Portrait de Socrate
Yalgin, CC0 (Wikimedia Commons)

Socrate

vers 470 av. J.-C. - 399 av. J.-C. grec 32 min de lecture

Difficulté : 2/5

Philosophe athénien du Ve siècle av. J.-C., considéré comme l'un des fondateurs de la philosophie occidentale. Il n'a rien écrit, sa pensée nous est connue par les témoignages de Platon et Xénophon. Il a déplacé la philosophie de la nature vers les questions éthiques, par un dialogue dialectique qui révèle l'ignorance derrière les certitudes. Condamné à mort par Athènes en 399 av. J.-C. pour impiété et corruption de la jeunesse, il a refusé de fuir et bu la ciguë.

Prérequis : Aucun prérequis particulier. Une connaissance générale de l'Athènes du Ve siècle av. J.-C. enrichit la lecture mais n'est pas nécessaire. Les textes qui présentent Socrate (notamment l'Apologie et le Criton de Platon) sont accessibles à un lecteur attentif sans formation philosophique préalable.

Biographie

Une vie ancrée dans l'Athènes du Ve siècle

Socrate naît vers 470 ou 469 av. J.-C. à Athènes, plus précisément dans le dème d'Alopèce, à l'époque du « siècle de Périclès ». Son père Sophronisque est sculpteur, sa mère Phainarète sage-femme. Cette origine modeste, dans une cité grecque qui valorise la naissance et la richesse, marquera sa trajectoire : Socrate fréquentera toute sa vie aussi bien les aristocrates les plus fortunés que les artisans et les marchands.

Sa formation intellectuelle reste mal documentée. Les témoignages anciens suggèrent qu'il s'intéressa d'abord aux théories des philosophes présocratiques sur la nature, notamment celles d'Anaxagore, avant de se détourner de cette voie pour se consacrer à une enquête d'un autre ordre, portant non plus sur le cosmos mais sur l'être humain et ses valeurs.

L'homme dans la cité

Socrate accomplit ses devoirs de citoyen. Il participe comme hoplite à plusieurs batailles de la guerre du Péloponnèse, notamment Potidée vers 430, Délion en 424 et Amphipolis en 422. Plusieurs sources antiques évoquent son endurance physique et son courage paisible. À Délion, il aurait sauvé la vie de Xénophon, son futur disciple.

Sur le plan politique, Socrate se tient à distance des fonctions actives, sans pour autant les fuir par principe. Il siège une fois au Conseil des Cinq-Cents et y manifeste son refus de céder à la pression populaire lors du procès des stratèges des Arginuses, en 406. Sous la Tyrannie des Trente, peu après, il refuse d'exécuter un ordre injuste de Critias, l'un des chefs du régime, au péril de sa propre vie. Ces deux épisodes éclairent sa conception de la justice comme exigence individuelle, qu'aucune autorité ne peut suspendre.

Marié à Xanthippe, dont la tradition postérieure fera une figure de mégère probablement exagérée, il aura trois fils. Son train de vie est volontairement austère. Il enseigne gratuitement, contrairement aux sophistes qui se font payer cher leurs leçons, et se contente de peu en matière de nourriture comme de vêtement.

Une laideur célèbre

Les Anciens insistent sur son apparence physique : visage épaté, lèvres épaisses, yeux saillants, allure de silène. Cette laideur, soulignée par Platon dans le Banquet à travers le personnage d'Alcibiade, prend une dimension philosophique. Elle introduit dans le monde grec, où beauté physique et beauté morale étaient traditionnellement associées, une distinction nouvelle entre l'apparence extérieure et la valeur intérieure de l'être.

Le tournant philosophique

À une date qu'il est difficile de fixer, un événement transforme l'orientation de Socrate. Son ami Chéréphon consulte l'oracle de Delphes pour savoir s'il existe un homme plus sage que Socrate. La réponse est négative. Stupéfait, Socrate cherche à comprendre cette parole divine. Il interroge ceux qui passent pour savants à Athènes : hommes politiques, poètes, artisans. Il découvre chaque fois la même chose : ces hommes croient savoir alors qu'ils ne savent pas. Lui-même ne sait pas davantage, mais il sait au moins qu'il ne sait pas. La fameuse formule « je sais que je ne sais rien » résume cette posture, bien qu'elle ne se trouve pas telle quelle dans les textes anciens.

À partir de cette révélation, qu'il interprète comme une mission divine, Socrate consacre sa vie à interroger ses concitoyens dans les rues, sur l'agora et dans les gymnases. Sa méthode est l'entretien dialogué : il questionne, fait préciser les définitions, fait apparaître les contradictions, sans jamais prétendre lui-même détenir la réponse. Il appelle cette pratique la maïeutique, par référence au métier de sa mère : il aide ses interlocuteurs à accoucher des idées qu'ils portent sans le savoir.

