Platon

vers 428-427 av. J.-C. - vers 348-347 av. J.-C. 23 min de lecture

Difficulté : 3/5

Philosophe athénien, disciple de Socrate et fondateur de l'Académie. Sa théorie des Formes, qui distingue un monde intelligible parfait du monde sensible, a façonné toute la philosophie occidentale.

Prérequis : Aucun prérequis pour les dialogues les plus accessibles (Banquet, Apologie). La République et les dialogues tardifs demandent plus de persévérance.

Biographie

Platon naît à Athènes vers 428 ou 427 av. J.-C., dans les premières années de la guerre du Péloponnèse qui oppose sa cité à Sparte. Il appartient à l'une des familles les plus aristocratiques de la cité. Du côté de sa mère, Périctionè, il descend de la lignée de Solon, le grand législateur athénien. Sa famille compte aussi des figures politiques de premier plan, dont Critias et Charmide, deux des Trente Tyrans qui exerceront un pouvoir oligarchique brutal sur Athènes en 404 av. J.-C. Cette ascendance n'est pas un détail : elle place Platon au cœur des débats sur le pouvoir, la justice et le gouvernement qui traverseront toute son œuvre.

Les sources antiques sur sa vie sont tardives et inégalement fiables. La principale, la Vie de Platon de Diogène Laërce, date du IIIe siècle ap. J.-C., soit plus de cinq siècles après les faits. Plusieurs anecdotes biographiques relèvent de la légende dorée que l'Antiquité aimait construire autour de ses grands hommes. Il faut donc lire sa biographie avec prudence, en distinguant ce qui est solidement établi de ce qui relève de la tradition.

La rencontre avec Socrate

L'événement décisif de sa jeunesse est sa rencontre avec Socrate. Platon a une vingtaine d'années lorsqu'il devient l'un de ses proches. La pratique socratique du questionnement, l'exigence de définir ce dont on parle avant de prétendre le connaître, la conviction que la vertu est affaire de savoir, tout cela marque durablement le jeune homme. Selon une tradition rapportée par Diogène Laërce, Platon se destinait d'abord à la poésie et aurait brûlé ses écrits poétiques après avoir entendu Socrate. L'anecdote est invérifiable, mais elle dit quelque chose de juste : la philosophie a détourné Platon d'une carrière publique qui semblait toute tracée pour un homme de son rang.

La condamnation à mort de Socrate en 399 av. J.-C., par un tribunal démocratique athénien, est un traumatisme fondateur. Platon assiste au procès. Il en tirera l'Apologie de Socrate, qui rapporte la défense de son maître. Cet événement nourrit chez lui une défiance durable envers la démocratie directe athénienne, capable selon lui de condamner le plus juste des hommes. La question qui le hantera est celle-ci : comment organiser une cité pour qu'elle ne tue pas ses Socrate ?

Les voyages et la fondation de l'Académie

Après la mort de Socrate, Platon quitte Athènes et voyage plusieurs années. La tradition lui prête des séjours en Égypte, à Cyrène et en Italie du Sud, où il aurait fréquenté les pythagoriciens. Ce contact avec le pythagorisme, attesté notamment par sa relation avec Archytas de Tarente, laisse des traces profondes dans son œuvre : l'importance accordée aux mathématiques, la croyance en l'immortalité de l'âme et l'idée d'une harmonie intelligible du monde.

Vers 387 av. J.-C., de retour à Athènes, Platon fonde l'Académie, dans un lieu situé au nord-ouest de la cité, près d'un sanctuaire dédié au héros Académos. Cette institution, vouée à l'enseignement et à la recherche de la philosophie, des mathématiques et de l'astronomie, est souvent considérée comme la première école organisée de l'Occident. Elle formera des générations de penseurs et fonctionnera, sous des formes diverses, jusqu'à sa fermeture par l'empereur Justinien en 529 ap. J.-C. C'est à l'Académie que le jeune Aristote rejoint Platon vers 367 av. J.-C., où il passera une vingtaine d'années comme élève puis comme membre.

