Élenchos

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Méthode socratique de questionnement consistant à examiner les croyances d'un interlocuteur pour révéler leurs contradictions internes et l'amener à reconnaître son ignorance.

Définition approfondie

L'élenchos désigne la méthode socratique de questionnement qui consiste à examiner les croyances d'un interlocuteur en exposant leurs contradictions internes. Ce n'est pas un simple débat ni une réfutation polémique : c'est un dispositif réglé, où Socrate part d'une thèse défendue par l'interlocuteur, obtient son accord sur des prémisses supplémentaires, puis montre que ces prémisses contredisent la thèse de départ. L'effet recherché n'est pas la victoire dialectique mais la prise de conscience par l'interlocuteur que son savoir présumé n'en était pas un.

Étymologie

Le terme élenchos vient du grec ἔλεγχος, dont les sens premiers, attestés dès Homère, sont moins logiques que moraux : « honte », « blâme », « réfutation infamante ». Le dictionnaire Bailly relève même le sens littéral d'« objet de la honte ». Le verbe associé, ἐλέγχω (elenchô), peut signifier « faire honte », « confondre », « convaincre d'erreur », avant de prendre, dans la prose philosophique, le sens plus neutre d'« examiner » ou « mettre à l'épreuve ».

Cette double valeur, logique et morale, est constitutive. Quand Socrate réfute un interlocuteur, il ne se contente pas de démontrer une contradiction abstraite : il met l'interlocuteur en présence de sa propre incohérence et l'effet attendu est une forme de honte intellectuelle salutaire, qui peut ouvrir vers une recherche véritable.

Traductions

Plusieurs traductions françaises coexistent dans la littérature philosophique. « Réfutation » est la plus courante, mais elle peut suggérer un objectif polémique étranger à la démarche socratique. « Examen » rend mieux la dimension d'enquête. « Examen critique » ou « examen réfutatif » sont parfois utilisés pour combiner les deux dimensions. Beaucoup d'auteurs francophones contemporains, à la suite de Louis-André Dorion, conservent simplement le terme grec translittéré, par souci de précision.

Le mot a aussi survécu en latin sous la forme elenchus, qu'on retrouve dans des expressions techniques comme ignoratio elenchi (« ignorance de la réfutation »), nom d'un sophisme aristotélicien.

Sens commun et sens technique

Le mot élenchos n'est pas passé dans le langage courant français, contrairement à d'autres termes socratiques comme « ironie » ou « maïeutique ». Quand on parle d'élenchos aujourd'hui, c'est presque toujours dans un contexte savant. Une confusion fréquente consiste à le confondre avec la méthode socratique en général, qui inclut d'autres opérations comme l'ironie socratique ou la maïeutique. L'élenchos n'est qu'un moment de cette méthode, le moment réfutatif.

Contexte d'émergence

L'élenchos est inséparable de la pratique philosophique de Socrate au Ve siècle avant J.-C., à Athènes. Il s'inscrit dans un contexte intellectuel marqué par la rhétorique des sophistes, qui enseignaient l'art de persuader sur n'importe quel sujet, contre rémunération. Socrate prend le contre-pied de cette posture : il refuse de prétendre savoir, refuse de se faire payer et refuse d'exposer des thèses positives. Sa pratique consiste à examiner les opinions des autres, en commençant par celles des prétendus experts.

Il faut souligner que Socrate n'a rien écrit. L'élenchos nous est connu par ses disciples, principalement Platon dans les dialogues dits « de jeunesse » ou « socratiques » (Apologie, Criton, Lachès, Charmide, Euthyphron, Hippias Mineur, Ion et Protagoras), et secondairement par Xénophon dans ses Mémorables. Il y a donc un problème classique d'interprétation : ce qu'on appelle l'élenchos socratique est en fait l'élenchos tel que Platon le met en scène et la question de la fidélité de Platon au Socrate historique reste discutée.