Disciples et figures de l'entourage

Autour de Socrate se forme un cercle de disciples et d'auditeurs. Parmi les plus connus : Platon, qui deviendra son interprète posthume le plus influent ; Xénophon, qui livrera de son maître un portrait plus pragmatique dans les Mémorables ; Antisthène, fondateur du cynisme ; Aristippe de Cyrène, fondateur du cyrénaïsme ; Euclide de Mégare, fondateur du mégarisme. La diversité des écoles issues de cet enseignement témoigne d'une parole qui ouvrait plus de chemins qu'elle n'en fermait.

D'autres figures plus controversées gravitent autour de lui. Alcibiade, à la fois admirateur et homme politique tumultueux, finira par trahir Athènes au profit de Sparte. Critias, l'un des Trente tyrans qui terrorisèrent la cité en 404-403, fut aussi son auditeur. Ces fréquentations pèseront lourd lors du procès.

Le procès et la mort

En 399 av. J.-C., Socrate est âgé d'environ soixante-dix ans. Trois citoyens, Mélétos, Anytos et Lycon, déposent une accusation contre lui : impiété envers les dieux de la cité, introduction de divinités nouvelles, corruption de la jeunesse. Le contexte politique pèse. Athènes sort éprouvée de la guerre du Péloponnèse, traumatisée par l'épisode de la Tyrannie des Trente, et cherche à se réconcilier avec elle-même. Une loi d'amnistie de 403 interdit les poursuites pour des faits politiques antérieurs, ce qui explique sans doute le choix d'un chef d'accusation religieux et moral plutôt que directement politique.

Le procès se tient devant un tribunal de cinq cents citoyens tirés au sort. Socrate refuse de se défendre selon les codes attendus : pas de larmes, pas d'enfants amenés devant les juges pour susciter la pitié, pas d'allègement de ton. Il maintient son interrogation philosophique jusque dans le prétoire. Reconnu coupable à une faible majorité, il est invité, selon la procédure athénienne, à proposer lui-même une contre-peine. Au lieu de l'exil ou d'une amende, il suggère ironiquement d'être nourri aux frais de la cité, comme les vainqueurs olympiques. Cette réponse lui coûte une majorité plus large pour la condamnation à mort.

Un mois s'écoule entre le verdict et l'exécution, à cause d'un calendrier religieux qui interdit la mise à mort. Pendant cette détention, Socrate refuse les propositions d'évasion organisées par ses amis, notamment Criton. Il argumente que fuir reviendrait à trahir les lois auxquelles il a consenti toute sa vie. Il boit la ciguë entouré de ses proches, conformément à la peine prononcée. Le récit de ses derniers instants par Platon dans le Phédon deviendra l'un des textes les plus médités de la tradition occidentale.

Le problème socratique

Une difficulté traverse toute étude de Socrate : il n'a rien écrit. Ce que nous savons de lui nous vient entièrement de témoignages indirects, parfois contradictoires. Quatre sources principales structurent notre savoir :

  • les dialogues de Platon, où Socrate est le personnage central, mais dont on ne sait pas dans quelle mesure les positions exprimées sont celles du Socrate historique ou celles que Platon lui prête ;
  • les Mémorables et autres textes de Xénophon, plus prosaïques, qui présentent un Socrate moraliste pragmatique ;
  • la pièce Les Nuées d'Aristophane, comédie de 423 qui caricature Socrate en sophiste pédant, témoignage néanmoins précieux puisque rédigée du vivant du philosophe ;
  • les mentions chez Aristote, qui n'a pas connu Socrate mais qui dispose d'informations transmises par son maître Platon.

Aucune de ces sources ne donne accès au « vrai » Socrate. Les chercheurs parlent de « problème socratique » pour désigner cette indétermination. La fiche qui suit présentera donc, autant que possible, les éléments qui font consensus, en signalant les points où les interprétations divergent.

Pensée principale

Un tournant dans l'histoire de la philosophie

Avant Socrate, les penseurs grecs s'interrogeaient principalement sur la nature : qu'est-ce qui constitue le monde ? Quels sont les principes premiers du cosmos ? Les présocratiques cherchaient l'archè, le fondement de tout ce qui existe. Avec Socrate, la philosophie change d'objet. Elle se tourne vers l'être humain et les valeurs qui orientent son existence. Cicéron résumera plus tard cette rupture par une formule restée célèbre : Socrate « a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre ». Pour le dire autrement, il a déplacé l'attention de la question « qu'est-ce que le monde ? » vers la question « comment faut-il vivre ? ».

