Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité

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Publication : 1961

Type : Essai

Analyse

Présentation

Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité est l'œuvre majeure d'Emmanuel Levinas, publiée en 1961 aux éditions Martinus Nijhoff. Elle constitue sa thèse principale, soutenue la même année devant l'université de la Sorbonne, et marque une rupture décisive dans la phénoménologie française. L'ouvrage propose de refonder la philosophie à partir de l'éthique, plus précisément à partir de la relation avec autrui pensée comme rencontre du visage.

Le titre condense l'opposition centrale du livre : à la « totalité », figure d'une pensée qui absorbe tout dans un système immanent, Levinas oppose « l'infini », excès de l'autre sur toute prise conceptuelle. Ce déplacement conduit à faire de l'éthique la « philosophie première », en concurrence avec la place traditionnellement occupée par la métaphysique et l'ontologie.

Contexte historique

Levinas, né en Lituanie en 1906 dans une famille juive, arrive en France à la fin des années 1920. Il étudie la philosophie à Strasbourg puis à Fribourg auprès de Husserl et de Heidegger. Il joue un rôle important dans la première réception de la phénoménologie en France, notamment par sa thèse de doctorat de 1930 sur la théorie de l'intuition chez Husserl et par ses traductions.

La guerre marque une rupture radicale. Mobilisé, fait prisonnier, il passe cinq ans en captivité tandis que sa famille lituanienne est presque entièrement assassinée par les nazis. Cette expérience et le poids de la Shoah orientent profondément sa pensée d'après-guerre, où il s'éloigne progressivement de Heidegger, dont l'engagement nazi de 1933 constitue pour lui une preuve du danger philosophique d'une ontologie neutre et anonyme.

Directeur de l'École normale israélite orientale à Paris, il publie plusieurs essais dans les années 1940-1950 (notamment De l'existence à l'existant et Le Temps et l'Autre) avant de rassembler et systématiser sa pensée dans Totalité et Infini.

Structure de l'œuvre

L'ouvrage se compose d'une préface programmatique et de quatre grandes sections.

La première section, « Le même et l'autre », pose les concepts fondamentaux : totalité, infini, métaphysique, désir, séparation. Levinas y expose l'idée directrice selon laquelle la relation avec l'infini, qui est la relation avec autrui, échappe à toute totalisation.

La deuxième section, « Intériorité et économie », décrit longuement la constitution du « moi » séparé, non pas comme sujet abstrait, mais comme être vivant dans la jouissance, habitant un monde, se soutenant dans le travail et la possession. Levinas y renoue avec une certaine tradition phénoménologique tout en la déplaçant.

La troisième section, « Le visage et l'extériorité », est le cœur du livre. Levinas y développe l'analyse du visage d'autrui comme épiphanie éthique. Le visage n'est pas d'abord objet de perception ou de connaissance : il « parle », il commande, il interdit le meurtre. Cette rencontre fonde une responsabilité asymétrique et infinie.

La quatrième section, « Au-delà du visage », prolonge l'analyse en direction de l'érotisme, de la paternité et de la fécondité, pensés comme figures d'une temporalité et d'une transcendance ouvertes par la relation à l'autre.

Thèses centrales

La première thèse est la primauté de l'éthique. Contre la tradition qui fait de la métaphysique ou de l'ontologie la philosophie première, Levinas soutient que la relation à autrui, comprise comme responsabilité éthique, précède et fonde tout autre rapport au monde. L'éthique n'est pas une région de la philosophie, elle en est le sol.

La deuxième thèse concerne la critique de la totalité. La philosophie occidentale, selon Levinas, a tendu à réduire l'autre au même : ramener l'inconnu au connu, l'extérieur à l'intérieur, l'autrui au moi. Cette réduction culmine dans une pensée du système où plus rien n'échappe à la prise conceptuelle. Contre ce mouvement, Levinas revendique une pensée capable d'accueillir un « infini » irréductible, qui ne se laisse pas englober.

La troisième thèse est celle du visage. La rencontre avec autrui n'est pas d'abord perception d'une forme, saisie d'un objet ou construction d'un concept. Le visage se donne comme parole et comme interdit : « Tu ne tueras point ». Cette expérience non thématisable est le lieu originaire de la responsabilité.

