De la grammatologie
Publication : 1967
Type : Essai
Analyse
Présentation
De la grammatologie est un ouvrage majeur de Jacques Derrida, publié en 1967 aux Éditions de Minuit. Il paraît la même année que La Voix et le phénomène et L'Écriture et la différence, dans une année exceptionnelle qui impose Derrida au premier rang de la philosophie française et fonde la « déconstruction » comme démarche philosophique nouvelle.
L'ouvrage est composé de deux parties inégales. La première, plus théorique, propose une critique du « logocentrisme » qui aurait dominé toute la philosophie occidentale et une théorie de l'écriture (« grammatologie ») comme science future. La seconde, plus longue, est consacrée à une lecture détaillée de l'Essai sur l'origine des langues de Jean-Jacques Rousseau, qui sert de terrain d'application concrète aux thèses théoriques développées dans la première partie.
Contexte historique
Derrida a alors trente-sept ans. Après plusieurs articles remarqués (notamment son introduction à L'Origine de la géométrie de Husserl, 1962), il publie en 1967 trois livres qui constituent le pivot de sa carrière philosophique. Il enseigne à l'École normale supérieure et devient rapidement l'une des figures majeures de la nouvelle génération philosophique française.
Le contexte intellectuel est celui de l'apogée du structuralisme. Claude Lévi-Strauss publie ses grandes œuvres, Jacques Lacan tient ses séminaires, Roland Barthes développe la sémiologie, Louis Althusser refonde la lecture marxiste. Derrida s'inscrit dans ce moment tout en le déplaçant : sa critique de la métaphysique de la présence vise plusieurs éléments partagés par les grands structuralistes, notamment leur dépendance implicite à un modèle linguistique privilégiant la parole sur l'écriture.
L'arrière-plan philosophique majeur est la phénoménologie de Husserl, dont Derrida est un lecteur exceptionnel, et la pensée de Martin Heidegger, dont il reprend et transforme la thèse de la « destruction » de la métaphysique. La Lettre sur l'humanisme heideggérienne (1946) constitue l'un des textes de référence directs de l'entreprise déconstructive.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage se compose de deux parties.
La première partie, L'écriture avant la lettre, est théorique. Elle contient un long chapitre programmatique (« La fin du livre et le commencement de l'écriture »), une critique du linguiste Ferdinand de Saussure et de la subordination qu'il opère de l'écriture à la parole, et une analyse de la notion de « trace » comme structure originaire de tout renvoi signifiant.
La deuxième partie, Nature, culture, écriture, est consacrée à Rousseau. Elle propose une lecture minutieuse et déconstructive de l'Essai sur l'origine des langues de Rousseau, texte alors relativement peu commenté, en le mettant en relation avec le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes et avec Émile. Derrida y montre comment Rousseau, tout en dévalorisant explicitement l'écriture au profit de la parole, se trouve amené à décrire la parole elle-même selon des structures qui relèvent de la logique du « supplément », caractéristique selon lui de l'écriture.
L'ouvrage inclut également une critique de la lecture rousseauiste de Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques et dans l'Anthropologie structurale, sur laquelle Derrida est particulièrement sévère.
Thèses centrales
La première thèse est la critique du logocentrisme. La métaphysique occidentale, depuis Platon jusqu'à Heidegger, aurait été gouvernée par une valorisation implicite de la parole (logos) contre l'écriture (graphè). Cette hiérarchie repose sur la thèse d'une présence pleine du sens à soi-même dans la parole vive, contre laquelle l'écriture apparaît comme dérivée, secondaire, dangereuse. Derrida entreprend de montrer que cette hiérarchie n'est pas neutre et qu'elle structure en profondeur toute la métaphysique occidentale, y compris chez les auteurs qui la contestent explicitement.
La deuxième thèse concerne la métaphysique de la présence. La valorisation de la parole vive est liée, selon Derrida, à un présupposé plus profond : la conviction qu'il existe une présence pleine du sens, sans médiation, sans différence, sans différé. Cette conviction est la matrice de toute la métaphysique. La déconstruction consiste à montrer que cette présence pleine est un effet produit par un jeu de renvois et de différences qu'elle prétend précéder et fonder.
La troisième thèse est la théorie de la trace. Ce qui précède toute présence et rend possible tout signe, c'est ce que Derrida appelle la « trace » : un renvoi originaire qui n'est jamais originellement présent mais qui structure toute apparition possible du sens. La trace n'est ni un signe ni une chose : elle est la structure de renvoi qui rend possible signes et choses. Cette théorie de la trace est étroitement liée au néologisme « différance » (avec un a), qui condense à la fois différence et différer.
La quatrième thèse est la « logique du supplément ». En lisant Rousseau, Derrida montre que ce que le texte présente comme un simple ajout non essentiel (le supplément) se révèle en fait constitutif de ce à quoi il est censé simplement s'ajouter. Ainsi l'écriture, présentée comme supplément à la parole, se révèle structurer la parole elle-même. Cette logique du supplément, où l'accessoire se révèle originaire, caractérise selon Derrida les grands textes de la métaphysique occidentale.