Cette inflexion explique pourquoi l'histoire occidentale de la pensée distingue deux périodes autour de lui : les présocratiques d'un côté, l'ensemble des philosophes qui suivent de l'autre. Que cette césure soit historiquement exacte ou en partie reconstruite, elle dit quelque chose de la place que Socrate a occupée et continue d'occuper dans l'imaginaire philosophique.

Le savoir du non-savoir

Au cœur de la démarche socratique se trouve un paradoxe qui prend la forme d'une affirmation : « je sais que je ne sais rien ». La formule, sous cette forme exacte, n'apparaît pas dans les textes anciens, mais elle synthétise une posture omniprésente dans les dialogues de Platon. Socrate ne se présente jamais comme un sage qui détient une doctrine. Il se présente comme quelqu'un qui sait au moins reconnaître son ignorance, à la différence de ses interlocuteurs qui croient savoir.

Cette reconnaissance n'est pas un aveu de défaite. Elle constitue au contraire le point de départ de toute recherche véritable. On ne peut chercher que ce qu'on ne possède pas ; on ne peut s'engager dans la philosophie qu'à condition d'avoir admis qu'on ne sait pas encore. Cette humilité intellectuelle, qu'on appelle parfois l'ironie socratique, n'est donc pas un procédé rhétorique. Elle dessine une éthique de la pensée : se défier des évidences, accepter d'être déstabilisé, préférer la question au confort des réponses toutes faites.

La méthode dialectique

La pratique socratique de la philosophie passe par le dialogue. Elle se déploie en deux mouvements complémentaires.

Le premier est l'elenchos, ou réfutation. Socrate demande à son interlocuteur de définir un terme important : qu'est-ce que la justice ? qu'est-ce que le courage ? qu'est-ce que la piété ? L'interlocuteur propose une définition. Socrate examine cette définition par des questions précises, fait apparaître des cas qui ne s'y inscrivent pas ou des contradictions internes, et amène l'interlocuteur à reconnaître que sa définition initiale ne tient pas. Ce moment de l'entretien est souvent inconfortable. Le partenaire de Socrate se retrouve dans l'aporie, c'est-à-dire dans l'impasse intellectuelle. Mais cette impasse est féconde : elle nettoie le terrain des opinions mal fondées.

Le second mouvement est la maïeutique, ou art d'accoucher les esprits. Socrate compare son rôle à celui de sa mère, qui aidait les femmes à mettre au monde leurs enfants. Lui-même ne produit pas le savoir : il aide ses interlocuteurs à mettre au jour ce qu'ils portent déjà sans le savoir. Cette image suppose que la vérité est déjà présente dans l'âme, et qu'il s'agit non pas de l'enseigner mais de la révéler. On retrouve ici une intuition que Platon développera dans la doctrine de la réminiscence : connaître, c'est se souvenir.

Cette méthode dialectique est inséparable du contenu de la philosophie socratique. Pour Socrate, la pensée ne se transmet pas comme une marchandise. Elle ne peut être éveillée que par l'épreuve du dialogue. C'est pourquoi il n'a rien écrit : un texte ne pose pas de questions à son lecteur, il ne s'adapte pas, il ne pousse personne à s'expliquer.

La connaissance comme condition de la vertu

L'enquête socratique a une finalité éthique. Socrate ne cherche pas la connaissance pour la connaissance, il cherche à savoir comment bien vivre. Sa thèse fondamentale, qu'on appelle parfois l'intellectualisme moral, s'énonce ainsi : nul n'est volontairement méchant. Les hommes qui font le mal ne le font pas parce qu'ils choisissent le mal en connaissance de cause. Ils le font parce qu'ils se trompent sur ce qui est véritablement bon pour eux. Celui qui connaît véritablement le bien ne peut faire que le bien.

Cette position pose une question redoutable. Si la vertu est savoir, alors elle s'apprend, et celui qui possède la connaissance morale ne peut faillir. Aristote, dans ses Éthiques, critiquera cette idée en faisant observer que l'expérience humaine montre l'inverse : il arrive de savoir ce qu'il faut faire et de faire autre chose, par faiblesse ou par passion. C'est ce qu'il appellera l'akrasie. Le débat entre intellectualisme socratique et reconnaissance de l'akrasie traversera ensuite toute la tradition philosophique.

L'intellectualisme moral de Socrate a une conséquence politique importante. Si la vertu est savoir, alors gouverner suppose un savoir, comme piloter un navire suppose un art. La cité ne devrait pas être confiée au tirage au sort ou aux orateurs habiles, mais à ceux qui ont acquis la science du bien et du juste. Cette conviction est l'une des raisons pour lesquelles Socrate apparaît, aux yeux de certains de ses contemporains, comme un adversaire de la démocratie athénienne. Platon développera cette critique dans la République.

