Edmund Husserl
Philosophe austro-allemand fondateur de la phénoménologie, Edmund Husserl a refondé la philosophie de la conscience autour de l'intentionnalité et du monde de la vie.
Biographie
Edmund Husserl naît le 8 avril 1859 à Prossnitz, en Moravie, alors dans l'Empire d'Autriche, dans une famille juive. Il grandit dans un milieu modeste mais cultivé, où l'ascension par les études universitaires est encouragée.
Formation : des mathématiques à la philosophie
Edmund Husserl étudie d'abord les mathématiques et l'astronomie, à Leipzig puis à Berlin, où il suit les cours du grand mathématicien Karl Weierstrass. Il soutient en 1883 à Vienne une thèse sur le calcul des variations. C'est à Vienne qu'il rencontre le philosophe Franz Brentano, dont les cours sur la psychologie descriptive le tournent vers la philosophie. Cette rencontre est décisive : de Brentano, il retiendra en particulier la notion d'intentionnalité, qui deviendra un pilier de sa propre pensée. Il complète sa formation philosophique auprès de Carl Stumpf à Halle.
Halle et les premières œuvres
Edmund Husserl obtient son habilitation à Halle, où il enseigne de 1886 à 1901. C'est là qu'il publie "Philosophie de l'arithmétique" (1891), tentative de fonder les mathématiques sur des actes psychologiques élémentaires. La critique de cette œuvre par Gottlob Frege l'oriente vers une refonte plus ambitieuse. En 1900-1901 paraissent les "Recherches logiques", ouvrage majeur qui pose les bases de la phénoménologie. Il y rompt avec le psychologisme et défend l'idée d'une science rigoureuse de la conscience.
Göttingen et l'école phénoménologique
En 1901, Edmund Husserl obtient un poste à l'université de Göttingen, où il enseigne jusqu'en 1916. Il y attire de nombreux étudiants qui formeront ce qu'on appellera l'école de Göttingen : Adolf Reinach, Alexander Pfänder, Roman Ingarden, Max Scheler, Edith Stein. Cette période voit paraître "Idées directrices pour une phénoménologie pure" (1913), premier volume d'un vaste projet qui installe la phénoménologie transcendantale comme méthode. La revue Jahrbuch für Philosophie und phänomenologische Forschung, qu'il fonde en 1913, devient le foyer international du mouvement.
Fribourg et l'apogée
En 1916, Edmund Husserl succède à Heinrich Rickert à l'université de Fribourg-en-Brisgau, où il enseignera jusqu'à sa retraite en 1928. Il choisit lui-même Martin Heidegger pour lui succéder, avant que la trajectoire de ce dernier ne le déçoive profondément. À Fribourg, Edmund Husserl continue à écrire et à donner des conférences. En 1929, à Paris, il prononce à la Sorbonne les conférences qui deviendront les "Méditations cartésiennes" (1931), livre majeur qui reprend le geste cartésien à partir de la phénoménologie.
Les dernières années
À partir de 1933, l'accession des nazis au pouvoir bouleverse la vie d'Edmund Husserl. En raison de ses origines juives, il est écarté de l'université de Fribourg par les nouvelles lois raciales. Cette exclusion, à laquelle Heidegger, alors recteur nazi de l'université, ne s'oppose pas, marque une rupture définitive entre les deux hommes. Isolé, Edmund Husserl continue pourtant à travailler sur ce qui deviendra son dernier grand livre, "La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale" (1934-1937), où il introduit la notion de monde de la vie. Il meurt le 27 avril 1938 à Fribourg-en-Brisgau.
Les archives sauvées
Après sa mort, ses archives, immenses (plus de quarante mille pages de manuscrits en sténographie), sont sauvées par le franciscain belge Herman Van Breda, qui les transporte clandestinement à Louvain. Les Archives Husserl de Louvain deviennent le centre mondial de l'édition et de l'étude de son œuvre. Sans ce sauvetage, une grande partie de sa pensée aurait été perdue.