Réception et postérité
L'ouvrage rencontre un accueil considérable et lance la « déconstruction » comme mouvement philosophique international. Il devient rapidement une référence dans les études philosophiques, littéraires, artistiques et culturelles, en particulier dans le monde anglophone où sa réception, à partir des années 1970, transforme les études littéraires (« Yale School » avec Paul de Man, Geoffrey Hartman, J. Hillis Miller).
La déconstruction se diffuse ensuite dans de multiples domaines : études postcoloniales (avec Gayatri Chakravorty Spivak, traductrice anglaise de la Grammatologie en 1976), études féministes, études queer, philosophie de la religion, théorie du droit (les Critical Legal Studies), architecture.
Les tomes suivants de l'œuvre derridienne (nombreux, dispersés sur près de quarante années) prolongent et transforment les analyses de De la grammatologie. Derrida devient une figure mondiale et enseigne aux États-Unis à partir des années 1970.
Les critiques ont également été nombreuses. La philosophie analytique, avec John Searle en tête, a mené contre Derrida des polémiques particulièrement vives à partir des années 1970-1980. Jürgen Habermas, dans Le Discours philosophique de la modernité (1985), inclut Derrida dans sa critique globale du poststructuralisme français. Un débat récurrent s'est engagé sur la nature exacte de la démarche déconstructive : est-elle une méthode ? une pratique de lecture ? une posture intellectuelle ?
Controverses et interprétations
Les débats sont considérables. La question du statut philosophique de la déconstruction est centrale. S'agit-il d'une démarche philosophique rigoureuse, ou d'un style d'écriture qui contourne la rigueur au nom d'un jeu textuel ? Les défenseurs de Derrida soulignent la précision de ses analyses de textes ; les critiques dénoncent ce qu'ils tiennent pour un usage rhétorique et un refus des arguments explicites.
La lecture derridienne de Rousseau a également été contestée. Certains rousseauistes ont estimé que Derrida projette dans l'Essai sur l'origine des langues une problématique qui n'y est pas et néglige la cohérence effective des thèses rousseauistes. Les défenseurs de la lecture derridienne répondent que la déconstruction ne vise pas la cohérence explicite du texte mais les tensions qui la travaillent en profondeur.
La lecture de Saussure a fait l'objet de débats spécifiques en linguistique et en sémiologie. Derrida y radicalise et déplace des positions saussuriennes qui, prises dans leur contexte, appellent des nuances importantes. Les linguistes ont proposé plusieurs lectures alternatives.
Enfin, la relation entre la déconstruction et la politique a nourri de longues discussions. Derrida a proposé, dans ses œuvres tardives, des développements politiques (démocratie à venir, hospitalité, justice) qui articulent la déconstruction à des questions éthiques et politiques concrètes. La question de la portée politique effective de ce dispositif reste débattue.
Citations clés
« Il n'y a pas de hors-texte » (deuxième partie) : formule devenue célèbre et souvent mal comprise. Elle ne signifie pas que rien n'existe hors du langage, mais que toute prétention à un « sens hors-texte » sans médiation textuelle est illusoire. Derrida s'expliquera plusieurs fois sur cette formule dans ses ouvrages ultérieurs.
Sur le programme grammatologique, Derrida écrit dans la première partie qu'il s'agit d'ouvrir « le champ d'une grammatologie », science à venir dont il esquisse les contours mais qu'il refuse de constituer en discipline positive : la grammatologie est plus une orientation critique qu'une science stable.
Sur la logique du supplément, Derrida montre par une longue analyse comment « la plénitude est un supplément, un substitut compensatoire de ce qui manque au-dedans même de la présence », inversant la hiérarchie apparente entre origine et supplément.
Sur la « différance » (avec un a), Derrida forge ce néologisme pour désigner ce mouvement de différer et de différence par lequel « la présence à soi de la conscience est en même temps sa propre différence à soi ».
Pour aller plus loin
L'ouvrage est disponible aux Éditions de Minuit, qui restent l'éditeur historique de Derrida.
En complément, on lira La Voix et le phénomène et L'Écriture et la différence, publiés la même année (1967), qui forment avec De la grammatologie la trilogie inaugurale de la déconstruction. Pour une entrée plus accessible, on peut aussi commencer par Marges de la philosophie (1972) qui rassemble plusieurs textes importants.
Sur Derrida et sur De la grammatologie, on peut consulter les études de Michel Haar, de Marc Goldschmit, de Charles Ramond (Le Vocabulaire de Derrida) et, dans le monde anglophone, de Rodolphe Gasché (The Tain of the Mirror) et de Christopher Norris.
Sources
Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Jacques Derrida ».
Wikipédia (versions française et anglaise), articles « De la grammatologie » et « Jacques Derrida ».
Charles Ramond, Le Vocabulaire de Derrida, ouvrage de référence.
Benoît Peeters, Derrida, biographie de référence.