La distinction entre faits et valeurs
Thèse de Hume selon laquelle on ne peut déduire logiquement une proposition normative (ce qui doit être) d'une proposition descriptive (ce qui est) sans introduire une valeur. Connue comme la « loi de Hume ».
Définition approfondie
La distinction entre faits et valeurs, ou « loi de Hume », est la thèse selon laquelle on ne peut pas déduire logiquement une proposition normative (ce qui doit être) d'une proposition purement descriptive (ce qui est). Du constat de ce qui est, on ne peut tirer, par la seule logique, une conclusion sur ce qui doit être.
On parle aussi de « problème de l'être et du devoir-être », ou, dans la tradition anglo-saxonne, du « is-ought problem » (le problème du « est » et du « doit »), car David Hume a formulé la difficulté en remarquant le glissement, chez les moralistes, des propositions reliées par « est » (is) à des propositions reliées par « doit » (ought). Une distinction voisine, formulée plus tard, oppose les faits aux valeurs : les faits relèvent de la description objective, les valeurs de l'appréciation et de la prescription.
Contexte d'émergence
La remarque fondatrice se trouve dans le Traité de la nature humaine, dans le cadre de la philosophie morale de Hume. Hume soutient que la morale ne relève pas de la raison seule mais du sentiment : quand nous jugeons qu'une action est vicieuse, nous n'énonçons pas un fait objectif comme on constate une couleur, nous exprimons un sentiment de désapprobation. La raison, dit-il dans une formule provocatrice, est et ne doit être que l'esclave des passions : elle calcule les moyens mais ne fixe pas les fins.
C'est dans ce contexte qu'intervient la célèbre observation. Hume note qu'il a remarqué, chez tous les auteurs de traités de morale, un passage insensible et injustifié : après avoir établi des propositions de fait, reliées par « est » ou « n'est pas », ils se mettent soudain à énoncer des propositions reliées par « doit » ou « ne doit pas », sans jamais expliquer comment ce nouveau rapport peut se déduire des précédents. Ce glissement, dit-il, mérite qu'on s'y arrête, car il paraît impossible qu'un devoir-être puisse se déduire d'un simple être.
Articulation du concept
L'idée centrale est qu'il existe un fossé logique entre le descriptif et le normatif. D'un ensemble de prémisses qui ne disent que ce qui est, on ne peut faire sortir une conclusion qui dise ce qui doit être, à moins d'introduire subrepticement une prémisse normative supplémentaire. La conclusion normative ne peut contenir plus que ce qui était dans les prémisses ; si toutes les prémisses sont descriptives, la conclusion ne peut être que descriptive.
Cette thèse a une portée critique considérable. Elle interdit ce qu'on appellera plus tard, avec le philosophe G. E. Moore (qui formule un problème distinct mais apparenté, le « sophisme naturaliste »), le passage trop rapide de la nature des choses à des normes. On ne peut pas dire : « telle chose est naturelle, donc elle est bonne » ou « telle chose est dans la nature humaine, donc elle doit être », sans franchir illégitimement le fossé entre fait et valeur. De même, on ne peut pas tirer directement d'un constat scientifique une obligation morale.
Il faut préciser la portée de la thèse, qui est souvent durcie au-delà de ce que Hume affirme. Hume ne dit pas que les jugements de valeur sont arbitraires, ni qu'on ne peut pas raisonner en morale. Il dit que le lien entre faits et valeurs n'est pas un lien de déduction logique. La question de savoir comment, alors, fonder les valeurs reste ouverte, et c'est précisément ce qui fait la fécondité du problème. Certains en concluent que les valeurs relèvent du sentiment (comme Hume lui-même), d'autres qu'elles ont une autre source, d'autres encore contestent l'existence d'un fossé aussi net.
Réception et postérité
La distinction entre faits et valeurs est devenue l'un des points de départ obligés de la philosophie morale moderne, et son influence dépasse de loin la philosophie. Elle a nourri, au XXe siècle, des positions importantes en métaéthique : l'émotivisme, selon lequel les jugements moraux ne font qu'exprimer des émotions, et plus largement toutes les théories qui distinguent radicalement le domaine des faits, objet de la science, et celui des valeurs, qui lui échapperait.
Elle a aussi marqué les sciences sociales. La distinction wébérienne entre jugements de fait et jugements de valeur, et l'idéal d'une science « axiologiquement neutre », qui décrirait les faits sociaux sans prendre parti sur les valeurs, doit beaucoup à cette tradition. L'idée qu'on ne peut faire dériver une politique d'un simple constat scientifique en est un héritage direct.
Mais la distinction a aussi été contestée. Certains philosophes ont soutenu que la séparation entre faits et valeurs n'est pas aussi nette qu'on le croit, que beaucoup de nos concepts sont à la fois descriptifs et évaluatifs (on les appelle parfois des concepts « épais », comme « cruel » ou « courageux », qui décrivent et évaluent en même temps). D'autres ont cherché à reconstruire des ponts entre faits et valeurs, par exemple en partant de la nature humaine ou des besoins. Le débat reste vif, et la « loi de Hume » continue d'être discutée, défendue et critiquée.
Exemples et illustrations
Un exemple simple fait sentir le fossé. Constatez : « La peine de mort ne réduit pas la criminalité » (supposons ce fait établi). En découle-t-il qu'« il ne faut pas appliquer la peine de mort » ? Pas directement. Pour conclure, il faut ajouter une prémisse de valeur, par exemple : « Il ne faut pas appliquer une peine qui ne réduit pas la criminalité. » Sans cette prémisse normative, le fait seul ne dit rien sur ce qu'il faut faire. Le constat éclaire la décision, mais ne la détermine pas logiquement.
Un autre exemple touche aux débats contemporains. On entend souvent : « C'est naturel, donc c'est bien », ou à l'inverse « C'est contre nature, donc c'est mal ». La loi de Hume invite à la prudence : du fait qu'une chose soit naturelle ou non, rien ne suit logiquement quant à sa valeur morale. La nature est pleine de phénomènes que nous jugeons mauvais, et la culture produit bien des choses que nous jugeons bonnes. Reconnaître le fossé entre fait et valeur, c'est se garder de ces glissements trop rapides, très répandus dans le débat public.
Pour aller plus loin
Le passage fondateur se trouve dans le Traité de la nature humaine de Hume, livre III, partie I, section I. C'est un texte bref et célèbre, qui se lit pour lui-même. L'Enquête sur les principes de la morale développe la conception humienne de la morale du sentiment.
Pour la postérité, les ouvrages de métaéthique présentent les débats sur le fait et la valeur, l'émotivisme et le sophisme naturaliste. Les Principia Ethica de G. E. Moore exposent le sophisme naturaliste, problème distinct mais apparenté. L'article « David Hume : Moral Philosophy » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy fait le point en accès libre.
Sources
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, articles « Hume's Moral Philosophy » et « Moral Anti-Realism ». Consultés en mai 2026.
- Wikipédia, articles « Loi de Hume » et « Distinction entre faits et valeurs » (français), « Is-ought problem » (anglais). Consultés en mai 2026.
- Traité de la nature humaine de Hume, livre III. Consulté en mai 2026.