Lettre sur l'humanisme

Fiche rédigée avec l'assistance d'une IA - peut contenir des erreurs. En savoir plus

Titre original : Brief über den Humanismus

Publication : 1947

Type : Article

Analyse

Présentation

La Lettre sur l'humanisme (Brief über den Humanismus) est un texte bref et dense de Martin Heidegger, rédigé en 1946 sous forme de lettre adressée au philosophe français Jean Beaufret, et publiée en volume en 1947. Elle constitue l'un des textes les plus lus de la seconde période de Heidegger et l'un des documents essentiels pour comprendre le tournant (Kehre) que sa pensée opère à partir des années 1930.

Motivée par une question de Beaufret (« Comment redonner sens au mot humanisme ? »), la lettre prend appui sur la conférence de Jean-Paul Sartre L'existentialisme est un humanisme (1945) pour marquer une distance radicale à l'égard de tout humanisme, y compris de son existentialisme sartrien. Heidegger y refonde son projet philosophique comme pensée de l'être en réponse à ce qu'il tient pour la clôture métaphysique de la tradition occidentale.

Contexte historique

Le texte est rédigé dans un contexte particulièrement chargé. Heidegger, membre du Parti nazi de 1933 à 1945, recteur de l'université de Fribourg en 1933-1934, est interdit d'enseignement par la commission de dénazification française à partir de 1945. Il vit alors retiré dans sa cabane de Todtnauberg, dans la Forêt-Noire, en marge de la vie universitaire.

Jean Beaufret, jeune philosophe français qui deviendra son principal interlocuteur en France, lui adresse le 10 novembre 1946 une série de questions. La Lettre sur l'humanisme est la réponse à ces questions, envoyée en décembre 1946 et publiée l'année suivante à Berne. Elle est simultanément publiée en annexe d'un ouvrage regroupant le texte De l'essence de la vérité.

Le contexte philosophique est celui du triomphe de l'existentialisme sartrien en France. La conférence L'existentialisme est un humanisme, prononcée en octobre 1945 et publiée en 1946, avait connu un immense succès public et présentait Heidegger, à côté d'autres, comme l'un des maîtres de la nouvelle philosophie existentialiste. Heidegger saisit l'occasion de la lettre pour marquer son désaccord fondamental avec cette lecture de son œuvre.

Structure du texte

Le texte, non divisé en chapitres formels, suit une progression conduite par les questions successives de Beaufret et par les analyses que Heidegger en tire.

Il commence par des considérations sur l'action et la pensée, refusant la valorisation habituelle de l'action au profit d'une conception de la pensée comme accomplissement d'un rapport à l'être. Il aborde ensuite la question de la relation entre pensée et technique, puis celle du langage compris comme « maison de l'être ».

Le cœur du texte est constitué par une critique serrée de la conférence sartrienne et de tout humanisme, quelle qu'en soit la forme (chrétien, marxiste, existentialiste). Heidegger y expose sa propre conception de l'homme comme « berger de l'être », engagé dans une relation d'écoute et de garde qui excède toute définition anthropologique.

Le texte se poursuit par des développements sur la question éthique, sur le rapport entre philosophie et politique, sur la nature du « penser » comme différent à la fois du calcul technique et de la contemplation métaphysique traditionnelle. Il se conclut sur une méditation de la fonction du langage et sur la nécessité, pour la pensée à venir, de sortir de l'orbite de la métaphysique.

Thèses centrales

La première thèse est le refus de tout humanisme. Heidegger soutient que l'humanisme, entendu comme doctrine qui définit l'homme et pose sa dignité au centre du dispositif philosophique, appartient à la métaphysique. En pensant l'homme à partir d'une définition (rationnel, libre, créateur, etc.), l'humanisme rate ce qui, dans l'homme, excède toute définition : sa relation ouverte à l'être. Cette relation, non conceptuelle, ne peut être thématisée par une doctrine mais reçue par une pensée qui écoute.

La deuxième thèse concerne le langage. « Le langage est la maison de l'être. Dans son abri, habite l'homme. » Cette formule, plusieurs fois répétée dans la lettre, marque le déplacement fondamental de la pensée heideggérienne après le tournant : l'être n'est pas d'abord ce que l'homme pense, il est ce qui vient à la parole et qui, dans cette venue, ouvre à l'homme la possibilité d'habiter le monde. La pensée est écoute de ce dire de l'être, et non maîtrise conceptuelle d'un objet.

La troisième thèse est celle de l'homme comme « berger de l'être ». Contrairement à la définition métaphysique traditionnelle qui fait de l'homme le maître de l'étant, Heidegger propose de le penser comme celui qui garde et laisse être ce qui se donne. Cette redéfinition rompt avec l'anthropocentrisme humaniste et propose une figure éthique où l'ouverture attentive prime sur l'action volontariste.