Les expéditions en Sicile

Trois voyages en Sicile ponctuent la vie adulte de Platon et constituent l'épisode le plus mouvementé de sa biographie. À Syracuse, il tente d'influencer le pouvoir et de mettre à l'épreuve l'idée qu'un dirigeant pourrait gouverner selon la philosophie. La première visite, vers 388, le met en contact avec Dion, beau-frère du tyran Denys l'Ancien. Les deux voyages suivants, sous Denys le Jeune, tournent court : les espoirs de réforme se heurtent aux intrigues de cour et Platon manque d'y perdre la vie. La tradition rapporte qu'il dut être tiré d'affaire par l'intervention d'Archytas de Tarente. Ces échecs politiques nourrissent une réflexion désabusée mais lucide sur les conditions très improbables d'un bon gouvernement, perceptible dans ses derniers dialogues.

Platon meurt à Athènes vers 348 ou 347 av. J.-C., âgé de plus de quatre-vingts ans. La tradition veut qu'il soit mort en travaillant à son dernier grand dialogue, Les Lois. La direction de l'Académie revient à son neveu Speusippe. Platon laisse une œuvre considérable, presque entièrement conservée, fait rarissime pour un auteur de l'Antiquité, et une postérité qui n'a jamais cessé depuis vingt-quatre siècles.

Pensée principale

Toute la philosophie de Platon répond à une question héritée de Socrate : comment peut-on connaître ce qu'est vraiment le juste, le beau, le bien, alors que les choses sensibles qui nous entourent sont changeantes, imparfaites et trompeuses ? Là où Socrate questionnait sans jamais conclure, Platon construit une réponse d'une ampleur inédite. Il propose qu'il existe, au-delà du monde sensible où tout passe, un monde de réalités stables et parfaites, accessibles non par les sens mais par la pensée. De cette intuition centrale découlent sa théorie de la connaissance, sa conception de l'âme et sa philosophie politique. Ces axes ne sont pas séparés : ils forment un système où chaque élément éclaire les autres.

Un mot de méthode avant d'entrer dans le détail. Platon n'écrit presque jamais en son nom propre. Il écrit des dialogues, où des personnages, le plus souvent Socrate, discutent, s'opposent et cheminent. Cette forme n'est pas un simple habillage littéraire : elle traduit une conviction sur la nature de la philosophie, qui est recherche commune et mouvement de la pensée plutôt que doctrine figée. Attribuer à Platon « ce qu'il pense » suppose donc toujours une part d'interprétation, sur laquelle les commentateurs débattent encore.

La théorie des Formes

Au cœur de la pensée platonicienne se trouve la théorie des Formes, aussi appelée théorie des Idées. Le mot grec eidos (εἶδος) désigne ici non une idée subjective dans un esprit, mais une réalité objective : une essence intelligible, éternelle et immuable, dont les choses sensibles ne sont que des copies imparfaites.

Prenons un exemple. De nombreuses actions peuvent être dites justes, mais aucune ne l'est parfaitement, et chacune peut être contestée selon le point de vue. Pour Platon, cela n'a de sens que s'il existe une Justice en soi, un modèle parfait par rapport auquel nous jugeons les actions particulières plus ou moins justes. De même pour la beauté : les belles choses passent et se fanent, mais le Beau en soi demeure. Ces Formes ne sont ni dans l'espace ni dans le temps. Elles ne se voient pas, elles se pensent. Le monde sensible que nous percevons participe aux Formes, en porte le reflet, sans jamais les égaler.

Cette distinction entre deux ordres de réalité, le sensible et l'intelligible, est la grande rupture platonicienne avec la pensée antérieure. Au sommet de l'ordre intelligible, Platon place une Forme particulière, l'Idée du Bien, qu'il compare dans La République au soleil : de même que le soleil rend les choses visibles, le Bien rend les autres Formes intelligibles et leur donne leur être. C'est le principe ultime de toute connaissance et de toute valeur.

Connaître, c'est se ressouvenir

Si la vraie connaissance porte sur des Formes que les sens ne peuvent atteindre, comment y accède-t-on ? La réponse de Platon est surprenante : connaître, c'est se ressouvenir. C'est la théorie de la réminiscence. L'âme, immortelle, a contemplé les Formes avant d'être incarnée dans un corps. Apprendre n'est donc pas recevoir un savoir venu du dehors, mais réveiller en soi un savoir oublié.