La quatrième thèse concerne la structure de la responsabilité. Elle est asymétrique : je suis responsable d'autrui avant qu'il ne le soit de moi, sans réciprocité, sans contrat, sans condition. Cette asymétrie fait le scandale et la fécondité de l'éthique lévinassienne.

Réception et postérité

L'ouvrage rencontre d'abord un accueil confidentiel. Il faut le compte rendu remarqué de Jacques Derrida en 1964, « Violence et métaphysique », qui propose une lecture critique serrée du livre, pour que Levinas commence à s'imposer dans le paysage philosophique français.

À partir des années 1970, la reconnaissance croît régulièrement. Levinas devient une référence pour toute une génération d'intellectuels qui cherchent des ressources philosophiques hors de la stricte tradition heideggérienne. Il exerce une influence notable sur Paul Ricœur, qui dialogue avec lui dans Soi-même comme un autre, et sur toute une pensée de l'altérité, du témoignage et de la relation.

Sa pensée est également reprise dans les études théologiques, juives et chrétiennes, dans la philosophie politique et dans l'éthique appliquée. Un ouvrage plus ramassé et plus radical, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (1974), prolongera et déplacera les analyses de Totalité et Infini.

Controverses et interprétations

Plusieurs points font débat. La critique de Derrida dans « Violence et métaphysique » soulève une objection majeure : est-il possible de penser la relation à l'infini absolument autre sans recourir aux catégories mêmes de l'ontologie que l'on prétend dépasser ? Levinas prendra acte de cette critique dans Autrement qu'être, où il déploie un vocabulaire plus radicalement transformé.

L'accusation de « théologisme » a été fréquente : les analyses lévinassiennes, marquées par la tradition biblique et talmudique, semblent à certains sortir du cadre proprement philosophique. Levinas maintient au contraire l'exigence d'une lisibilité philosophique de son propos, indépendante de son inscription religieuse.

L'asymétrie de la responsabilité a été discutée. Certains y voient une pensée féconde qui rompt avec les impasses du contractualisme et du rapport de réciprocité. D'autres y voient une figure impraticable, voire dangereuse, qui négligerait les droits du sujet à sa propre existence. Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe, avait notamment critiqué l'usage lévinassien de l'altérité féminine dans ses textes antérieurs.

Enfin, la portée politique de la pensée lévinassienne fait l'objet de lectures très diverses, entre ceux qui y voient une critique féconde de la totalisation politique et ceux qui s'interrogent sur la manière dont l'asymétrie éthique se traduit dans les institutions.

Citations clés

« La métaphysique précède l'ontologie » : formule programmatique qui condense le renversement lévinassien, selon lequel la relation avec l'infini, avec l'autre, précède toute pensée de l'être en général.

« Le visage résiste à la possession, résiste à mes pouvoirs. Dans son épiphanie, dans l'expression, le sensible, encore saisissable, se mue en résistance totale à la prise » : formule tirée de la section sur le visage, qui condense la théorie levinassienne de l'altérité.

« Le visage parle » : cette formule courte, développée à plusieurs reprises dans l'ouvrage, souligne que le visage n'est pas d'abord phénomène visible mais parole originaire qui appelle et oblige.

Pour aller plus loin

L'ouvrage a été réédité en poche par Le Livre de Poche (collection Biblio Essais). L'édition originale reste disponible chez Kluwer, successeur de Nijhoff.

Pour prolonger, on lira Éthique et Infini, série d'entretiens plus accessibles où Levinas retrace lui-même son parcours et ses concepts principaux, ainsi que Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, qui constitue le second grand ouvrage systématique de Levinas.

Sur la pensée lévinassienne, on peut consulter les études de Marie-Anne Lescourret, de Salomon Malka, de Rodolphe Calin et François-David Sebbah, ainsi que la lecture de Derrida dans « Violence et métaphysique » (recueilli dans L'Écriture et la différence).

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Emmanuel Levinas ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Totalité et Infini » et « Emmanuel Levinas ».

Salomon Malka, Emmanuel Levinas. La vie et la trace, biographie de référence.

Rodolphe Calin et François-David Sebbah, Le Vocabulaire de Levinas.