Ironie socratique
Posture intellectuelle adoptée par Socrate qui consiste à feindre l'ignorance pour amener l'interlocuteur à exposer ses propres prétentions au savoir. Plus qu'une figure de style, dispositif pédagogique et philosophique qui rend possible l'élenchos.
Définition approfondie
L'ironie socratique désigne la posture intellectuelle adoptée par Socrate dans les dialogues platoniciens, qui consiste à feindre l'ignorance pour amener l'interlocuteur à exposer ses propres prétentions au savoir. Ce n'est pas seulement une figure de style ni un trait de caractère : c'est un dispositif pédagogique et philosophique qui structure toute la pratique socratique. En se déclarant lui-même ignorant, Socrate place l'interlocuteur en position de devoir formuler et défendre son savoir présumé, ce qui le rend vulnérable à l'examen réfutatif.
L'ironie ainsi entendue n'est pas un complément cosmétique de la méthode socratique : elle en est la condition de possibilité. Sans ce déplacement de la charge du savoir vers l'interlocuteur, ni l'élenchos ni la maïeutique ne pourraient opérer.
Étymologie
Le terme français ironie vient du latin ironia, lui-même emprunté au grec ancien εἰρωνεία (eirôneia). Le sens grec premier n'est pas, contrairement à une idée répandue, « interrogation », mais « dissimulation », « action de feindre ». Le verbe associé εἰρωνεύομαι (eirôneuomai) signifie « feindre l'ignorance », « se dérober », « jouer celui qui ne sait pas ».
Le mot dérive d'un personnage type de la comédie grecque : l'εἴρων (eirôn), celui qui dissimule, qui fait semblant de ne pas savoir ou de ne pas pouvoir, par opposition à l'ἀλαζών (alazôn), le vantard qui prétend savoir plus qu'il ne sait. Dans la comédie, l'eirôn triomphe de l'alazôn par la ruse de son humilité feinte. Cette opposition typifiée est centrale : elle ancre le mot dans un répertoire dramatique précis.
Il est important de souligner ce point : étymologiquement, l'ironie n'a pas d'abord à voir avec l'idée d'« interroger ». Le rapprochement parfois fait avec ἐρωτάω (erôtaô, interroger) est une fausse étymologie populaire. Eirôneia est une dissimulation, pas un questionnement.
Sens grec et sens moderne
Le mot grec eirôneia a une connotation initialement négative chez les contemporains et les premiers commentateurs de Socrate. Quand un interlocuteur reproche à Socrate son eirôneia, c'est presque toujours une accusation : on lui reproche de se dérober, de refuser de répondre, d'esquiver sa part dans la discussion derrière une feinte modestie. Thrasymaque dans la République et Calliclès dans le Gorgias utilisent le terme en ce sens péjoratif.
Le sens moderne du mot ironie, hérité de Quintilien et fixé par la rhétorique latine, est différent : il désigne le procédé consistant à dire le contraire de ce qu'on pense, sans intention de tromper, dans un effet de connivence avec l'auditeur. Cette définition restreinte (« dire X pour faire comprendre non-X ») ne couvre qu'une partie de ce que faisait Socrate.
Gregory Vlastos a soutenu que c'est précisément Socrate qui aurait opéré ce renversement sémantique, transformant une attitude blâmable en un concept philosophiquement positif. Cette thèse historiographique forte est aujourd'hui débattue : plusieurs commentateurs (Michel Narcy, Melissa Lane, Paula Gottlieb) défendent au contraire que, chez Platon et même chez Aristote, le sens reste largement négatif.
Trois niveaux à distinguer
L'usage actuel du mot « ironie socratique » mélange trois choses qu'il faut séparer :
- L'ironie comme procédé rhétorique ponctuel : Socrate dit ironiquement à Thrasymaque « comme tu es habile ! », et chacun comprend qu'il pense le contraire. C'est l'ironie au sens rhétorique moderne.