Dans le Ménon, Socrate interroge un jeune esclave qui n'a jamais étudié la géométrie et l'amène, par les seules questions, à résoudre un problème géométrique. Pour Platon, cela prouve que le savoir était déjà là, latent, et qu'il a suffi de le faire remonter. L'expérience sensible n'apporte pas la connaissance, elle en est l'occasion : voir des choses approximativement égales réveille en nous l'idée de l'Égalité parfaite, que nous n'avons jamais rencontrée dans le monde sensible.

L'instrument de cette remontée vers les Formes est la dialectique, méthode de pensée qui s'élève des hypothèses vers les principes, par le jeu réglé des questions et des réponses. Elle prolonge l'examen socratique, mais là où celui-ci se contentait de réfuter les fausses certitudes, la dialectique platonicienne vise positivement à saisir les Formes et leurs relations.

L'image la plus célèbre de ce parcours est l'allégorie de la caverne, au livre VII de La République. Des hommes enchaînés depuis l'enfance au fond d'une caverne ne voient que les ombres projetées sur la paroi, qu'ils prennent pour la réalité. L'un d'eux est libéré, se retourne, gravit péniblement la sortie, découvre le monde réel et le soleil. Cette ascension figure le chemin de l'ignorance vers le savoir, du sensible vers l'intelligible. Et le philosophe, une fois sorti, doit redescendre pour tenter d'éclairer ceux qui sont restés dans l'ombre, au risque de ne pas être cru.

L'âme et ses trois parties

La connaissance des Formes suppose une âme capable de les atteindre. La conception platonicienne de l'âme est double. D'une part, l'âme est immortelle : le Phédon en propose plusieurs démonstrations, dans le cadre du récit des derniers instants de Socrate. D'autre part, l'âme n'est pas simple : elle comporte trois parties, dont l'articulation est exposée notamment dans La République et illustrée dans le Phèdre par l'image de l'attelage ailé.

Ces trois parties sont la partie rationnelle, qui aspire au savoir et à la vérité, la partie ardente ou « irascible », siège du courage, de l'honneur et de la colère, et la partie désirante, qui recherche les plaisirs du corps et les biens matériels. La justice dans l'âme consiste en l'harmonie de ces trois parties sous la conduite de la raison, comme un cocher maîtrise deux chevaux de tempéraments opposés. Une âme déréglée est une âme où le désir ou l'emportement ont pris le pas sur la raison.

Cette psychologie n'est pas qu'une description : elle est le fondement de l'éthique platonicienne. Être vertueux, c'est mettre de l'ordre en soi, et cet ordre n'est possible que si la raison, éclairée par la connaissance des Formes et notamment du Bien, gouverne le reste.

La cité juste et le philosophe-roi

C'est ici que la pensée de Platon boucle sur la question politique qui l'animait depuis le procès de Socrate. La République repose sur une analogie entre l'âme et la cité. De même que l'âme juste est celle où chaque partie tient son rôle sous la conduite de la raison, la cité juste est celle où chaque groupe accomplit sa fonction propre sans empiéter sur les autres.

Platon distingue trois classes, qui répondent aux trois parties de l'âme : les producteurs (artisans, paysans, marchands) qui assurent les besoins matériels, les gardiens ou auxiliaires qui défendent la cité, et les dirigeants, qui la gouvernent. La justice politique consiste à ce que chacun fasse ce pour quoi il est le mieux fait, sans confusion des rôles.

La thèse la plus célèbre et la plus discutée de La République est celle du philosophe-roi. Tant que les philosophes ne seront pas rois, ou que les rois ne deviendront pas philosophes, dit Platon, les cités ne cesseront pas de connaître le malheur. Seul celui qui a contemplé l'Idée du Bien sait vraiment ce qui est bon pour la cité. Le pouvoir doit donc revenir non aux plus riches, ni aux plus éloquents, ni à ceux que désigne le tirage au sort démocratique, mais à ceux qui savent. Cette position, profondément critique envers la démocratie athénienne, a nourri des lectures contradictoires, de l'idéal du gouvernement éclairé jusqu'à l'accusation d'autoritarisme.

Dans ses derniers dialogues, notamment Le Politique et Les Lois, Platon nuance cet idéal. Faute de pouvoir compter sur le gouvernement d'un sage parfait, il accorde une place croissante à la loi, impersonnelle et stable, comme garde-fou contre l'arbitraire. C'est le signe d'une pensée qui ne cesse de se reprendre et de se corriger, et non d'un système clos une fois pour toutes.