Pensée principale
L'œuvre d'Edmund Husserl est immense et a évolué considérablement au fil du temps, mais un projet la traverse tout entière : fonder la philosophie comme science rigoureuse, en décrivant les structures essentielles de la conscience et son rapport au monde. Cette entreprise, connue sous le nom de phénoménologie, est l'un des grands mouvements philosophiques du XXe siècle.
Contre le psychologisme
Le geste inaugural d'Edmund Husserl, dans les "Recherches logiques" (1900-1901), est une critique radicale du psychologisme. Cette position, dominante à son époque, soutient que les lois de la logique ne sont rien d'autre que des lois de la pensée humaine, décrites par la psychologie empirique. Edmund Husserl démontre qu'une telle réduction serait catastrophique : elle rendrait impossible la validité universelle du raisonnement mathématique et logique. Les objets idéaux (nombres, propositions, valeurs) ont une objectivité propre, qui ne se réduit pas aux actes mentaux qui les visent. Ce combat pour l'objectivité idéale ouvre la voie à la phénoménologie.
L'intentionnalité
Le concept central hérité de Brentano et repensé par Edmund Husserl est celui d'intentionnalité. Toute conscience est conscience de quelque chose : elle est toujours dirigée vers un objet, réel ou imaginaire, présent ou absent. Cette structure fondamentale change la manière de poser les problèmes philosophiques. On ne peut pas séparer la conscience et son objet, comme si l'une existait indépendamment de l'autre, car ils se constituent l'un par l'autre. Décrire la conscience, c'est décrire les manières dont elle vise ses objets, ce qu'Edmund Husserl appelle les corrélations noético-noématiques.
La réduction phénoménologique
Pour décrire la conscience dans sa pureté, Edmund Husserl propose une opération méthodologique originale : la réduction phénoménologique ou epokhè. Il s'agit de suspendre notre croyance spontanée en l'existence du monde extérieur, non pour la nier mais pour la mettre entre parenthèses et pouvoir décrire la manière dont ce monde nous apparaît. Cette suspension ne conduit pas à l'idéalisme, mais permet d'accéder à ce qu'Edmund Husserl appelle la conscience transcendantale, condition de possibilité de toute expérience du monde.
Le tournant transcendantal
Avec les "Idées directrices" (1913), Edmund Husserl franchit une étape décisive : la phénoménologie devient explicitement transcendantale, dans le sillage revendiqué de Kant. Il ne s'agit plus seulement de décrire la conscience naturelle, mais de saisir les structures a priori qui rendent possible toute expérience. Ce tournant divisera ses propres disciples : certains, comme les phénoménologues de Göttingen, préféreront rester au niveau descriptif ; d'autres, comme Heidegger, prendront le contrepied de ce transcendantalisme.
Le monde de la vie
Dans son dernier grand livre, "La Crise des sciences européennes" (1934-1937), Edmund Husserl introduit une notion promise à un immense avenir : celle de monde de la vie (Lebenswelt). Il s'agit du monde de notre expérience quotidienne, avec ses qualités sensibles, ses relations humaines, ses évidences pratiques, qui précède et rend possible toute construction scientifique. Les sciences modernes, en substituant à ce monde vécu leurs abstractions mathématiques, ont perdu de vue le sol dont elles émergent. C'est cette perte que la phénoménologie doit rappeler. La notion de monde de la vie sera reprise par toute la phénoménologie ultérieure, de Merleau-Ponty à Habermas.
Une philosophie de l'analyse rigoureuse
Ce qui frappe dans l'œuvre d'Edmund Husserl, c'est la patience et la minutie de son travail descriptif. Contre les grandes constructions spéculatives, il défend une manière d'aller aux choses mêmes, en décrivant patiemment les structures de la conscience et du vécu. Cette exigence, source à la fois de la force de la phénoménologie et de sa difficulté d'accès, a marqué toute une lignée philosophique.
Œuvres majeures
Philosophie de l'arithmétique (1891)
Premier livre d'Edmund Husserl, il tente de fonder les mathématiques sur une analyse psychologique des actes de dénombrement. La critique sévère qu'en fait le mathématicien Gottlob Frege, qui l'accuse de psychologisme, conduira Edmund Husserl à réviser entièrement sa position.
