Moïse Maïmonide
Plus grand philosophe juif médiéval, codificateur de la Loi juive et médecin de la cour de Saladin. Sa théologie négative et sa tentative d'articuler la révélation mosaïque avec la philosophie aristotélicienne marquent durablement les trois traditions monothéistes.
Biographie
Moïse Maïmonide, en hébreu Mochè ben Maïmon et en arabe Musa ibn Maymun (souvent désigné par l'acronyme Rambam, ses initiales en hébreu), naît le 30 mars 1138 à Cordoue, alors sous domination almoravide, dans une famille juive lettrée. Il meurt le 13 décembre 1204 à Fostat, près du Caire, en Égypte. Sa vie traverse une période de troubles politiques considérables dans le monde musulman d'Occident et d'Orient, et il est à la fois le plus grand philosophe juif médiéval, un commentateur majeur de la Loi juive et un médecin réputé.
Maïmonide reçoit dès l'enfance une éducation à la fois religieuse (Bible, Talmud) et philosophique (logique, mathématiques, astronomie). Son père, Maïmon ben Joseph, est rabbin et juge. La situation des Juifs en Andalousie se dégrade vivement avec l'arrivée des Almohades en 1148, qui imposent aux non-musulmans la conversion forcée ou l'exil. La famille de Maïmonide quitte Cordoue, mène pendant environ dix ans une vie itinérante en Espagne et au Maghreb (notamment à Fès, vers 1160), avant de gagner Acre en Terre sainte en 1165, puis l'Égypte vers 1166.
Maïmonide s'installe à Fostat, près du Caire, où il vivra le reste de sa vie. Il devient le chef spirituel (Nagid) de la communauté juive d'Égypte. Pour subvenir à ses besoins, il exerce la médecine, où il acquiert une grande renommée : il devient le médecin de la cour du sultan Saladin et de son entourage. Sa vie est partagée entre une activité médicale intense, ses responsabilités communautaires, et une œuvre intellectuelle d'une ampleur considérable. Sa correspondance, notamment ses Lettres à différentes communautés juives en détresse, témoigne de sa stature morale.
Maïmonide meurt à Fostat en décembre 1204. Selon la tradition, sa dépouille fut transportée et inhumée à Tibériade, où sa tombe est encore aujourd'hui un lieu de pèlerinage. Sa mort fut ressentie comme une perte immense par les communautés juives du monde entier.
Pensée principale
Maïmonide est l'une des figures les plus considérables de la philosophie médiévale, et la plus grande de la pensée juive de cette époque. Son projet philosophique consiste à articuler la révélation biblique et la philosophie d'Aristote, telle qu'elle lui parvient à travers la falsafa de langue arabe, en particulier par Al-Fârâbî et Avicenne. Le geste est d'une grande audace, et il fera de Maïmonide une référence aussi importante pour la pensée chrétienne médiévale que pour le judaïsme.
La théologie négative
L'un des apports philosophiques les plus saisissants de Maïmonide est sa doctrine de la théologie négative, déployée surtout dans le Guide des égarés. La question est centrale : comment parler de Dieu sans tomber dans l'anthropomorphisme, et sans réduire la transcendance divine à des catégories humaines ?
Maïmonide y répond par une thèse radicale : les attributs positifs que nous appliquons à Dieu (Dieu est juste, sage, miséricordieux, vivant) ne désignent rien de positif dans l'essence divine. Ils signifient seulement, selon Maïmonide, soit des actions divines telles que nous les observons dans le monde, soit des négations (« Dieu est sage » signifie « Dieu n'est pas ignorant »). De Dieu lui-même, en son essence, nous ne pouvons rien dire de positif : nous pouvons seulement dire ce qu'il n'est pas. Plus nous écartons d'attributs inadéquats, plus nous approchons de la vraie connaissance de Dieu, qui culmine dans le silence devant son mystère.
Cette théologie négative, héritière du néoplatonisme et de la tradition arabe, est l'une des formulations les plus rigoureuses qu'on en ait. Elle préserve la transcendance divine tout en sauvegardant la possibilité d'un discours philosophique sur Dieu. Elle aura une influence considérable, jusque chez Thomas d'Aquin et Maître Eckhart.
Concilier la Loi et la philosophie
L'autre grand axe de la pensée de Maïmonide est la tentative de montrer la concordance entre la Loi révélée à Moïse et la philosophie d'Aristote. Le projet est délicat, car certains points de la doctrine aristotélicienne (l'éternité du monde, par exemple) semblent contredire la lettre biblique.