Œuvres majeures

L'œuvre de Platon nous est parvenue presque intégralement, ce qui est exceptionnel pour un auteur de l'Antiquité. Elle se compose essentiellement de dialogues, auxquels s'ajoutent des lettres dont l'authenticité est inégalement reconnue. Les chercheurs distinguent traditionnellement trois périodes dans cette production, même si cette chronologie reste discutée (voir la section consacrée aux controverses). Le mode de référence standard aux textes platoniciens suit la pagination dite « Stephanus », du nom de l'éditeur Henri Estienne qui publia les dialogues en 1578 : on cite par exemple République 514a.

Les dialogues de jeunesse

Les premiers dialogues, dits socratiques, mettent en scène un Socrate fidèle à sa méthode : il interroge, réfute, et la discussion se clôt souvent sans conclusion positive. On y cherche en vain la théorie des Formes, ce qui suggère qu'elle est une élaboration proprement platonicienne, postérieure.

L'Apologie de Socrate rapporte la défense de Socrate devant ses juges. Ce n'est pas à proprement parler un dialogue, mais un discours, et un document capital sur la figure du maître. Le Criton met en scène Socrate en prison, refusant de s'évader pour ne pas désobéir aux lois de sa cité. L'Euthyphron, le Lachès et le Charmide sont des exemples typiques de la recherche d'une définition (de la piété, du courage, de la tempérance) qui échoue à aboutir, mettant en lumière l'ignorance des interlocuteurs.

Les dialogues de la maturité

C'est dans les dialogues de la période médiane que la pensée propre de Platon se déploie pleinement, avec la théorie des Formes, l'immortalité de l'âme et la réminiscence.

Le Banquet (en grec Sumposion), rédigé vers 375 av. J.-C., est une suite de discours sur l'amour prononcés lors d'un repas. Il culmine avec le récit que Socrate fait des enseignements de la prêtresse Diotime, qui décrit la montée de l'amour des beaux corps vers la contemplation du Beau en soi. Texte d'une grande richesse littéraire, il est l'un des plus accessibles et des plus lus de Platon.

Le Phédon relate les derniers moments de Socrate, condamné, qui s'entretient avec ses disciples de l'immortalité de l'âme avant de boire la ciguë. C'est le grand dialogue sur la mort et sur l'âme.

La République (en grec Politeia) est l'œuvre la plus ample et la plus célèbre. Partant de la question « qu'est-ce que la justice ? », elle construit le modèle de la cité idéale, expose la théorie des trois classes et du philosophe-roi, et contient les grandes images de l'allégorie de la caverne, de la ligne et du soleil. C'est une somme où se nouent éthique, politique, théorie de la connaissance et métaphysique.

Le Phèdre, écrit vers 370 av. J.-C., aborde l'amour, la beauté et la rhétorique, et propose l'image de l'âme comme attelage ailé. Le Ménon introduit la théorie de la réminiscence par l'expérience de l'esclave géomètre.

Les dialogues tardifs

Les derniers dialogues sont plus techniques, parfois plus austères, et témoignent d'une pensée qui réexamine ses propres acquis. Le Parménide contient une série de critiques redoutables adressées à la théorie des Formes, au point que certains y ont vu une autocritique de Platon. Le Théétète reprend la question de la connaissance sur un mode aporétique, proche de la manière des premiers dialogues. Le Sophiste et Le Politique poursuivent l'analyse par la méthode de division. Le Timée propose une cosmologie, un récit de la formation du monde par un artisan divin, le démiurge, qui aura une influence considérable jusqu'au Moyen Âge. Enfin Les Lois, son dialogue le plus long, laissé peut-être inachevé à sa mort, expose une législation détaillée pour une cité concrète, où la loi prend le relais du gouvernement du sage.

Postérité et influence

Rares sont les penseurs dont l'influence s'étend de façon ininterrompue sur près de vingt-cinq siècles. Le philosophe britannique Alfred North Whitehead a résumé cette dette d'une formule restée célèbre, en affirmant que toute la philosophie européenne pouvait se décrire comme une série de notes en bas de page à Platon. La formule est volontairement excessive, mais elle dit une vérité : les problèmes que Platon a posés, l'existence d'un ordre intelligible, le rapport entre savoir et opinion, le fondement de la justice, n'ont jamais cessé d'occuper la philosophie occidentale.