- L'ironie comme posture méthodique : Socrate adopte de façon systématique la position de celui qui ne sait pas, ce qui lui permet d'examiner les prétentions au savoir des autres. C'est l'ironie comme dispositif philosophique structurel.
- L'ironie comme dimension ontologique : Socrate présente une apparence (laideur, banalité, ignorance) qui dissimule une réalité (sagesse, profondeur, méthode). C'est l'ironie au sens où l'entendra Kierkegaard, comme caractère paradoxal de l'existence philosophique.
Les trois niveaux sont entrelacés dans les dialogues, mais leur distinction permet d'éviter de réduire l'ironie socratique à un simple effet de style.
Contexte d'émergence
Une qualification venue des adversaires
Fait notable : ce sont les adversaires de Socrate, dans les dialogues platoniciens, qui qualifient le premier son comportement d'eirôneia. Socrate lui-même n'emploie jamais ce mot pour décrire sa pratique. Cette particularité est lourde de conséquences. Elle signifie que la notion d'ironie socratique est, dès l'origine, une catégorie polémique avant d'être un concept philosophique. Ce que les commentateurs appelleront plus tard l'ironie socratique, les premiers concernés le voyaient comme une dérobade.
Trois passages canoniques fixent cet usage :
- République I, 337a : Thrasymaque, exaspéré par les questions de Socrate dans la République, s'écrie « Ô Héraclès, voilà bien la feinte habituelle de Socrate ! ». Le mot grec est hê eiôthuia eirôneia. C'est la première occurrence textuelle où une eirôneia est explicitement attribuée à Socrate.
- Gorgias 489d-e : Calliclès reproche à Socrate de faire de l'eirôneia, c'est-à-dire de se dérober en interprétant ses propos.
- Banquet 216e, 218d : Alcibiade, dans son éloge funèbre paradoxal, comprend toute l'attitude de Socrate à son égard comme une ironie ambivalente, à la fois posture et tromperie.
Dans ces trois passages, le mot a une coloration de reproche. Ce n'est qu'avec la réception ultérieure que l'ironie socratique deviendra un titre de gloire.
Le contexte athénien
L'eirôneia comme posture de dissimulation s'inscrit dans un contexte culturel précis : la démocratie athénienne du Ve siècle, où la parole publique et la rhétorique sont des armes politiques de premier ordre. Dans une cité où la sophistique enseigne à parler avec persuasion et où l'agora valorise la performance oratoire, feindre l'ignorance est une posture éminemment subversive. Elle refuse le jeu de la rhétorique compétitive, elle déstabilise les codes de la prise de parole, elle introduit une dimension d'humilité affichée dans un monde de prétentions affirmées.
Socrate, en pratiquant l'ironie, opère donc une critique implicite des prétentions des sophistes. Là où le sophiste exhibe son savoir contre rétribution, Socrate exhibe son ignorance et examine gratuitement le savoir des autres. Cette dissymétrie est philosophiquement signifiante.
Articulation du concept
Le mécanisme de base
L'ironie socratique fonctionne selon un mouvement précis. Socrate aborde l'interlocuteur en se déclarant ignorant sur le sujet en discussion. Il loue l'expertise présumée de l'autre, souvent avec une déférence excessive. Il sollicite son enseignement. L'interlocuteur, flatté ou pris au piège de sa propre prétention au savoir, accepte d'exposer sa thèse. À partir de là, l'élenchos peut commencer : Socrate, sous couvert d'apprendre, examine la thèse et en révèle les contradictions.
Le mécanisme suppose donc trois temps :
- Le déplacement de la charge du savoir, par feinte d'ignorance.
- L'extorsion d'une thèse de la part de l'interlocuteur.
- L'examen critique de cette thèse par questions.
Sans le premier temps, le dispositif ne fonctionne pas. C'est pourquoi l'ironie n'est pas accessoire mais constitutive.
