La catharsis

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Difficulté : 3/5

Effet de la tragédie selon Aristote : en suscitant la pitié et la crainte, elle opère une purification ou purgation de ces émotions. Concept célèbre mais qu'Aristote ne définit pas, d'où un long débat.

Définition approfondie

La catharsis est l'effet que la tragédie produit, selon Aristote, sur le spectateur : en suscitant la pitié et la crainte, elle opère une forme de purification ou de purgation de ces émotions. C'est l'un des concepts les plus célèbres et les plus discutés de toute la théorie esthétique occidentale.

Le mot vient du grec katharsis (κάθαρσις), qui signifie purification, purgation, nettoyage. Le terme avait des emplois religieux (la purification rituelle) et médicaux (la purgation du corps de ses humeurs nuisibles). Aristote l'emploie par métaphore pour décrire l'effet de la tragédie sur l'âme du spectateur. La difficulté est qu'il ne définit pas précisément ce qu'il entend par là.

Cette imprécision est au cœur du problème. Le mot katharsis n'apparaît qu'une seule fois dans la partie conservée de la Poétique, dans la définition même de la tragédie, et Aristote ne l'explique pas davantage. De cette unique occurrence, à peine commentée, est née une controverse interprétative qui dure depuis des siècles et n'est pas close.

Contexte d'émergence

La catharsis apparaît dans la Poétique, le traité où Aristote analyse l'art poétique et particulièrement la tragédie. Aristote y définit la tragédie comme l'imitation d'une action noble et complète, qui, en suscitant la pitié et la crainte, opère la catharsis de ces émotions.

Cette théorie doit se comprendre, en partie, comme une réponse à Platon. Dans La République, Platon s'était montré méfiant, voire hostile, envers la poésie et le théâtre. Il leur reprochait d'exciter les passions, de nourrir la partie irrationnelle de l'âme et d'éloigner de la vérité. Il allait jusqu'à vouloir bannir les poètes de la cité idéale. Aristote, son élève, prend le contre-pied. Loin d'être nuisible, la tragédie a une fonction positive : par la catharsis, elle agit sur nos émotions d'une manière qui n'est pas un dérèglement mais une forme de mise en ordre. La théorie de la catharsis est ainsi une défense de l'art tragique contre la suspicion platonicienne.

Articulation du concept

Aristote précise que les deux émotions propres à la tragédie sont la pitié (eleos) et la crainte (phobos). La pitié naît du spectacle d'un malheur immérité qui frappe un personnage ; la crainte, de ce que nous reconnaissons que ce malheur pourrait nous frapper nous-mêmes ou nos semblables. Pour que ces émotions se produisent, le héros tragique doit être ni tout à fait bon (son malheur révolterait) ni tout à fait méchant (son malheur satisferait), mais semblable à nous, tombant dans le malheur par une erreur plutôt que par méchanceté.

Reste la question centrale : qu'est-ce que la catharsis de ces émotions ? Faute de définition explicite d'Aristote, les interprètes ont proposé principalement trois lectures, qu'il faut présenter sans trancher.

La première, la plus ancienne, comprend la catharsis comme une purgation, sur le modèle médical. La tragédie évacuerait le trop-plein de pitié et de crainte accumulé en nous, comme un remède purge le corps de ses humeurs. Le spectateur sortirait du théâtre soulagé, allégé de ces émotions. Cette lecture s'appuie sur l'usage médical du mot et sur un passage de la Politique où Aristote parle de l'effet apaisant de certaines musiques.

La deuxième lecture comprend la catharsis comme une purification. Il ne s'agirait pas d'évacuer les émotions, mais de les épurer, de les affiner, d'apprendre à les éprouver à propos des objets qui le méritent et dans la juste mesure. La tragédie éduquerait notre sensibilité.

La troisième lecture, plus récente, comprend la catharsis comme une clarification intellectuelle. La tragédie nous ferait comprendre quelque chose sur la pitié, la crainte et les situations qui les suscitent ; le plaisir tragique serait d'ordre cognitif, lié à la compréhension. Cette lecture insiste sur le fait que la Poétique est un traité sur l'art, non sur la psychologie.