L'Antiquité et la première rupture

L'héritier le plus immédiat et le plus important est Aristote, qui passe vingt ans à l'Académie. Aristote ne rejette pas en bloc l'enseignement de son maître, mais il refuse la séparation des Formes : pour lui, l'essence des choses n'existe pas dans un monde intelligible distinct, elle est dans les choses elles-mêmes. Cette critique fonde une alternative durable, et l'histoire de la philosophie occidentale sera longtemps scandée par l'opposition entre l'inspiration platonicienne et l'inspiration aristotélicienne.

L'Académie elle-même évolue après la mort de son fondateur. À l'époque hellénistique, elle prend un tour sceptique, sous l'impulsion d'Arcésilas et de Carnéade, qui retiennent de Platon la dimension interrogative et la suspension du jugement. Plus tard, aux premiers siècles de notre ère, le néoplatonisme, dont Plotin est la grande figure, relit Platon dans une perspective mystique et systématique, en faisant de l'Un le principe suprême d'où tout procède.

Le platonisme chrétien et médiéval

La pensée platonicienne marque profondément le christianisme naissant. Saint Augustin, au IVe et Ve siècle, élabore sa théologie en s'appuyant sur le platonisme et le néoplatonisme, qu'il christianise. L'idée d'un monde intelligible, de réalités éternelles, d'une âme immortelle tendue vers un Bien transcendant, tout cela offrait au christianisme un cadre philosophique d'une grande puissance. Pendant une partie du Moyen Âge occidental, c'est surtout le Timée, partiellement traduit en latin, qui transmet quelque chose de Platon, avant que la redécouverte d'Aristote au XIIIe siècle ne déplace l'équilibre.

À la Renaissance, la fondation de l'Académie platonicienne de Florence, autour de Marsile Ficin qui traduit l'ensemble des dialogues en latin, relance avec force la lecture de Platon et nourrit l'humanisme.

Lectures modernes et contemporaines

L'influence ne faiblit pas à l'époque moderne. La théorie de la connaissance, le statut des objets mathématiques, la question des universaux portent l'empreinte des problèmes platoniciens. En philosophie des mathématiques, on parle encore aujourd'hui de « platonisme » pour désigner la position selon laquelle les objets mathématiques existent indépendamment de l'esprit humain.

Platon a aussi suscité de vives critiques, en particulier sur le terrain politique. Au XXe siècle, le philosophe Karl Popper, dans La Société ouverte et ses ennemis, voit dans la cité de La République l'une des matrices intellectuelles du totalitarisme, par son rejet de la démocratie et son idéal d'une société rigidement hiérarchisée et contrôlée. Cette lecture a été largement débattue : nombre de commentateurs la jugent anachronique, reprochant à Popper de projeter sur le texte antique des catégories politiques du XXe siècle. Le débat reste ouvert, et c'est précisément ce qui fait de La République un texte toujours vivant : on continue de s'y affronter.

Au-delà des doctrines, c'est peut-être la forme même de la philosophie platonicienne qui constitue son legs le plus durable : l'idée que penser, c'est dialoguer, mettre à l'épreuve, ne jamais tenir une certitude pour définitivement acquise. En cela, Platon reste l'héritier fidèle de Socrate.

Controverses et débats

L'œuvre de Platon, malgré sa conservation exceptionnelle, soulève plusieurs questions que les spécialistes n'ont pas tranchées et ne trancheront peut-être jamais. Loin d'être des querelles d'érudits, ces débats touchent à la manière même de lire les dialogues.

La question socratique

Le premier problème est celui de la part du Socrate historique dans les dialogues. Socrate n'a rien écrit. Tout ce que nous savons de lui nous vient de tiers, et principalement de Platon, qui le met en scène dans presque tous ses dialogues. Mais le Socrate de Platon expose des thèses, comme la théorie des Formes, que le Socrate historique n'a très probablement jamais soutenues.