La supériorité de l'âme sur le corps

Pour Socrate, l'homme n'est pas son corps, ni ses biens, ni sa réputation. Il est son âme, c'est-à-dire la partie de lui qui pense, qui choisit, qui se rapporte au bien et au mal. Prendre soin de soi, c'est avant tout prendre soin de son âme. Tout le reste, santé, argent, honneurs, n'a de valeur que dans la mesure où il sert ou compromet cette intériorité.

Cette hiérarchie a des implications concrètes. Elle conduit Socrate à affirmer qu'il vaut mieux subir l'injustice que la commettre, parce que commettre l'injustice abîme l'âme tandis que la subir ne l'atteint qu'extérieurement. Elle conduit aussi à une certaine tranquillité devant la mort : si l'essentiel est l'âme, et si l'âme survit éventuellement au corps, la mort n'est pas le mal qu'on imagine.

La mort de Socrate, telle que la rapporte Platon dans le Phédon, met ces principes à l'épreuve. Refusant de fuir, buvant la ciguë sans trouble apparent, Socrate offre une démonstration vivante de l'idée que la philosophie est, comme il le dit lui-même, un exercice de mort, c'est-à-dire une préparation à se détacher des biens corporels pour s'attacher à l'essentiel.

Le démon de Socrate

Un trait singulier de la personnalité philosophique de Socrate doit être mentionné. Il déclare avoir, depuis l'enfance, un signe intérieur, qu'il appelle son daimonion. Ce démon, comme on traduit traditionnellement le mot grec, n'est pas une divinité au sens religieux ordinaire. C'est une voix qui ne lui parle jamais pour le pousser à agir, mais qui le retient parfois au moment où il s'apprête à faire quelque chose. Socrate y voit un guide moral personnel, irréductible à un raisonnement et pourtant cohérent avec sa philosophie.

Ce daimonion sera l'un des éléments invoqués lors du procès, sous l'accusation d'introduction de divinités nouvelles. Il intrigue aussi les commentateurs modernes, qui y voient parfois une figure précoce de ce que la tradition appellera la conscience morale, et parfois un trait quasi mystique qui rappelle qu'on a affaire à un homme du Ve siècle av. J.-C. et non à un philosophe rationaliste contemporain.

Une posture plutôt qu'une doctrine

Au terme de ce parcours, une question demeure ouverte : Socrate a-t-il une philosophie ? Il n'a pas laissé de système. Il n'a pas fondé d'école au sens où Platon fondera l'Académie ou Aristote le Lycée. Ce qu'il a légué est moins un ensemble de thèses qu'une manière de penser : interroger sans relâche, refuser les évidences, suspendre l'affirmation tant qu'elle n'est pas examinée, accepter de ne pas savoir comme point de départ de la recherche.

Cette posture explique sa fécondité paradoxale. Des écoles aussi éloignées que le platonisme, le cynisme, le cyrénaïsme et le stoïcisme tardif se réclameront toutes de son héritage, en y trouvant des choses très différentes. Plus tard, des penseurs aussi étrangers les uns aux autres que Montaigne, Kierkegaard, Nietzsche ou Hannah Arendt invoqueront son nom, chacun à sa façon. Cette plasticité dit quelque chose : Socrate n'est pas une doctrine qu'on peut adopter ou rejeter, c'est une exigence intellectuelle qu'on peut faire sienne ou ignorer.

Postérité et influence

L'origine d'une discipline

L'histoire de la philosophie occidentale s'organise traditionnellement autour de Socrate. Les penseurs antérieurs sont rassemblés sous l'étiquette de présocratiques, comme si tout ce qui les précédait préparait sa venue. Cette périodisation, héritée des Anciens et systématisée par les modernes, est en partie une construction rétrospective. Elle dit néanmoins une chose réelle : avec Socrate s'installe durablement une manière de pratiquer la philosophie qui ne reposera plus principalement sur la spéculation cosmologique, mais sur l'examen rigoureux des concepts éthiques et politiques.

Sa mort à elle seule fonde un mythe. Le procès et l'exécution d'un homme pour ses idées, son refus de fuir, sa fidélité à ses principes jusque dans la ciguë, ont fixé pour la postérité l'image du philosophe comme témoin de la vérité, prêt à payer sa conviction de sa vie. Cette image traversera les siècles et nourrira la représentation que la philosophie occidentale se fait d'elle-même.

Les écoles socratiques

L'enseignement de Socrate, oral et dialogué, n'a pas produit une école unique mais plusieurs, parfois divergentes, qui se réclament toutes de lui. Cette diversité est révélatrice : le maître n'imposait pas une doctrine, il invitait à penser, et chacun de ses auditeurs a poursuivi ce travail dans une direction propre.