Le plus honnête est de reconnaître que le texte ne permet pas de trancher avec certitude entre ces lectures. Chacune s'appuie sur des arguments sérieux, et le débat reste vivant. C'est d'ailleurs cette indétermination même qui a fait la fécondité du concept : chaque époque y a projeté sa propre compréhension de l'effet de l'art sur l'âme.

Réception et postérité

Peu de concepts ont eu une postérité aussi riche et aussi mouvementée. À la Renaissance et à l'âge classique, la catharsis devient une notion centrale de la théorie du théâtre. Les théoriciens du théâtre classique français, autour des règles de la tragédie, discutent abondamment de la fonction morale et émotionnelle de la catharsis. Au XVIIIe siècle, des penseurs comme Lessing en proposent une lecture morale : la tragédie transformerait nos passions en dispositions vertueuses.

Au XXe siècle, le mot connaît une seconde vie, hors du champ esthétique, dans la psychologie. La psychanalyse naissante, avec Freud et Breuer, reprend le terme de catharsis pour désigner la libération d'émotions refoulées à des fins thérapeutiques. Cet usage psychologique, aujourd'hui passé dans le langage courant (« catharsis » au sens de défoulement libérateur), dérive de l'usage aristotélicien mais s'en éloigne sensiblement : il faut éviter de projeter ce sens moderne sur le texte d'Aristote, où la catharsis concerne l'effet d'une œuvre d'art, non une cure.

Aujourd'hui encore, la catharsis reste un concept discuté en esthétique et en théorie de la réception des œuvres. La question de savoir comment et pourquoi nous prenons plaisir à des spectacles qui mettent en scène la souffrance, et ce que cette expérience nous fait, demeure ouverte et féconde.

Exemples et illustrations

Le modèle d'Aristote est la tragédie grecque, et tout particulièrement, dans la Poétique, l'Œdipe roi de Sophocle. Œdipe est un homme de valeur, un roi habile et soucieux du bien de sa cité, qui découvre peu à peu qu'il a, sans le savoir, tué son père et épousé sa mère. Son malheur n'est pas mérité au sens d'une punition d'une méchanceté, mais résulte d'un enchaînement tragique. Le spectateur éprouve la pitié devant ce malheur démesuré et la crainte en reconnaissant qu'un sort aveugle pourrait frapper n'importe qui. C'est sur ce type d'œuvre qu'Aristote pense l'effet cathartique.

Pour saisir la difficulté du concept, on peut se demander ce qu'on éprouve en sortant d'une tragédie bouleversante. Se sent-on soulagé, comme purgé d'un trop-plein (purgation) ? A-t-on appris à mieux ressentir, à ajuster ses émotions (purification) ? A-t-on compris quelque chose sur la condition humaine et sur la fragilité du bonheur (clarification) ? Chacune de ces réponses correspond à l'une des grandes interprétations, et l'expérience de chacun peut nourrir le débat.

Pour aller plus loin

La Poétique d'Aristote est le texte source, et c'est un traité bref qu'on peut lire en entier. La définition de la tragédie et la mention de la catharsis se trouvent au chapitre 6. La Poétique est l'un des textes fondateurs de toute la théorie littéraire occidentale.

Pour la critique de la poésie à laquelle Aristote répond, les livres III et X de La République de Platon sont éclairants. Sur les interprétations de la catharsis, les introductions à la Poétique font le point sur le débat. L'article « Aristotle's Aesthetics » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy présente les enjeux en accès libre.

Sources

  • Stanford Encyclopedia of Philosophy, article « Aristotle's Aesthetics ». Consulté en mai 2026.
  • Encyclopædia Britannica, article « catharsis (criticism) ». Consulté en mai 2026.
  • Wikipédia, articles « Catharsis » (français et anglais), et ressources sur la Poétique. Consultés en mai 2026.
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