L'ironie simple selon Vlastos
Gregory Vlastos, dans son ouvrage de référence Socrate, ironie et philosophie morale (1991), distingue deux types d'ironie.
L'ironie simple correspond à la définition classique de Quintilien : dire X en faisant comprendre non-X. Quand Socrate dit à Euthyphron qu'il va devenir son disciple parce qu'Euthyphron en sait long sur la piété, c'est une ironie simple : il pense évidemment le contraire et le lecteur le comprend.
Vlastos soutient que c'est précisément Socrate qui aurait inventé ou popularisé ce sens de l'ironie sans intention de tromper, là où l'usage grec antérieur supposait toujours une volonté trompeuse.
L'ironie complexe selon Vlastos
L'ironie complexe est plus subtile. Selon Vlastos, certaines des déclarations les plus célèbres de Socrate ne sont ni vraies ni fausses au sens simple : elles sont vraies en un sens et fausses en un autre. Quand Socrate déclare qu'il ne sait rien, par exemple, c'est faux si l'on entend « rien » au sens absolu (il sait des choses, ne serait-ce que par ses pratiques de discussion). Mais c'est vrai si l'on entend par savoir le savoir certain et démonstratif que prétendent posséder les sophistes. Socrate joue sur les deux niveaux : il dit quelque chose qui peut être à la fois reçu comme vrai et comme faux, et c'est précisément cet entrelacs qui constitue l'ironie complexe.
La thèse de Vlastos a eu un retentissement considérable. Elle est aussi vivement contestée : Paula Gottlieb et Jill Gordon ont objecté que la notion d'ironie complexe est trop souple, qu'elle permet de retrouver de l'ironie partout, et qu'elle suppose une cohérence du Socrate platonicien que les textes ne soutiennent pas toujours.
La métaphore des Silènes
Le passage le plus riche philosophiquement sur l'ironie socratique se trouve dans le Banquet (215a-216e), dans l'éloge paradoxal que prononce Alcibiade. Il y compare Socrate à deux figures :
- Les Silènes, statuettes que les sculpteurs grecs exposaient dans leurs ateliers. Vues de l'extérieur, ces statuettes étaient laides, grossières et ridicules. Mais elles s'ouvraient en deux et contenaient à l'intérieur de petites statues divines, splendides. Socrate est comme un Silène : son apparence extérieure (laideur physique, propos plats, prétentions ironiques à l'ignorance) cache une intériorité divine.
- Le satyre Marsyas, qui charmait les hommes par sa musique de flûte. Socrate, sans instrument, opère le même envoûtement par ses seuls discours : il ensorcelle l'âme de ses interlocuteurs, les met en transe, les bouleverse.
Cette double comparaison donne à l'ironie une portée beaucoup plus profonde qu'une simple posture rhétorique. L'ironie est ici la structure même de l'être de Socrate : un dehors qui dément le dedans, une apparence qui n'est pas le tout de la réalité. C'est cette dimension ontologique que reprendra Kierkegaard.
Distinction avec la maïeutique et l'élenchos
L'ironie socratique, la maïeutique et l'élenchos sont les trois faces de la pratique socratique. Pour les distinguer clairement :
- L'élenchos est l'opération de réfutation par questionnement : opération logique sur des thèses.
- La maïeutique est l'opération d'accouchement intellectuel : opération pédagogique sur des pensées en gestation.
- L'ironie est la posture de feinte ignorance : attitude générale du maître.
Les trois sont logiquement distinctes mais pratiquement indissociables. L'ironie ouvre l'espace du dialogue, l'élenchos défait les fausses croyances, la maïeutique tente de faire émerger une pensée nouvelle. Confondre les trois aboutit à des contresens fréquents, notamment l'identification erronée de toute « pédagogie par questions » à une méthode socratique.
Le risque éthique de l'ironie
L'ironie socratique n'est pas exempte de problèmes éthiques. Plusieurs critiques ont été formulées dès l'Antiquité.
