De la recherche de la vérité

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Publication : 1674-1675

Type : Traite

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Analyse

« De la recherche de la vérité » est le grand livre de Nicolas Malebranche et l'un des ouvrages philosophiques les plus lus de la fin du XVIIe siècle. Les deux premiers volumes paraissent en 1674, le troisième en 1675. L'auteur, alors âgé de trente-six ans, y avait travaillé une dizaine d'années, depuis sa découverte de Descartes. Il ne cessera plus de le corriger, de l'augmenter et de lui adjoindre des Éclaircissements destinés à répondre aux objections reçues.

Le titre annonce un programme qui n'est pas seulement théorique. Il ne s'agit pas d'exposer un système mais de conduire le lecteur, en examinant les causes de ses erreurs, jusqu'aux conditions dans lesquelles la vérité peut être atteinte. Vous pouvez donc lire l'ouvrage comme un traité de métaphysique, mais aussi comme une psychologie de l'illusion et comme un exercice spirituel.

Le contexte

En 1664, Malebranche, jeune prêtre de l'Oratoire, découvre chez un libraire parisien le « Traité de l'homme » de Descartes, publié après la mort de son auteur. Cette lecture décide de sa vie. Mais Malebranche n'est pas un disciple docile. Formé dans une congrégation où la lecture de saint Augustin tient une place centrale, il aborde le cartésianisme avec des exigences que Descartes ne satisfaisait pas.

Deux difficultés en particulier lui paraissent laissées en suspens. La première concerne la connaissance : si l'âme et le corps sont deux substances entièrement distinctes, comment une idée présente dans l'esprit peut-elle nous faire connaître un corps qui lui est extérieur ? La seconde concerne l'action : comment deux substances aussi hétérogènes que la pensée et l'étendue pourraient-elles agir l'une sur l'autre ? Descartes avait reconnu la difficulté sans la résoudre. Malebranche va chercher la réponse du côté de Dieu.

La structure de l'ouvrage

Le livre se compose de six parties, dont l'ordre suit une progression délibérée.

Le livre I traite des sens. Malebranche y montre que les sensations ne sont pas faites pour connaître mais pour conserver le corps. Elles nous renseignent utilement sur ce qui nous menace ou nous profite, mais elles ne nous disent rien de ce que les choses sont en elles-mêmes. L'erreur naît lorsque nous prenons une sensation pour une propriété de l'objet : la couleur, la chaleur ou la douleur ne sont pas dans les corps.

Le livre II est consacré à l'imagination. Il examine les traces cérébrales, l'influence de la constitution physique, de l'âge, de l'éducation et des lectures. Certaines pages, célèbres, décrivent la contagion des idées et l'autorité que certains auteurs exercent sur les esprits.

Le livre III porte sur l'entendement pur, c'est-à-dire sur la faculté de connaître indépendamment des sens et de l'imagination. C'est là que se trouve l'exposé de la vision en Dieu.

Les livres IV et V examinent les inclinations naturelles et les passions, en montrant comment elles orientent l'attention et déforment le jugement.

Le livre VI, enfin, expose la méthode : règles de la recherche, discipline de l'attention et usage réglé de l'entendement.

La thèse centrale : nous voyons toutes choses en Dieu

La thèse la plus célèbre du livre se trouve au livre III. Malebranche part d'une analyse de ce qu'est une idée. Une idée n'est pas une image matérielle dans le cerveau, ni une simple modification de notre âme. C'est ce qui rend un objet présent à l'esprit et, à ce titre, elle possède un contenu que nous ne saurions produire.

Examinez ce que vous saisissez quand vous pensez à un triangle. Vous appréhendez une essence universelle, valable pour tous les triangles possibles, dont les propriétés sont nécessaires. Or votre esprit est fini et vos sens ne vous livrent que des figures particulières et imparfaites. D'où vient donc ce contenu ?

Malebranche examine successivement les réponses possibles et les écarte l'une après l'autre : les idées ne viennent pas des objets, l'âme ne les tire pas d'elle-même, Dieu ne les crée pas avec l'âme et l'âme ne les produit pas à volonté. Reste une seule hypothèse : l'esprit humain, uni à Dieu par une union naturelle, perçoit les idées dans l'étendue intelligible qui est en lui. Nous voyons toutes choses en Dieu.