Recherches logiques (1900-1901)
Ouvrage majeur en deux volumes qui fonde la phénoménologie. Edmund Husserl y rompt avec le psychologisme et défend l'objectivité idéale des lois logiques. Il pose les bases d'une méthode descriptive appliquée à la conscience et aux vécus intentionnels. Le livre est immédiatement considéré comme un événement philosophique majeur.
Idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique (1913)
Souvent appelé "Idées I", ce livre marque le tournant transcendantal de la phénoménologie. Edmund Husserl y expose de manière systématique la méthode de la réduction phénoménologique et le programme d'une science des structures a priori de la conscience. Deux autres volumes (Idées II et Idées III), inachevés, seront publiés à titre posthume.
Méditations cartésiennes (1931)
Issues de conférences données à la Sorbonne en 1929, ces méditations reprennent le geste cartésien de radicalisation du doute, à partir de la phénoménologie. Elles proposent aussi une importante théorie de l'intersubjectivité, montrant comment la conscience du moi peut faire l'expérience de l'autre. Le texte, court et dense, est l'une des principales portes d'entrée à la pensée d'Edmund Husserl.
La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (1934-1937)
Dernier grand livre, inachevé, publié à titre posthume. Edmund Husserl y analyse la crise spirituelle de l'Europe à partir d'un oubli fondamental : celui du monde de la vie, sol de toute science. Ce livre, écrit dans les circonstances tragiques du nazisme, prolonge et élargit la phénoménologie transcendantale en la reliant à une méditation historique et culturelle. Sa notion de monde de la vie a exercé une influence considérable sur la philosophie du XXe siècle.
Postérité et influence
L'influence d'Edmund Husserl sur la philosophie du XXe siècle est immense. Il est le père d'un mouvement, la phénoménologie, qui a bouleversé la pensée européenne et continue de nourrir des courants aussi variés que la philosophie de l'esprit, l'éthique, les sciences cognitives ou l'écologie.
Le maître d'une génération
De son vivant, Edmund Husserl a été le maître direct d'une génération exceptionnelle de philosophes : Martin Heidegger, qui deviendra le grand phénoménologue de la finitude, Edith Stein, Max Scheler, Roman Ingarden, Alfred Schütz. À travers eux, sa méthode s'est diffusée en Allemagne, en Autriche et bien au-delà. En France, ses conférences parisiennes de 1929 marquent un tournant, en attirant l'attention de toute une génération d'étudiants dont Emmanuel Levinas, qui traduira les "Méditations cartésiennes" en français en 1931.
La phénoménologie française
L'héritage français de la phénoménologie est particulièrement dense. Jean-Paul Sartre découvre Husserl et Heidegger lors de son séjour berlinois de 1933-1934 et en fera le socle de sa propre philosophie. Maurice Merleau-Ponty prolonge Husserl dans une phénoménologie du corps et de la perception. Paul Ricœur, Emmanuel Levinas, Michel Henry, Jean-Luc Marion : toute la philosophie française du XXe siècle et du XXIe se pense en dialogue avec Husserl. La phénoménologie française est aujourd'hui l'un des courants les plus influents de la pensée philosophique.
Une méthode universelle
Au-delà des grands noms, la phénoménologie s'est diffusée comme méthode dans de nombreux domaines : sociologie (avec Alfred Schütz), psychologie, psychiatrie (avec Ludwig Binswanger et Karl Jaspers), théologie, esthétique, éthique. Sa capacité à décrire finement les vécus concrets sans les réduire à des explications causales en fait un outil précieux pour toutes les disciplines qui prennent au sérieux la première personne.
Une réception contemporaine
Aujourd'hui encore, Edmund Husserl fait l'objet de recherches actives. Les Archives Husserl de Louvain continuent l'édition des Husserliana, série critique de ses œuvres complètes qui compte déjà des dizaines de volumes. Ses concepts sont mobilisés dans les débats contemporains sur la conscience, sur les émotions, sur l'intersubjectivité, sur l'écologie du monde vécu. Le monde de la vie, en particulier, est devenu une notion carrefour entre philosophie, sciences sociales et écologie.