Premier reproche : si Socrate sait quelque chose qu'il fait semblant de ne pas savoir, il ment à son interlocuteur. C'est l'accusation implicite de Thrasymaque et de Calliclès : Socrate triche en se dérobant. Vlastos a tenté de répondre en disant que l'ironie complexe n'implique pas d'intention de tromper, mais cette défense reste fragile.
Deuxième reproche : l'ironie crée une asymétrie radicale entre Socrate et ses interlocuteurs. Le maître ironique sait ce que l'élève ignore, mais il joue à ne pas le savoir. Cette posture peut être perçue comme une forme subtile de manipulation, où l'élève est conduit là où le maître a décidé qu'il devait aller, sans qu'il en ait conscience.
Troisième reproche : l'ironie est socialement coûteuse. Alcibiade, dans le Banquet, raconte combien la pratique socratique l'a blessé. L'ironie peut humilier publiquement l'interlocuteur, lui faire perdre la face, le ridiculiser devant les autres. Ce qui est éthiquement justifié par la recherche de la vérité est psychologiquement souvent dévastateur.
Ces tensions ne disqualifient pas l'ironie socratique mais elles invitent à en mesurer le prix.
Réception et postérité
Aristote et la rhétorique grecque
Aristote reprend la notion d'eirôneia dans l'Éthique à Nicomaque (IV, 13). Il en fait un défaut de caractère, opposé à l'alazoneia (vantardise) et symétriquement vicieux. L'ironiste, pour Aristote, est celui qui se sous-estime systématiquement, et cette attitude est pour lui un signe d'orgueil dissimulé plutôt que d'humilité véritable. Il rapproche d'ailleurs cette posture du comportement de Socrate, sans en faire spécialement l'éloge. La réception aristotélicienne maintient donc la coloration plutôt négative du terme.
C'est avec Quintilien, dans l'Institution oratoire, que l'ironie est codifiée comme figure de rhétorique sans connotation morale négative : « dire le contraire de ce qu'on veut faire comprendre ». Cette définition technique passera dans toute la tradition rhétorique latine puis française, et c'est elle qui domine encore le sens commun moderne du mot.
Kierkegaard : l'ironie comme structure existentielle
C'est avec Søren Kierkegaard que l'ironie socratique acquiert sa formulation philosophique la plus ample. Sa thèse de doctorat, Le Concept d'ironie constamment rapporté à Socrate (1841), refuse de réduire l'ironie à une figure de style ou à une méthode pédagogique. Pour Kierkegaard, l'ironie socratique est une catégorie ontologique : elle nomme la position paradoxale du philosophe qui se tient en suspens entre savoir et ignorance, qui refuse l'adhésion immédiate aux contenus, qui maintient le négatif comme moment essentiel de la vie de l'esprit.
Kierkegaard distingue son propre projet de celui de Socrate : Socrate représente une ironie « infinie absolue », purement négative, qui défait sans construire. Le philosophe chrétien que veut être Kierkegaard, lui, doit reprendre cette ironie pour l'orienter vers une vérité positive, accessible par un saut existentiel. Mais le modèle socratique reste pour lui une référence permanente, et il consacrera toute son œuvre à pratiquer une forme renouvelée d'ironie socratique sous la forme de la « communication indirecte ».
Cette interprétation kierkegaardienne est la source de toute la lecture moderne de l'ironie socratique comme posture philosophique radicale, et non comme simple effet de style.
Vlastos et la réhabilitation contemporaine
Le XXe siècle voit, dans le sillage de Kierkegaard, plusieurs reprises majeures de l'ironie socratique. Gregory Vlastos, dans Socrates : Ironist and Moral Philosopher (1991), propose une lecture systématique qui devient rapidement la référence. Sa thèse principale est double :
- Historiquement, c'est Socrate qui a transformé l'eirôneia péjorative en ironie morale.