Platon est le disciple dont l'influence aura été la plus considérable. Il fonde l'Académie vers 387 et construit, à partir des intuitions socratiques, une métaphysique élaborée centrée sur la théorie des Formes. Sans Platon, Socrate ne serait sans doute pour nous qu'une figure secondaire dont nous aurions à peine entendu parler.

Aristote, disciple de Platon, conserve la dette envers Socrate tout en s'éloignant de l'idéalisme platonicien. Dans ses Éthiques, il discute longuement les thèses socratiques, notamment l'idée selon laquelle nul n'est volontairement méchant.

Antisthène fonde l'école cynique, qui retient de Socrate l'austérité de vie, le détachement à l'égard des biens matériels et la liberté de parole. Diogène de Sinope poussera ces principes jusqu'à la provocation systématique.

Aristippe de Cyrène fonde l'école cyrénaïque, qui retient au contraire l'idée que le bonheur est l'horizon de la vie philosophique, mais en donnant au plaisir une place que Socrate n'aurait probablement pas reconnue.

Euclide fonde l'école de Mégare, plus tournée vers la logique et la dialectique.

À ces écoles directement issues de Socrate s'ajoute, plus tard, le stoïcisme fondé par Zénon de Cition, qui revendique également cet héritage en mettant l'accent sur la maîtrise de soi et le primat de la vertu.

Une postérité contrastée

Les siècles qui suivent ne cessent de revenir à Socrate, mais en y trouvant à chaque époque autre chose.

Pour les stoïciens de l'Antiquité tardive, Socrate est l'incarnation du sage qui domine les passions et qui reste libre intérieurement même dans la prison. Sénèque le cite régulièrement comme modèle.

À la Renaissance, son retour s'inscrit dans la redécouverte des textes antiques. Montaigne, dans les Essais, lui consacre des pages admiratives, voyant en lui un modèle de naturel, d'humanité et de retenue intellectuelle. Sa formule « que sais-je ? » résonne avec l'ignorance socratique.

Les penseurs des Lumières font de Socrate un héros laïque, libre penseur condamné par l'obscurantisme. Voltaire le rapproche du Christ comme victime de l'intolérance. Diderot voit en lui un précurseur de l'esprit critique.

Kant, au XVIIIe siècle, le tient pour un exemple de la philosophie morale rigoureuse, attachée à la dignité de la personne par-delà l'utilité.

Hegel, au XIXe siècle, voit dans Socrate une figure tragique au sens fort : il représente le moment où la conscience individuelle se dégage de la coutume collective de la cité, mouvement nécessaire mais qui, parce qu'il anticipe sur l'histoire, doit payer ce devancement de sa vie.

Kierkegaard, qui lui consacre sa thèse, Le Concept d'ironie constamment rapporté à Socrate, voit en lui un témoin de la subjectivité existante, irréductible aux systèmes abstraits, et lui doit une part importante de sa propre démarche.

Nietzsche renverse cette tradition admirative. Dans La Naissance de la tragédie, il fait de Socrate le moment où l'esprit grec se corrompt, où la raison étouffe les forces vitales de l'art et du mythe. Socrate, pour Nietzsche, est le premier décadent. Cette critique, qui s'oppose à toute la lignée précédente, montre à quel point la figure socratique reste un enjeu de positionnement philosophique.

Au XXe siècle, Hannah Arendt revient à Socrate dans plusieurs textes pour penser le rapport entre pensée et action, entre conscience individuelle et vie politique. Elle voit dans son refus de l'injustice un modèle pour interroger les régimes totalitaires.

Une présence dans la culture

L'influence de Socrate déborde largement le champ académique. Sa figure traverse la peinture (La Mort de Socrate de Jacques-Louis David, 1787, est l'un des tableaux les plus célèbres du néoclassicisme), le théâtre, la littérature, et plus récemment le cinéma. Il est devenu une icône culturelle qui dépasse de loin sa propre œuvre intellectuelle, telle qu'elle a pu être reconstituée.

Plus largement, des éléments de sa pratique sont entrés dans le langage courant et dans les institutions éducatives. La méthode socratique est aujourd'hui enseignée dans certaines écoles de droit américaines comme technique d'interrogation, utilisée en pédagogie active, citée dans les manuels de management. L'expression « ironie socratique » fait partie du vocabulaire commun, même si son sens originel s'est parfois affaibli en simple synonyme de moquerie.

Une question qui reste ouverte

L'héritage de Socrate pose une difficulté que le temps n'a pas résolue. Faut-il l'admirer comme le fondateur de la rationalité éthique occidentale, ou faut-il, avec Nietzsche, voir en lui le début d'un appauvrissement de la pensée par excès de logique et oubli des forces vives de l'existence ? Cette question n'a pas de réponse univoque. Elle continue de structurer, sourdement, beaucoup de débats contemporains sur la place de la raison, le rôle de la philosophie et le sens d'une vie examinée.