Controverses et débats
L'œuvre d'Edmund Husserl a suscité de nombreux débats, à la fois techniques et philosophiques.
L'idéalisme transcendantal en question
La critique la plus fréquente adressée à Husserl porte sur son tournant transcendantal. En affirmant que toute réalité est constituée par la conscience transcendantale, ne retombe-t-il pas dans un idéalisme dont il prétendait s'échapper ? Cette question a divisé ses propres disciples. Les phénoménologues de Göttingen, plus attachés à une phénoménologie descriptive, ont refusé le pas transcendantal. Martin Heidegger, son successeur, l'a critiqué de manière plus radicale, en soutenant que la question de l'être précède celle de la conscience et que la phénoménologie doit devenir ontologie fondamentale.
La rupture avec Heidegger
L'histoire personnelle entre Edmund Husserl et Martin Heidegger cristallise ces débats philosophiques. Husserl avait vu en Heidegger son successeur naturel et l'avait choisi pour lui succéder à Fribourg. Mais la publication de "Être et Temps" en 1927, avec sa dédicace à Husserl, marque déjà une divergence profonde. En 1933, quand Heidegger, devenu recteur nazi de l'université de Fribourg, laisse Husserl être écarté au nom des lois raciales, la rupture devient irréparable. Cette histoire n'est pas seulement personnelle : elle engage la question du rapport de la phénoménologie à l'histoire et à la politique.
Le solipsisme
Une autre critique récurrente porte sur le risque de solipsisme. Si la conscience transcendantale est le fondement de toute expérience, comment peut-elle rencontrer d'autres consciences ? Edmund Husserl a consacré à cette question la cinquième des "Méditations cartésiennes", où il développe une théorie de l'expérience d'autrui par apprésentation analogique. Cette théorie a été elle-même très discutée et a nourri les critiques d'Emmanuel Levinas et de Maurice Merleau-Ponty.
Une lecture difficile
Enfin, l'accès à l'œuvre d'Edmund Husserl reste difficile, en raison de la technicité de son vocabulaire, de la longueur de ses développements et du nombre considérable de textes inédits. Sa réputation d'auteur ardu, parfois excessivement analytique, a pu freiner sa diffusion auprès d'un public plus large que celui des spécialistes. Ce trait le distingue d'un Heidegger ou d'un Sartre, dont l'écriture, quoique difficile, a rencontré des publics plus larges.
Pour aller plus loin
Lire Edmund Husserl
Pour découvrir sa pensée, "Méditations cartésiennes" (Vrin, 1931), traduit par Emmanuel Levinas et Gabrielle Peiffer, est l'entrée la plus courte et la plus accessible. "L'Idée de la phénoménologie", texte plus bref encore issu de cours de 1907 (PUF), offre une porte d'entrée pédagogique. Pour saisir la source du mouvement, les "Recherches logiques" (PUF) restent fondamentales, mais exigeantes. La "Crise des sciences européennes" (Gallimard) est une lecture indispensable pour comprendre l'ampleur philosophique du dernier Husserl.
Autour de son œuvre
Sa pensée s'inscrit dans la lignée de René Descartes, dont il reprend le geste de radicalisation. Elle prolonge aussi le questionnement transcendantal d'Emmanuel Kant. Elle est profondément marquée par son maître Franz Brentano. Pour comprendre sa réception, la lecture de Martin Heidegger (Être et Temps), de Maurice Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception), de Jean-Paul Sartre (L'Être et le Néant), d'Emmanuel Levinas et de Paul Ricœur est indispensable. Une bonne introduction en français est offerte par Renaud Barbaras, "Introduction à la philosophie de Husserl" (Chatou, La Transparence, 2004).
Écouter et voir
Il n'existe pas d'archives sonores ou visuelles d'Edmund Husserl, disparu en 1938. Mais de nombreux cours et conférences universitaires en français, notamment ceux donnés dans le cadre des Archives Husserl de Paris, sont accessibles en ligne et permettent d'entrer progressivement dans son œuvre.