- Philosophiquement, l'ironie socratique se distingue par sa structure « complexe » : elle ne trompe pas, elle révèle, en jouant sur plusieurs niveaux de sens simultanément.
L'influence de Vlastos sur la philosophie anglophone des trente dernières années a été considérable. Mais sa lecture a aussi été contestée. Michel Narcy, dans « Qu'est-ce que l'ironie socratique ? » (2001), défend que le sens péjoratif reste dominant chez Platon, et que la réhabilitation moderne ferait dire au texte plus qu'il ne dit. Melissa Lane et Paula Gottlieb ont multiplié les objections sur la cohérence de la notion d'ironie complexe.
Les usages contemporains
Hors de la philosophie académique, l'ironie socratique est invoquée dans des contextes variés. La pédagogie active y voit un modèle d'enseignement par questions. La psychothérapie cognitive a parfois théorisé une « questioning socratique » comme technique. Les pratiques de coaching et de management invoquent un Socrate ironiste réduit à un poseur de questions habile.
Ces usages contemporains sont, comme pour les autres concepts socratiques, à la fois utiles et réducteurs. Ils retiennent surtout l'ironie comme posture et perdent la dimension polémique, la dimension ontologique et l'enjeu de vérité qui caractérisent l'ironie socratique au sens fort. La méthode socratique enseignée dans les écoles de droit américaines, par exemple, est rarement une ironie au sens où la pratiquait Socrate : elle est plus directive, plus orientée, et le maître y connaît à l'avance les réponses attendues.
Exemples et illustrations
Le procès devant Thrasymaque (République I, 337a)
La scène est emblématique. Dans la première partie de la République, Socrate engage la conversation avec divers interlocuteurs sur la question de la justice. Il pose des questions sans donner ses propres réponses. Thrasymaque, sophiste arrogant, finit par exploser. Il lance à Socrate, avec exaspération : « Ô Héraclès, voilà bien cette feinte habituelle de Socrate ! Je l'avais bien dit à ces gens-là, que tu refuserais de répondre, et que tu jouerais l'ignorant et ferais tout plutôt que répondre, si on t'interroge sur quelque chose. »
« Ô Héraclès, voilà bien cette feinte habituelle de Socrate, et je l'avais, moi, bien prédit à ces gens-là, que tu ne voudrais pas répondre, mais feindrais l'ignorance et ferais tout plutôt que répondre si quelqu'un te demandait quelque chose. »
Plusieurs choses sont à noter dans cette scène. D'abord, l'eirôneia est ici clairement perçue comme un défaut : « cette feinte habituelle » est dit avec mépris. Ensuite, ce qui est reproché à Socrate n'est pas un mensonge ponctuel mais une posture systématique (« habituelle »). Enfin, le reproche est doublé d'une accusation d'esquive : Socrate se déroberait pour ne pas avoir à prendre position lui-même.
Cette scène est la pierre de touche de toutes les interprétations de l'ironie socratique : elle montre que ce qu'on appelle aujourd'hui ironie était d'abord ressenti comme une dissimulation injuste.
L'éloge de Socrate par Alcibiade (Banquet 215a-222b)
Le second passage canonique est l'éloge paradoxal de Socrate prononcé par Alcibiade à la fin du Banquet. Alcibiade arrive ivre dans le banquet déjà commencé et au lieu de prononcer un éloge de l'amour comme les autres convives, il choisit de faire l'éloge de Socrate lui-même.
Cet éloge est en fait un règlement de comptes amoureux. Alcibiade raconte comment il a tenté de séduire Socrate, comment Socrate a refusé ses avances tout en lui marquant son attachement, comment cette position l'a humilié et fasciné à la fois. L'ironie de Socrate n'est plus ici un trait de méthode : c'est un mode d'être qui le rend à la fois irrésistible et insaisissable.