La lecture la plus répandue distingue donc deux Socrate. Dans les premiers dialogues, Platon resterait proche du maître réel : un Socrate qui interroge, réfute et ne conclut pas. Dans les dialogues de la maturité, Socrate deviendrait progressivement le porte-parole des idées propres de Platon. Mais où placer exactement la frontière ? Et peut-on être sûr que les premiers dialogues eux-mêmes ne sont pas déjà des reconstructions ? La réponse dépend largement de la chronologie que l'on adopte, qui est elle-même incertaine. Le résultat est qu'il n'existe pas d'accès direct au Socrate historique : nous ne le connaissons qu'à travers le prisme de ceux qui l'ont rapporté, au premier rang desquels Platon.

La chronologie des dialogues

Dans quel ordre Platon a-t-il écrit ses dialogues ? La question est cruciale, car de la chronologie dépend la possibilité de reconstituer une évolution de sa pensée. Les chercheurs ont développé des méthodes, notamment la stylométrie, qui analyse les régularités de style et de vocabulaire pour estimer la proximité temporelle des textes. Ces analyses convergent sur certains points, par exemple pour situer Les Lois parmi les dernières œuvres.

Mais la division classique en trois périodes, jeunesse, maturité, vieillesse, reste partiellement conjecturale. Comme le souligne la recherche contemporaine, rien n'interdit que Platon ait continué à écrire des dialogues de type interrogatif tout en composant ses grandes œuvres doctrinales. L'ordre de composition demeure pour une part une hypothèse de travail, utile mais fragile, et non un fait établi.

L'unité de la doctrine

Une troisième controverse, liée aux précédentes, oppose deux familles d'interprètes. Pour les uns, dits unitariens, Platon a une doctrine cohérente et stable, que les différents dialogues exposent sous des angles complémentaires. Pour les autres, dits révisionnistes, la pensée de Platon évolue, se corrige, et certains dialogues tardifs remettent en cause des thèses antérieures.

L'exemple le plus discuté est celui du Parménide, où Platon formule lui-même des objections puissantes contre la théorie des Formes. Faut-il y voir une autocritique sincère, le signe que Platon doutait de sa propre construction ? Ou un exercice destiné à mieux fonder la théorie en l'éprouvant ? Les deux lectures ont leurs défenseurs, et le texte se prête aux deux.

Ces incertitudes ne sont pas un défaut de l'œuvre, mais une conséquence de sa forme. En choisissant le dialogue plutôt que le traité, en refusant de parler en son nom, Platon a délibérément laissé ouverte la question de ce qu'il pensait vraiment. Lire Platon, c'est accepter d'entrer dans cette indétermination et d'y exercer son propre jugement, ce qui est sans doute exactement ce qu'il souhaitait.

Pour aller plus loin

Pour commencer

Le meilleur point d'entrée reste la lecture directe des dialogues les plus accessibles, dans une bonne traduction. Le Banquet et l'Apologie de Socrate sont brefs, vivants et ne demandent aucun prérequis. Les éditions GF-Flammarion et Folio proposent des traductions fiables accompagnées de notes et d'introductions utiles.

Pour une introduction d'ensemble accessible, Platon de Monique Dixsaut offre un panorama clair par une spécialiste reconnue. L'article « Plato » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, en anglais et en accès libre, constitue une excellente synthèse de l'état de la recherche.

Pour approfondir

La République est l'œuvre incontournable pour qui veut saisir l'ensemble de la pensée platonicienne, mais c'est un texte long et exigeant : mieux vaut l'aborder après s'être familiarisé avec les dialogues plus courts. La traduction de Georges Leroux (GF-Flammarion) est particulièrement recommandée pour la qualité de son appareil critique.

Le Phédon et le Ménon permettent d'entrer dans la théorie de l'âme et de la réminiscence. Pour la réception et les enjeux de la théorie des Formes, les travaux de Luc Brisson, qui a dirigé une édition complète des œuvres de Platon (GF-Flammarion), font autorité en langue française.

Pour situer dans l'histoire de la philosophie

Pour comprendre la grande alternative entre platonisme et aristotélisme, la lecture conjointe de Platon et d'Aristote s'impose. Sur la lecture politique controversée de Platon, La Société ouverte et ses ennemis de Karl Popper se lit avec profit, à condition de la confronter aux réponses critiques qu'elle a suscitées, ce qui constitue en soi un bon exercice de pensée.

Les éditions complètes de référence en français sont celle de Léon Robin dans la Pléiade et celle dirigée par Luc Brisson chez Flammarion, plus récente et tenant compte des avancées récentes de la recherche.

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