La phrase prêtée à Socrate dans l'Apologie de Platon résume peut-être le mieux ce qu'il a légué : « une vie sans examen ne mérite pas d'être vécue ». Quoi qu'on en pense, cette exigence reste, vingt-cinq siècles plus tard, une question vivante.

Controverses et débats

Le problème socratique

La principale controverse intellectuelle autour de Socrate n'est pas politique ou morale, elle est documentaire. Comme il n'a rien écrit, tout ce que nous savons de lui passe par des intermédiaires qui ne concordent pas. Cette difficulté est si centrale que les historiens de la philosophie l'ont nommée le « problème socratique ».

Quatre sources principales coexistent et donnent quatre Socrate différents.

Le Socrate de Platon est un philosophe ironique, dialecticien redoutable, qui s'engage dans des questions métaphysiques d'envergure. Il est difficile de savoir, dans les dialogues, où s'arrête le Socrate historique et où commence le porte-parole de Platon lui-même. La tradition distingue souvent les « dialogues de jeunesse » (où Socrate serait plus proche de l'original) et les dialogues de maturité (où il devient le véhicule des théories propres à Platon), mais cette distinction reste discutée.

Le Socrate de Xénophon est plus terre à terre. Dans les Mémorables, il apparaît comme un homme sage donnant des conseils pratiques sur la conduite de la vie. Cette image est moins philosophique au sens technique du terme, et certains chercheurs ont soupçonné Xénophon de ne pas avoir compris la dimension la plus exigeante de la pensée de son maître.

Le Socrate d'Aristophane, dans Les Nuées (423 av. J.-C.), est une caricature. Le philosophe y est présenté comme un sophiste mystifiant, qui enseigne à raisonner pour mieux mentir et qui pratique des spéculations cosmologiques absurdes. Cette pièce est un témoignage important parce qu'elle date du vivant de Socrate, mais elle ne dispense pas la moindre objectivité.

Le Socrate d'Aristote est intermédiaire. Aristote n'a pas connu Socrate personnellement, mais il a fréquenté Platon pendant vingt ans. Il attribue à Socrate quelques thèses précises (notamment l'intellectualisme moral) et lui reconnaît deux innovations méthodologiques (la définition par concepts et l'induction). Ce témoignage est plus distancié, mais reste indirect.

Quelle source privilégier ? Les chercheurs sont divisés. Au XIXe siècle, on a souvent tenu Xénophon pour plus fidèle (parce que moins philosophe et donc supposé moins déformant). Au XXe siècle, le balancier est revenu vers Platon, jugé plus profond. Gregory Vlastos, dans la seconde moitié du XXe siècle, a proposé une synthèse influente : le « Socrate historique » serait celui des premiers dialogues platoniciens, distingué du « Socrate platonicien » des dialogues de maturité. Cette hypothèse reste discutée et n'a pas mis fin au débat.

La conséquence est inconfortable mais qu'il faut accepter : nous n'avons pas accès directement à Socrate. Toute affirmation sur sa pensée doit être prise avec prudence et signaler, autant que possible, sur quel témoignage elle s'appuie.

Le sens du procès

Une autre controverse concerne le procès de 399 lui-même. Les chefs d'accusation officiels sont l'impiété et la corruption de la jeunesse. Mais ces motifs religieux et moraux suffisent-ils à expliquer la condamnation ?

Plusieurs commentateurs anciens et modernes y voient un procès politique masqué. Socrate avait été le maître ou le fréquentateur de personnages détestés par la démocratie athénienne restaurée en 403 : Critias, l'un des chefs de la Tyrannie des Trente qui avait terrorisé Athènes pendant huit mois ; Alcibiade, traître à Athènes pendant la guerre du Péloponnèse ; Charmide, autre membre des Trente. La loi d'amnistie de 403 interdisait formellement de poursuivre quiconque pour des faits politiques antérieurs, ce qui aurait obligé les accusateurs à passer par un motif religieux pour atteindre Socrate.

Une autre interprétation insiste sur le caractère socialement subversif de la pratique socratique elle-même. En interrogeant les hommes politiques, les artisans, les religieux, en montrant qu'ils ne savaient pas ce qu'ils prétendaient savoir, Socrate menaçait les autorités traditionnelles de la cité. Sa critique implicite du tirage au sort démocratique, son insistance sur la nécessité d'un savoir pour gouverner, faisaient de lui un adversaire intellectuel du régime, même s'il ne s'engageait pas activement contre lui.

Les deux lectures ne s'excluent pas. Le procès a probablement combiné des griefs politiques, religieux et culturels, dans un contexte d'Athènes affaiblie et anxieuse cherchant à se réorganiser.

