l'essentiel de l'attention. Il reste, aujourd'hui encore, moins commenté que ses contemporains.

Dans le débat public allemand

La Culpabilité allemande a fourni un cadre conceptuel repris bien au-delà de son objet, chaque fois qu'une communauté politique a eu à distinguer ce qui relève du droit pénal, de la responsabilité citoyenne et de la conscience morale. Ses interventions ultérieures, sur l'arme atomique et sur l'évolution de la République fédérale, lui ont valu de vives polémiques et l'image, en Allemagne, d'une conscience critique du temps.

L'hypothèse de la période axiale

Enfin, la notion de période axiale a connu une fortune considérable en histoire des religions, en sociologie historique et en histoire globale, souvent chez des chercheurs qui ne se réclament pas par ailleurs de sa philosophie. Elle continue d'être testée, discutée et contestée, ce qui est le sort des hypothèses fécondes.

Controverses et débats

Une philosophie sans preuve ?

L'objection la plus fréquente porte sur le statut de ses affirmations. Si l'existence n'est jamais objet, si la transcendance ne se lit que dans des chiffres ambigus et si la foi philosophique n'est ni un savoir ni une croyance révélée, comment discuter avec Jaspers autrement qu'en adhérant ou en refusant ? Des lecteurs formés à la philosophie analytique lui reprochent une pensée qui se soustrait par construction à l'examen critique. Ses défenseurs répondent que c'est précisément l'objet de sa théorie de la communication : la vérité existentielle se mesure à ce qu'elle rend possible entre deux personnes, non à sa forme démonstrative. Le désaccord porte au fond sur ce que l'on exige d'un discours philosophique.

La querelle avec Heidegger

Les deux hommes furent proches dans les années 1920 avant que l'engagement de Heidegger en 1933 ne rompe leur relation. Après la guerre, Jaspers rédigea à la demande des autorités universitaires un avis sur le cas de Heidegger, et il ne cessa d'attendre de lui une explication publique qui ne vint jamais. La publication de leur correspondance a nourri un débat qui reste vif : certains y voient la lucidité morale d'un philosophe, d'autres relèvent les hésitations et les ambivalences de part et d'autre. Il est prudent de lire ce dossier dans les textes plutôt que dans les résumés.

Le refus de l'étiquette existentialiste

Jaspers a constamment refusé d'être rangé parmi les existentialistes et s'est explicitement démarqué de Sartre, dont il jugeait la philosophie trop assurée d'elle-même et trop coupée de la transcendance. Les historiens de la philosophie discutent la portée de ce refus : s'agit-il d'une différence de doctrine réelle ou d'une réaction à une mode intellectuelle dont il se sentait dépossédé ? Les deux lectures ont leurs partisans.

Les interventions politiques

Ses prises de position d'après-guerre ont été très controversées. La Culpabilité allemande fut jugée par certains de ses compatriotes injuste envers un peuple qui avait aussi subi la guerre, et par d'autres trop indulgente en ce qu'elle distinguait des degrés de responsabilité. Plus tard, ses interventions sur l'évolution politique de la République fédérale et sur la question allemande lui valurent des attaques violentes, y compris de ceux qui l'avaient d'abord soutenu. Il n'existe pas de jugement d'ensemble partagé sur cette part de son oeuvre.

La période axiale

Enfin, l'hypothèse d'une période axiale a été contestée par des historiens qui lui reprochent une simultanéité en partie construite après coup, un découpage chronologique flottant et une tendance à privilégier certaines traditions. D'autres chercheurs continuent de la juger heuristiquement précieuse, à condition de la traiter comme une question et non comme un fait établi.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Commencez par l'Introduction à la philosophie. Ce sont des conférences radiophoniques, une centaine de pages, sans jargon, où Jaspers expose lui-même les situations-limites, la question de la transcendance et sa conception de la communication. Peu de philosophes du XXe siècle ont su écrire un livre aussi court et aussi peu simplificateur.

Ensuite

La Culpabilité allemande se lit d'une traite et vous donnera la mesure de son sérieux moral et politique. La Situation spirituelle de notre époque prolonge cette dimension du côté du diagnostic social.

Si vous voulez entrer dans l'oeuvre systématique, abordez le deuxième volume de Philosophie, consacré à l'éclairement de l'existence : c'est celui qui traite des situations-limites, de la liberté et de la communication, et il peut se lire relativement indépendamment des deux autres. De l'origine et du but de l'histoire vous donnera l'hypothèse de la période axiale dans sa formulation originale.

Les portraits de philosophes

Les Grands Philosophes, dont plusieurs volumes ont été traduits en français, présentent des figures majeures selon une typologie qui lui est propre. C'est une manière commode de le voir au travail sur des auteurs que vous connaissez déjà, et son Nietzsche de 1936 reste une lecture d'ensemble discutée mais forte.

Autour de Jaspers

La correspondance entre Hannah Arendt et Karl Jaspers est un document rare et d'une réelle beauté, qui donne à voir quarante ans d'amitié intellectuelle. Pour la querelle avec Heidegger, la correspondance entre les deux hommes est également disponible en français et vaut mieux que tous les commentaires.

Éditions

L'Introduction à la philosophie est disponible en poche, notamment en collection 10/18. Plusieurs autres titres sont publiés aux éditions Aubier, chez Springer pour la Psychopathologie générale et aux Éditions de Minuit pour La Culpabilité allemande. Les grands volumes de Philosophie sont plus difficiles à trouver et souvent chers, ce qui est une raison supplémentaire de commencer par les textes brefs.

Ressources en ligne

L'entrée « Karl Jaspers » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy expose en anglais sa philosophie de l'existence, l'Englobant et la communication. Les articles de Wikipédia en français et en anglais fournissent une chronologie fiable et une bibliographie complète.

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