L'a priori

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Difficulté : 4/5

Ce qui est antérieur et indépendant de l'expérience. Chez Kant, des formes a priori (espace, temps, catégories) structurent l'expérience et rendent possibles les jugements synthétiques a priori, fondement de la science.

Définition approfondie

L'a priori désigne, en philosophie, ce qui est antérieur et indépendant de l'expérience. Une connaissance a priori est une connaissance que nous possédons ou pouvons justifier sans recourir à l'observation, par opposition à la connaissance a posteriori, qui dérive de l'expérience. C'est Emmanuel Kant qui a donné à cette distinction sa forme classique et sa portée décisive.

Les expressions viennent du latin : a priori signifie « à partir de ce qui est avant », a posteriori « à partir de ce qui est après ». L'a priori précède l'expérience, l'a posteriori la suit. Que tous les corps soient étendus est connu a priori (il suffit d'analyser le concept de corps) ; que tel corps soit lourd ou chaud est connu a posteriori (il faut l'observer).

Kant croise cette distinction avec une autre, celle des jugements analytiques et synthétiques. Un jugement analytique est celui dont le prédicat est déjà contenu dans le sujet (« tout corps est étendu ») : il explicite, sans rien apprendre de nouveau. Un jugement synthétique ajoute au sujet une information nouvelle (« ce corps est lourd »). Le croisement de ces deux distinctions débouche sur la question qui commande toute la philosophie kantienne.

Contexte d'émergence

La distinction de l'a priori et de l'a posteriori est ancienne, mais Kant lui donne un rôle nouveau dans la Critique de la raison pure. Sa question fondatrice est célèbre : des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ? C'est-à-dire : pouvons-nous avoir des connaissances qui soient à la fois informatives (synthétiques, elles nous apprennent quelque chose de nouveau sur le monde) et nécessaires et universelles (a priori, indépendantes de l'expérience) ?

L'enjeu est considérable. Les vérités de l'expérience (a posteriori) sont informatives mais contingentes : elles auraient pu être autres, et rien ne garantit qu'elles vaudront toujours. Les vérités purement logiques (analytiques a priori) sont nécessaires mais ne nous apprennent rien de neuf. Or la science, en particulier les mathématiques et la physique, semble bien produire des énoncés à la fois nécessaires et informatifs. Comment est-ce possible ? Répondre à cette question, c'est comprendre comment la connaissance scientifique est possible, ce qui est tout le projet de Kant.

Articulation du concept

La réponse de Kant est que les jugements synthétiques a priori sont possibles parce que notre esprit dispose de formes a priori qui structurent l'expérience. Ces formes ne viennent pas de l'expérience ; elles sont les conditions qui la rendent possible. Kant en distingue deux types.

Les formes a priori de la sensibilité sont l'espace et le temps. Nous ne tirons pas l'espace et le temps de l'expérience ; au contraire, toute expérience suppose déjà l'espace et le temps comme cadres dans lesquels les choses nous sont données. C'est pourquoi les mathématiques, qui portent sur l'espace (la géométrie) et sur le temps (l'arithmétique, selon Kant), sont synthétiques a priori : elles nous apprennent quelque chose, tout en étant nécessaires et universelles.

Les catégories a priori de l'entendement, comme la causalité, la substance, l'unité, sont les concepts purs par lesquels l'entendement organise le donné sensible en objets pensables. La causalité, en particulier, n'est pas tirée de l'expérience (c'était la leçon de Hume) : elle est une catégorie a priori que l'esprit applique nécessairement à tout phénomène. C'est ainsi que Kant fonde la nécessité des lois de la nature.

La portée de cette analyse est immense. Elle fonde l'idéalisme transcendantal : si l'esprit impose ses formes a priori au donné, alors nous ne connaissons les choses que telles qu'elles nous apparaissent (phénomène et noumène), structurées par ces formes, et non telles qu'elles sont en soi. L'a priori est donc la clé qui articule toute la théorie kantienne de la connaissance.

Réception et postérité

La notion d'a priori et la question des jugements synthétiques a priori ont structuré une grande part de la philosophie ultérieure. Mais elles ont aussi été vivement contestées, et leur histoire est faite de remises en question.

Le coup le plus rude est venu des développements scientifiques et de la philosophie analytique. Kant tenait la géométrie euclidienne et la physique newtonienne pour des modèles de connaissance synthétique a priori. Or l'apparition des géométries non euclidiennes, puis la relativité d'Einstein, ont montré que l'espace physique n'était pas nécessairement celui que Kant croyait a priori. Ce qu'il prenait pour des vérités nécessaires de l'esprit s'est révélé révisable. Cela a conduit beaucoup de philosophes à douter qu'il existe de véritables synthétiques a priori.

Au XXe siècle, le philosophe Willard Van Orman Quine a porté une attaque célèbre contre la distinction même de l'analytique et du synthétique, contestant qu'on puisse tracer une frontière nette entre vérités de raison et vérités de fait. Ces critiques ont profondément remanié le paysage, sans pour autant faire disparaître les questions kantiennes. La notion d'a priori reste discutée : y a-t-il des connaissances indépendantes de l'expérience, et lesquelles ? La logique et les mathématiques sont-elles a priori ? Le débat se poursuit, signe que Kant avait touché un problème fondamental.

Exemples et illustrations

Un exemple mathématique éclaire l'idée de synthétique a priori selon Kant. Prenez « 7 + 5 = 12 ». Pour Kant, ce jugement est a priori (on n'a pas besoin de compter des objets pour le savoir, il est nécessaire et universel), mais il est aussi synthétique : le concept de 12 n'est pas contenu dans la simple addition des concepts de 7 et de 5, il faut une opération qui ajoute quelque chose. (Ce point précis a été contesté par la suite, mais il illustre bien ce que Kant entendait.) Le jugement nous apprend donc quelque chose tout en étant indépendant de l'expérience : c'est exactement le type de connaissance dont Kant veut expliquer la possibilité.

Un contre-exemple aide à distinguer. « Tous les célibataires sont non mariés » est a priori (pas besoin d'enquête) mais analytique : être non marié fait déjà partie de la définition de célibataire, le jugement n'apprend rien. « Il pleut aujourd'hui » est synthétique (informatif) mais a posteriori : il faut regarder par la fenêtre. Le cas intéressant, le synthétique a priori, serait à la fois informatif et indépendant de l'expérience, ce qui paraît paradoxal et que Kant entreprend précisément d'expliquer.

Pour aller plus loin

L'introduction de la Critique de la raison pure expose la distinction a priori / a posteriori et analytique / synthétique, ainsi que la question fondatrice. Les Prolégomènes en donnent une présentation plus accessible. Ces textes demandent un accompagnement.

Pour les débats contemporains, l'article « A Priori Justification and Knowledge » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy présente l'état de la question, et l'essai de Quine « Les deux dogmes de l'empirisme » expose l'attaque célèbre contre l'analyticité. L'article « Immanuel Kant » de la même encyclopédie situe l'a priori dans le système, en accès libre.

Sources

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, articles « A Priori Justification and Knowledge » et « Immanuel Kant ». Consultés en mai 2026.
  • Wikipédia, articles « A priori et a posteriori » (français), « A priori and a posteriori » (anglais). Consultés en mai 2026.
  • Critique de la raison pure de Kant, introduction, et Prolégomènes. Consultés en mai 2026.
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