Socrate et la démocratie

Le rapport de Socrate à la démocratie athénienne est l'un des points les plus débattus. Plusieurs éléments suggèrent qu'il en était critique. Il dénonce le tirage au sort comme un mauvais mode de sélection des magistrats : on ne tire pas au sort un pilote ou un médecin, pourquoi tirerait-on au sort celui qui gouverne ? Il insiste sur la nécessité d'un savoir pour bien diriger la cité, ce qui implique que tous les citoyens ne sont pas également aptes à le faire.

D'autres éléments tempèrent ce tableau. Socrate refuse, sous la Tyrannie des Trente, d'exécuter un ordre injuste qui l'aurait rendu complice du régime. Il a accompli ses devoirs civiques, payé l'impôt du sang dans plusieurs batailles, et siégé une fois au Conseil. Surtout, dans le Criton, il refuse de fuir Athènes pour ne pas trahir les lois auxquelles il a consenti toute sa vie. Cette fidélité aux lois est difficile à concilier avec un rejet de fond du régime qui les a faites.

Une lecture nuancée s'est imposée. Socrate critique la démocratie athénienne dans sa forme, en particulier l'idée que la compétence politique se distribuerait également entre tous, mais il en accepte la légitimité institutionnelle. Il représente moins un adversaire qu'un dissident interne, qui pousse la démocratie à s'examiner elle-même.

Cette ambiguïté a été récupérée de manière opposée à travers l'histoire. Les régimes autoritaires ont parfois invoqué Socrate pour critiquer la démocratie. Les défenseurs de la démocratie libérale ont aussi invoqué Socrate, en mettant l'accent sur sa fidélité aux lois et son refus de la violence politique. Aucune des deux lectures n'épuise le personnage.

L'intellectualisme moral est-il tenable ?

La thèse selon laquelle nul n'est volontairement méchant pose un problème philosophique majeur. Elle implique que toute faute morale est en réalité une erreur cognitive : si nous savions véritablement ce qui est bon, nous le ferions. Mais cette position semble contredite par l'expérience quotidienne. Il arrive de savoir qu'on devrait agir d'une certaine manière et d'agir autrement, par faiblesse, par passion, par lassitude. C'est ce qu'Aristote nommera l'akrasie.

Le débat n'est pas clos. Les héritiers de Socrate (notamment les stoïciens) ont maintenu la thèse en sa version forte. Les héritiers d'Aristote, plus nombreux dans la tradition occidentale, ont au contraire admis l'existence d'un fossé entre connaissance et action, en attribuant un rôle aux affects, aux habitudes, à la volonté. La psychologie moderne, en mettant en évidence les mécanismes cognitifs et émotionnels qui orientent nos décisions, a apporté de nouveaux arguments contre l'intellectualisme. Mais des courants contemporains, en éthique notamment, conservent l'idée socratique que mieux comprendre conduit à mieux agir.

La question reste vivante : agissons-nous mal parce que nous ne savons pas, ou agissons-nous mal alors que nous savons ?

L'enjeu de l'ironie

Un dernier débat concerne ce qu'on appelle l'ironie socratique. Dans les dialogues, Socrate feint régulièrement l'ignorance. Il dit ne pas savoir ce qu'est la justice, le courage, la piété, et demande à son interlocuteur de l'instruire. Mais le déroulement de l'entretien montre généralement que Socrate sait, au moins en partie, où il veut emmener son partenaire.

Cette ironie est-elle un procédé pédagogique au service de la vérité, ou bien une manipulation rhétorique qui place Socrate en position de supériorité ? Kierkegaard, dans sa thèse de 1841, a soutenu que l'ironie socratique est un mode d'existence : c'est la position de qui se tient à distance des certitudes qu'il critique, sans en proposer d'autres. D'autres lecteurs, plus sévères, ont vu dans cette ironie une forme d'orgueil intellectuel, voire de mépris pour les interlocuteurs.

Cette question, comme les précédentes, n'a pas de réponse univoque. Elle invite chaque lecteur à se positionner sur ce que doit être la philosophie : un exercice de vérité partagée, ou un combat où l'on confronte des positions et où le plus rigoureux l'emporte.

Pour aller plus loin

Les sources antiques à lire en priorité

Pour entrer dans la pensée de Socrate, le mieux reste de lire les textes qui le mettent en scène. Trois dialogues de Platon forment un ensemble cohérent autour du procès et de la mort, et constituent l'entrée la plus directe.

L'Apologie de Socrate rapporte le discours de défense de Socrate devant ses juges. C'est un texte court, accessible, qui donne à entendre la voix philosophique de Socrate dans une situation extrême. On y trouve la fameuse mission divine confiée par l'oracle de Delphes, la pratique du questionnement, l'affirmation qu'une vie sans examen ne mérite pas d'être vécue. C'est le texte à lire en premier.