Cette doctrine s'accompagne d'une distinction essentielle. Nous connaissons les corps par idée, c'est-à-dire clairement. Nous ne connaissons notre propre âme que par sentiment intérieur, c'est-à-dire confusément. Sur ce point, Malebranche rompt ouvertement avec la primauté cartésienne du cogito : je sais que je suis, dit-il en substance, mais je ne sais pas clairement ce que je suis.

L'occasionnalisme

La seconde grande thèse répond à la question de l'action. Malebranche pose une définition : une cause véritable est celle entre laquelle et son effet l'esprit aperçoit une liaison nécessaire.

Appliquez ce critère aux cas ordinaires. Entre le choc d'une boule et le mouvement d'une autre, entre votre volonté de lever le bras et le mouvement de votre bras, entre une piqûre et la douleur, vous constatez une succession régulière mais vous n'apercevez aucune nécessité. Rien dans l'idée de la première n'enferme la seconde. La seule volonté dont l'effet suive nécessairement est celle d'un être tout-puissant, car il est contradictoire qu'un tel être veuille sans être obéi.

Dieu est donc l'unique cause efficace. Les événements du monde ne sont pas des causes véritables mais des causes occasionnelles, c'est-à-dire des circonstances réglées à l'occasion desquelles Dieu produit lui-même l'effet. Malebranche insiste sur un point que ses adversaires lui contesteront : cette doctrine ne transforme pas la nature en miracle perpétuel, car Dieu agit par volontés générales et par les voies les plus simples. La constance des lois naturelles est précisément l'expression de cette simplicité.

Une psychologie de l'erreur

Ce qui fait le charme durable du livre n'est pourtant pas seulement son architecture métaphysique. Malebranche est un observateur remarquable des égarements de l'esprit. Il analyse la manière dont l'autorité d'un auteur suspend le jugement, dont l'imagination d'un homme éloquent se communique à son auditoire, dont l'amour-propre nous rend inventifs à nous justifier et dont l'attention se fatigue.

Sa conclusion est constante : nos facultés ne sont pas mauvaises, elles sont détournées de leur fin. Les sens servent le corps, l'imagination sert la vie sociale, les passions servent la conservation. L'erreur consiste à leur demander la vérité, qu'elles ne peuvent donner. Chercher la vérité suppose donc une conversion de l'attention, que Malebranche appelle volontiers la prière naturelle de l'âme.

Réception et controverses

Le succès fut immédiat et considérable. L'ouvrage connut plusieurs éditions du vivant de son auteur, fut traduit et discuté dans toute l'Europe savante. Il valut aussi à Malebranche des adversaires redoutables.

Antoine Arnauld ouvrit en 1683 une polémique qui devait durer plus de dix ans. Contre la vision en Dieu, il soutenait que les idées ne sont rien d'autre que les perceptions elles-mêmes et qu'il est inutile de les loger ailleurs qu'en nous. Leibniz reprocha de son côté à l'occasionnalisme de priver les créatures de toute activité propre et lui opposa l'harmonie préétablie. Des théologiens s'inquiétèrent d'une proximité supposée avec le spinozisme, que Malebranche récusa toujours. L'ouvrage finit par être mis à l'Index.

Postérité

La fortune du livre dépasse largement le camp malebranchiste. En établissant que nous ne percevons aucune liaison nécessaire entre les événements naturels, Malebranche a fourni un argument qui allait servir à de tout autres fins. Hume s'en empare et, plutôt que de reporter la causalité en Dieu, l'explique par l'habitude. Berkeley y trouve des éléments de sa critique de la matière, tout en refusant qu'on l'assimile à la vision en Dieu.

En France, l'attention portée à la vie intérieure et la distinction entre le sentiment que nous avons de nous-mêmes et la connaissance par idées se retrouvent chez Maine de Biran et dans le spiritualisme du XIXe siècle. Les travaux d'histoire de la philosophie ont depuis longtemps rendu justice à un livre longtemps réduit à deux formules, en montrant qu'il constitue l'un des rares systèmes complets élaborés entre Descartes et Kant.

Quelques idées à retenir

  • Les sens sont faits pour conserver le corps et non pour connaître la vérité.
  • Les idées ne sont ni des images ni des modifications de l'âme : elles sont vues en Dieu.
  • Nous ne connaissons notre âme que par sentiment intérieur et non par une idée claire.
  • Une cause véritable suppose une liaison nécessaire perçue entre elle et son effet.
  • Dieu agit par volontés générales, ce qui explique à la fois la régularité des lois et l'imperfection du détail.