La quatrième thèse porte sur l'histoire de la métaphysique. Heidegger soutient que la philosophie occidentale, depuis Platon, s'est constituée comme oubli de la question de l'être au profit de la question de l'étant. Cet oubli culmine dans la technique moderne, où l'étant est intégralement rendu disponible pour la manipulation, sans plus laisser d'espace à la question de son sens d'être. Sortir de cette clôture demande une pensée nouvelle, préparée mais non encore accomplie, dont la lettre esquisse quelques traits.

Réception et postérité

La Lettre sur l'humanisme rencontre en France un accueil considérable. Elle contribue de manière décisive à l'introduction du second Heidegger dans le paysage philosophique français et devient une référence pour toute une génération de philosophes, notamment Jacques Derrida, Emmanuel Levinas, Michel Haar, Jean-Luc Marion et Jean-François Courtine.

Sartre lui-même prend acte de la critique heideggérienne et modifie certaines formulations de sa propre pensée, sans renoncer à son projet existentialiste. Le débat entre existentialisme et pensée heideggérienne de l'être marque durablement la philosophie française d'après-guerre.

L'ouvrage nourrit également, dans les décennies suivantes, les débats sur la question de la technique, sur les rapports entre philosophie et politique et sur l'anti-humanisme théorique du structuralisme et du poststructuralisme. Les Cahiers noirs de Heidegger, publiés à partir de 2014, ont ravivé les débats sur l'articulation entre son engagement politique passé et sa pensée philosophique, y compris pour la Lettre.

Controverses et interprétations

Les controverses sont nombreuses et anciennes. La question centrale est celle du rapport entre l'engagement nazi de Heidegger et sa pensée philosophique, y compris la présente Lettre. Certains lecteurs y voient une entreprise d'auto-blanchiment philosophique : en refusant tout humanisme, y compris marxiste et existentialiste, Heidegger éviterait à bon compte d'assumer sa propre trajectoire politique. D'autres soulignent que la lettre ne se réduit pas à cette dimension apologétique et qu'elle articule des thèses philosophiques dont la portée dépasse ce contexte.

La lecture de Sartre proposée par Heidegger a également été discutée. Sartre a maintenu que sa propre position n'était pas réductible à l'humanisme métaphysique visé par la critique heideggérienne. Le dialogue impossible entre les deux philosophes est devenu un topos des études philosophiques contemporaines.

La thèse de l'oubli de l'être et de l'histoire de la métaphysique comme déclin a été contestée par des lecteurs qui y voient une reconstruction rétrospective idéalisée. Les études contemporaines sur Platon et Aristote ont notamment nuancé l'idée d'un « oubli » originel et systématique de la question de l'être.

Enfin, l'articulation entre la pensée de l'être et une éthique concrète a suscité des débats considérables. Emmanuel Levinas prendra ses distances avec ce qu'il tient pour la primauté insuffisante de l'éthique dans la pensée heideggérienne, primauté qu'il défendra dans Totalité et Infini.

Citations clés

« Le langage est la maison de l'être. Dans son abri, habite l'homme. Les penseurs et les poètes sont les gardiens de cet abri » : formule qui condense le déplacement heideggérien après le tournant, du sujet pensant vers le langage comme lieu de l'être.

« L'homme n'est pas le maître de l'étant. L'homme est le berger de l'être » : formule qui propose la redéfinition non métaphysique de l'homme comme celui qui garde et laisse être ce qui se donne.

Sur l'existentialisme sartrien, Heidegger écrit qu'affirmer, à la suite de Sartre, que « l'existence précède l'essence » ne fait qu'inverser la formule métaphysique traditionnelle sans en sortir : c'est encore de la métaphysique, quoique renversée.

Sur la fonction de la pensée, Heidegger rappelle qu'elle n'est ni théorique ni pratique au sens habituel de ces termes ; elle est engagée par l'être et se distingue à la fois de la simple contemplation et de l'action calculée.

Pour aller plus loin

Le texte est disponible en français dans le recueil Questions III et IV (Gallimard, collection Tel), qui rassemble plusieurs textes importants de la seconde période heideggérienne.

En complément, on lira Être et Temps pour la première période, dont la Lettre déplace explicitement le vocabulaire, ainsi que les cours et essais rassemblés dans Chemins qui ne mènent nulle part (Holzwege) et dans Essais et conférences. La conférence de Sartre L'existentialisme est un humanisme éclaire, par opposition, le propos de la Lettre.

Sur la pensée heideggérienne, on peut consulter Jean Beaufret (Dialogue avec Heidegger), Jean Greisch (Ontologie et temporalité) et, dans le monde anglophone, la biographie critique de Rüdiger Safranski.

Sources

Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Martin Heidegger ».

Wikipédia (versions française et anglaise), articles « Lettre sur l'humanisme » et « Martin Heidegger ».

Rüdiger Safranski, Heidegger et son temps, biographie de référence.

Jean Greisch, Ontologie et temporalité. Esquisse d'une interprétation intégrale de Sein und Zeit, ouvrage de référence.