Le Criton se déroule dans la prison, quelques jours avant l'exécution. Criton, ami fortuné de Socrate, est venu lui proposer de s'évader. Le dialogue qui s'engage permet à Socrate d'exposer sa conception du rapport du citoyen à la loi. Court, dense, il pose des questions politiques qui n'ont pas vieilli.

Le Phédon raconte les derniers entretiens de Socrate, le jour de sa mort, sur l'immortalité de l'âme. Plus long et plus difficile que les deux précédents, il contient des arguments métaphysiques sophistiqués qui sont probablement davantage de Platon que de Socrate. Mais le récit de la mort, dans les dernières pages, fait partie des grands textes de la littérature philosophique.

D'autres dialogues pour approfondir

Une fois ces trois textes lus, plusieurs autres dialogues de Platon mettent Socrate en scène dans différentes situations. Le Banquet présente un Socrate amoureux et inspiré, à travers le portrait fameux qu'en fait Alcibiade. La République est une œuvre plus ambitieuse où Socrate construit, avec ses interlocuteurs, une cité idéale qui sert à examiner ce qu'est la justice. Le Ménon introduit la doctrine de la réminiscence à partir d'une scène célèbre où Socrate fait découvrir une démonstration géométrique à un jeune esclave. Le Gorgias est une discussion vigoureuse sur la rhétorique et la justice qui contient des passages parmi les plus politiques de la pensée socratique.

Pour qui veut un Socrate moins philosophique mais plus quotidien, les Mémorables de Xénophon offrent un portrait alternatif. On y voit Socrate donner des conseils pratiques, discuter avec des artisans, manifester un sens commun parfois absent des dialogues platoniciens. C'est un complément utile, qui rappelle qu'il n'existe pas une seule manière de lire Socrate.

Biographies et études modernes

Pour situer Socrate dans son contexte historique, plusieurs ouvrages contemporains sont remarquables.

Socrate de Louis-André Dorion (Paris, PUF, collection « Que sais-je ? », plusieurs éditions) propose une introduction courte et rigoureuse. Dorion est l'un des grands spécialistes francophones, ses travaux insistent sur l'importance souvent négligée du témoignage de Xénophon.

Socrate, ironie et philosophie morale de Gregory Vlastos (Aubier, 1994 pour la traduction française) reste une référence académique. Vlastos défend la thèse selon laquelle on peut distinguer un Socrate historique dans les premiers dialogues de Platon. Le livre est exigeant mais structurant.

La Vie de Socrate d'Alban Dignat (Fayard, 2010) propose une reconstitution biographique soigneuse, qui fait dialoguer les sources et les interprétations sans imposer une vision unique.

Qu'est-ce que la philosophie antique ? de Pierre Hadot (Gallimard, 1995) replace Socrate dans l'histoire longue de la philosophie comme manière de vivre. Hadot insiste sur la dimension existentielle et exercitielle de la pensée antique, et fait de Socrate une figure inaugurale de cette conception.

Pour découvrir la méthode socratique en pratique

Au-delà de la lecture, plusieurs ouvrages contemporains s'efforcent de transposer la méthode socratique dans des contextes actuels.

L'art de la maïeutique de Marc Sautet (Hachette, 1995) prolonge l'expérience des « cafés philosophiques » que l'auteur a popularisés en France dans les années 1990, en montrant comment l'interrogation socratique peut animer une conversation entre non-spécialistes.

Plato, Not Prozac! de Lou Marinoff (traduit en français sous le titre Platon, pas Prozac !, Logiques, 2000) propose une « consultation philosophique » d'inspiration socratique, parfois critiquée pour ses simplifications, mais qui a contribué à diffuser largement l'idée que la philosophie peut être un outil pratique d'examen de soi.

Le procès comme événement historique

Pour qui s'intéresse particulièrement au procès, Le Procès de Socrate de Mario Sina (traduit en français par Ph. Brunet, Bouquins, 2004) et Trial of Socrates d'I. F. Stone (Anchor, 1989) proposent deux lectures contrastées, l'une plus traditionnelle, l'autre plus critique à l'égard de Socrate, qu'Stone tient pour un véritable adversaire de la démocratie. Cette controverse même, qui oppose deux visions du personnage, est instructive.

Une approche par le théâtre

Enfin, plusieurs adaptations théâtrales contemporaines permettent d'aborder Socrate par la scène. La Mort de Socrate d'Éric-Emmanuel Schmitt, Socrate, mon amour du même auteur, ou diverses mises en scène du Phédon offrent une expérience différente du dialogue philosophique. Le caractère oral de la pensée socratique, sa naissance dans une parole adressée, s'y retrouve sous une forme qui complète heureusement la lecture solitaire des textes.

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