L'élenchos répond à un problème précis : comment évaluer les prétentions au savoir, en particulier en matière éthique ? Si quelqu'un affirme savoir ce qu'est la justice, le courage ou la piété, comment vérifier cette prétention sans avoir soi-même un critère préalable ? La réponse socratique est qu'on peut au moins tester la cohérence interne de ses affirmations. Si elles se contredisent entre elles, on a la preuve que cette personne ne sait pas ce qu'elle prétend savoir.

Articulation du concept

La structure standard selon Vlastos

Le philosophe américain Gregory Vlastos a proposé en 1983 une analyse devenue classique de la structure logique de l'élenchos, dans son article The Socratic Elenchus. Sa formalisation, dite « élenchos standard », identifie cinq étapes :

  1. L'interlocuteur affirme une thèse P (par exemple : « le courage est une endurance de l'âme »).
  2. Socrate obtient son accord sur des prémisses supplémentaires Q et R (par exemple : « le courage est une belle chose » et « l'endurance ignorante n'est pas une belle chose »).
  3. Socrate fait reconnaître à l'interlocuteur que Q et R, prises ensemble, impliquent non-P.
  4. L'interlocuteur est forcé d'admettre que non-P est vraie, donc que P est fausse.
  5. Socrate considère qu'il a prouvé que non-P est vraie, et non simplement que la thèse de l'interlocuteur est inconsistante avec ses autres croyances.

La cinquième étape est la plus discutée. Beaucoup d'interprètes (Michael Frede, Hugh Benson) refusent cette conclusion forte : pour eux, l'élenchos ne prouve jamais que non-P, il montre seulement que l'interlocuteur a un système de croyances incohérent. Cette différence n'est pas anodine, on y revient plus loin.

Le rôle des prémisses supplémentaires

Une particularité essentielle de l'élenchos est que les prémisses Q et R ne sont pas démontrées par Socrate. Il les fait simplement accepter par son interlocuteur, le plus souvent parce qu'elles paraissent évidentes ou conformes aux croyances partagées. C'est un point fort et un point faible. Un point fort : Socrate n'a pas à défendre un système doctrinal, il travaille à l'intérieur des engagements de son interlocuteur. Un point faible : la portée de la réfutation reste relative aux opinions admises par l'interlocuteur. Un interlocuteur qui refuserait Q ou R échapperait à la réfutation.

L'aporie comme résultat typique

La plupart des dialogues socratiques de jeunesse se terminent sur une aporie, c'est-à-dire un état d'impasse, où l'interlocuteur et Socrate reconnaissent qu'ils ne savent pas ce qu'ils croyaient savoir. Le Lachès, sur le courage, le Charmide sur la tempérance, l'Euthyphron sur la piété, le Lysis sur l'amitié, tous se concluent sans définition stable du concept examiné. Cette structure aporétique a été longtemps perçue comme un échec, mais l'interprétation contemporaine la lit plutôt comme un effet recherché : l'aporie est la condition de toute recherche authentique, parce qu'elle libère la pensée de ses fausses certitudes.

Distinction avec la maïeutique et l'ironie

L'élenchos est souvent confondu avec deux autres dimensions de la méthode socratique, qu'il faut distinguer :

  • La maïeutique est l'art d'« accoucher » les esprits, c'est-à-dire d'amener l'interlocuteur à formuler par lui-même une vérité qu'il portait sans le savoir. Elle apparaît dans le Théétète. Là où l'élenchos est négatif (il défait des fausses croyances), la maïeutique serait positive (elle aide à formuler des croyances vraies). Cette distinction est contestée par certains commentateurs qui considèrent qu'il s'agit de deux faces d'un même processus.
  • L'ironie socratique est l'attitude générale de Socrate, qui feint l'ignorance pour amener l'interlocuteur à exposer ses propres présupposés. C'est moins une opération logique qu'une posture pédagogique et rhétorique.

Pour le dire vite : l'élenchos est l'opération réfutative, la maïeutique son éventuel prolongement positif et l'ironie le ton qui accompagne l'ensemble.