C'est dans cet éloge qu'apparaissent les deux métaphores fondatrices : Socrate-Silène (extérieur laid, intérieur divin) et Socrate-Marsyas (sans instrument, charme par les seules paroles). Ces deux images structurent toute la postérité philosophique de l'ironie socratique.
Un cas contemporain ?
On peut, sans verser dans l'anachronisme, observer des pratiques contemporaines qui se rapprochent de l'ironie socratique au sens fort. L'entretien journalistique exigeant, quand le journaliste pose à un responsable politique des questions apparemment naïves pour obtenir des réponses précises, en pratique parfois quelque chose qui ressemble à de l'ironie socratique. La rhétorique judiciaire du contre-interrogatoire, dans le système anglo-saxon, s'en inspire explicitement.
Mais la condition pour parler d'ironie socratique au sens fort dans ces cas est qu'il y ait une posture sincère d'ignorance présumée, et non pas une simple technique manipulatoire. Sans ce versant éthique, on retombe dans la dissimulation rusée que dénonçaient déjà Thrasymaque et Calliclès.
Pour aller plus loin
Textes primaires :
- Platon, Banquet, traduction de Luc Brisson, Paris, GF, 2007. Le texte de référence sur Socrate-Silène et la dimension ontologique de l'ironie.
- Platon, République livre I, traduction de Pierre Pachet, Paris, Gallimard, Folio essais, 1993. Pour la scène fondatrice avec Thrasymaque.
- Platon, Gorgias, traduction de Monique Canto-Sperber, Paris, GF, 1993. Pour la reprise du reproche d'ironie par Calliclès.
Études :
- Gregory Vlastos, Socrate, ironie et philosophie morale, traduit de l'anglais par Catherine Dalimier, Paris, Aubier, 1994. La référence contemporaine majeure, en particulier le chapitre 1 sur la distinction entre ironie simple et ironie complexe. À lire critiquement, en gardant en tête les objections qui lui ont été faites.
- Søren Kierkegaard, Le Concept d'ironie constamment rapporté à Socrate (1841), traduction de Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, Paris, L'Orante, puis Éditions de l'Orante, plusieurs rééditions. Lecture exigeante, à conseiller après une première familiarisation avec Platon et avec Hegel.
- Michel Narcy, « Qu'est-ce que l'ironie socratique ? », Plato Journal, n° 1, 2001. Article critique vis-à-vis de Vlastos, qui défend une lecture plus strictement philologique du sens grec d'eirôneia. Accessible en ligne.
Ressources en ligne :
- L'entrée « Socrates » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu) consacre une section à l'ironie et fournit une bibliographie à jour.
- Les Bryn Mawr Classical Reviews proposent en ligne des recensions critiques des grands ouvrages sur Socrate, dont celle de Vlastos par Naomi Reshotko (1992), accessible librement.
Sources
Cette fiche a été rédigée à partir de :
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, entrée « Socrates », consultée en mai 2026.
- Wikipédia, articles « Ironie socratique » en français et « Socratic method » en anglais, consultés en mai 2026.
- Michel Narcy, « Qu'est-ce que l'ironie socratique ? », Plato Journal 1, 2001, accessible via le dépôt institutionnel de l'Université de Coimbra.
- Paula Gottlieb, « The Complexity of Socratic Irony : A Note on Professor Vlastos' Account », Classical Quarterly, 1992.
- Jill Gordon, « Against Vlastos on complex irony », Classical Quarterly, 1996.
- Bryn Mawr Classical Review, recension de Gregory Vlastos, Socrates : Ironist and Moral Philosopher, par N. Reshotko, 1992.
- Emmanuelle Jouët-Pastré, « L'échange entre Socrate et Thrasymaque au livre I de la République », communication au colloque Plato's uses of humour, Université de Nice, 2019, accessible via HAL.
- Article « Platon et l'ironie dramatique », Revue de métaphysique et de morale, 2013/4, Cairn.info.