Une méthode ou un ensemble de méthodes ?

L'idée même qu'il existe une « méthode socratique » unifiée a été contestée. Des commentateurs comme Gary Alan Scott ont montré que Platon met en scène Socrate dans des situations très diverses, qui ne se laissent pas réduire à un schéma unique. Certains dialogues procèdent par exemples, d'autres par hypothèse, d'autres par analogie. L'élenchos au sens strict de Vlastos serait un cas particulier parmi d'autres, particulièrement présent dans le Gorgias et dans certains dialogues de jeunesse, mais pas un modèle général.

Réception et postérité

Aristote et le détournement logique

Aristote reprend le terme élenchos dans ses Réfutations sophistiques, mais il l'inscrit dans un cadre purement logique. Pour Aristote, l'élenchos est une réfutation syllogistique formellement valide et son analyse vise à identifier les sophismes qui imitent la réfutation sans en avoir la rigueur. La dimension morale et existentielle du terme grec, présente chez Socrate, s'estompe au profit d'une approche technique de la logique de l'argumentation. C'est cette tradition aristotélicienne qui passera dans la scolastique médiévale, avec l'expression ignoratio elenchi qui désigne un sophisme classique.

L'élenchos dans la pensée moderne

Le procédé socratique a été redécouvert et reformulé à plusieurs reprises dans la philosophie moderne. La méthode hypothético-déductive de Karl Popper a parfois été présentée comme une version sophistiquée de l'élenchos : on teste une hypothèse en cherchant à la réfuter plutôt qu'à la confirmer. Le procès socratique de l'argumentation, qui valorise la réfutation comme test de validité, s'inscrit dans cette généalogie.

Plus largement, dans la pédagogie contemporaine, l'expression « méthode socratique » désigne souvent une pratique d'enseignement par questions plutôt que par exposé magistral. Cette appellation est souvent abusive : la méthode socratique au sens strict suppose une visée de réfutation et une honnêteté intellectuelle de l'interlocuteur. Une simple maïeutique pédagogique, qui guide l'élève vers une réponse attendue, n'est pas un élenchos socratique.

Le débat Vlastos et ses suites

Depuis l'article de Vlastos en 1983, la littérature secondaire sur l'élenchos a connu une véritable explosion. Les principales questions débattues sont :

  • L'élenchos prouve-t-il quelque chose, ou se contente-t-il de montrer une incohérence ? (débat Vlastos contre Frede, Benson, Brickhouse et Smith)
  • L'élenchos suppose-t-il que l'interlocuteur parle sincèrement de ses propres croyances, ou peut-il fonctionner dans une discussion purement formelle ? (Vlastos défend la première thèse, contestée par d'autres)
  • Y a-t-il un seul élenchos ou plusieurs ? (la position pluraliste de Scott et de nombreux contributeurs au volume Does Socrates Have a Method? en 2002)

Le volume collectif Does Socrates Have a Method?, paru en 2002 sous la direction de Gary Alan Scott, marque un tournant : il interroge la possibilité même d'identifier une « méthode élenctique » unifiée et propose plutôt d'étudier la pluralité des stratégies argumentatives socratiques.

En France, les travaux de Louis-André Dorion ont fourni des analyses précises de l'élenchos dans des dialogues spécifiques, en montrant notamment comment le procès de Socrate dans l'Apologie subvertit l'élenchos juridique au profit d'un élenchos philosophique.

Exemples et illustrations

Le cas du courage dans le Lachès

L'exemple souvent cité est celui du dialogue Lachès, où Socrate examine la nature du courage avec deux généraux athéniens, Nicias et Lachès. Lachès propose d'abord : « Le courage, c'est demeurer à son poste et résister à l'ennemi. » Socrate obtient son accord sur le fait que des situations existent où le courage consiste à se replier (le retrait stratégique). Lachès doit donc admettre que sa définition est trop étroite. Il propose alors : « Le courage est une endurance de l'âme. » Socrate obtient son accord sur le fait que toute endurance n'est pas une belle chose (l'endurance dans le mal, par exemple), donc que toute endurance n'est pas du courage. Lachès est à nouveau réfuté. Le dialogue se poursuit avec Nicias, qui propose une définition plus sophistiquée du courage comme « savoir de ce qui est à craindre et à ne pas craindre », puis l'élenchos se prolonge jusqu'à l'aporie finale.

Le cas de la piété dans l'Euthyphron

Dans l'Euthyphron, Socrate rencontre Euthyphron sur les marches du tribunal, où celui-ci s'apprête à intenter un procès à son propre père. Euthyphron justifie son action par la piété et Socrate lui demande ce qu'est la piété. Euthyphron propose plusieurs définitions, dont la plus célèbre : « Le pieux, c'est ce qui est aimé des dieux. » Socrate l'amène à reconnaître que les dieux peuvent être en désaccord entre eux, donc qu'une même action peut être à la fois pieuse et impie selon les dieux qu'on consulte. La définition est intenable. Le dialogue se conclut sans qu'Euthyphron ne sache plus ce qu'est la piété, ce qui ne l'empêche pas de partir au tribunal poursuivre son père. L'ironie est cinglante.

Une expérience de pensée actuelle

Imaginez que vous affirmiez avec conviction : « Une bonne éducation, c'est apprendre aux enfants à respecter l'autorité. » Un examen élenctique commencerait par vous faire reconnaître quelques évidences : que l'autorité peut se tromper, qu'il est arrivé historiquement que des autorités prescrivent le mal et qu'on attend d'un enfant éduqué qu'il refuse de participer à un mal manifeste, même si une autorité le lui ordonne. Vous voilà conduit à reconnaître que respecter l'autorité ne peut pas être le critère ultime de la bonne éducation, puisque dans certains cas ce respect serait précisément la marque d'une mauvaise éducation. Votre définition initiale ne tient plus, sans qu'on vous ait imposé une définition concurrente. C'est l'effet typique de l'élenchos : on ne sait plus ce qu'on croyait savoir.

« La vie sans examen ne vaut pas d'être vécue. »

Socrate, dans Platon, Apologie de Socrate, 38a

Pour aller plus loin

  • Platon, Apologie de Socrate, Criton, Lachès, Charmide, Euthyphron. Édition recommandée : la traduction de Luc Brisson chez GF Flammarion, fiable et accessible. Ces dialogues de jeunesse sont le terrain d'observation principal de l'élenchos en action.
  • Gregory Vlastos, Socratic Studies, édité par Myles Burnyeat, Cambridge University Press, 1994. Le texte de référence sur l'élenchos, qui a structuré toute la discussion contemporaine. Réservé à des lecteurs déjà familiers de Platon, mais accessible avec un peu d'effort.
  • Louis-André Dorion, Socrate, PUF, collection « Que sais-je ? », 2004. Une introduction française très claire, qui consacre des pages précises à l'élenchos et à ses interprétations.
  • Gary Alan Scott (dir.), Does Socrates Have a Method? Rethinking the Elenchus in Plato's Dialogues and Beyond, Pennsylvania State University Press, 2002. Le volume collectif qui a remis en question l'unicité de l'élenchos socratique. Pour lecteurs avancés.
  • L'article Socrates de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, librement accessible en ligne, fournit une excellente synthèse à jour des débats.

Sources

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, articles Socrates et Plato's Shorter Ethical Works (plato.stanford.edu).
  • Wikipédia français, articles Méthode socratique et Ignoratio elenchi.
  • Wikipédia anglais, article Socratic method.
  • Louis-André Dorion, « La subversion de l'elenchos juridique dans l'Apologie de Socrate », Revue philosophique de Louvain, 1990.
  • Williams College, document pédagogique « The Socratic Elenchus and Practical Concerns ».
  • Université de Montréal, mémoire sur l'élenchos standard dans l'Alcibiade.
  • Wiktionnaire, entrées ἔλεγχος et elenchus.
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