Maïmonide soutient que la Bible, lue avec attention, est compatible avec la philosophie, à condition d'en saisir les sens cachés. De nombreux passages bibliques qui semblent attribuer à Dieu des caractères humains (des mains, une colère, des regrets) ne doivent pas être pris au sens littéral : ils sont des concessions de la Loi à la faiblesse de l'imagination du plus grand nombre. Le sage, lui, lit derrière la lettre pour atteindre le sens véritable, qui s'accorde avec la raison philosophique.
Cette herméneutique double, qui distingue un enseignement exotérique (pour le peuple) et un enseignement ésotérique (pour les sages), est l'une des thèses les plus discutées de Maïmonide. Sur certaines questions extrêmes (notamment l'éternité du monde), Maïmonide finit par maintenir la position biblique de la création dans le temps, en arguant que la doctrine aristotélicienne n'est pas démontrée mais seulement vraisemblable. Sa lecture des commandements de la Loi, dont il cherche à montrer la rationalité, est elle aussi un sommet de l'œuvre. Maïmonide n'oppose donc pas foi et raison, mais cherche leur articulation, dans une tradition que Thomas d'Aquin reprendra peu après en monde chrétien.
Œuvres majeures
L'œuvre de Maïmonide se déploie en trois domaines, où il a chaque fois produit des chefs-d'œuvre.
Le Guide des égarés (en arabe Dalâlat al-Hâ'irîn, en hébreu Moreh Nevoukhim), écrit en arabe et achevé vers 1190, est son œuvre philosophique majeure. Adressé à un disciple troublé par la rencontre entre la Loi juive et la philosophie aristotélicienne, c'est le grand traité où Maïmonide expose sa théologie négative, sa lecture allégorique de la Bible, sa doctrine des attributs divins, son analyse de la prophétie, et sa rationalisation des commandements. Le livre est complexe, en partie volontairement ésotérique, et il a été traduit en hébreu de son vivant. Il deviendra la principale référence philosophique du judaïsme médiéval et exercera une influence majeure sur la pensée chrétienne par sa traduction latine.
La Michné Torah (en français parfois rendu par Répétition de la Loi), achevée vers 1180, est l'œuvre juridique majeure. Écrite en hébreu rabbinique clair, c'est une vaste codification systématique de l'ensemble du droit juif (halakha), répartie en quatorze livres. Maïmonide y propose, pour la première fois dans l'histoire de la pensée juive, une présentation ordonnée et complète des prescriptions de la Loi. L'œuvre, immédiatement contestée par certains (qui craignaient qu'elle ne dispensât d'étudier le Talmud), est devenue une référence centrale du judaïsme rabbinique. Sa concision et sa clarté lui ont valu une autorité durable.
Le Commentaire de la Michna (achevé vers 1168), composé en arabe pendant les années d'errance, propose une explication systématique de la Michna, l'un des textes fondamentaux du judaïsme. C'est dans l'introduction à ce commentaire que Maïmonide énonce notamment ses Treize Articles de foi, qui sont devenus une référence pour la définition du dogme juif.
À ces œuvres s'ajoutent une importante correspondance (Lettres, dont la célèbre Épître au Yémen) et de nombreux traités médicaux, écrits en arabe, dont plusieurs sur l'hygiène, la diététique et différentes pathologies.
Postérité et influence
L'influence de Maïmonide est considérable, et elle s'est exercée dans trois traditions distinctes : juive d'abord, mais aussi musulmane (dans une moindre mesure) et chrétienne.
Dans la tradition juive, Maïmonide est sans doute la figure la plus discutée et la plus influente du Moyen Âge. La Michné Torah est devenue une référence centrale du droit juif, étudiée et commentée pendant des siècles. Les Treize Articles de foi sont entrés dans la liturgie juive sous une forme abrégée (le Yigdal). Mais l'œuvre philosophique du Guide des égarés a aussi suscité des controverses très vives. Au XIIIe siècle, la « controverse maïmonidienne » divise les communautés juives entre partisans et adversaires de la philosophie. Certaines autorités vont jusqu'à brûler le Guide à Montpellier en 1232. La querelle ne s'éteint que progressivement, et l'autorité de Maïmonide finit par s'imposer comme classique inégalé, même chez ceux qui n'adhèrent pas à sa philosophie.
Dans la tradition chrétienne, Maïmonide a exercé une influence majeure par la traduction latine du Guide des égarés (Dux neutrorum ou Dux dubitantium), accessible à partir du XIIIe siècle. Thomas d'Aquin le cite fréquemment, le désignant respectueusement comme « Rabbi Moïse », et lui doit beaucoup, notamment dans sa propre doctrine des attributs divins et de la création du monde. Maître Eckhart connaît également Maïmonide et l'utilise dans ses propres commentaires. L'influence de Maïmonide sur la scolastique chrétienne est l'un des grands chapitres de la circulation des idées entre les trois traditions monothéistes.
À l'époque moderne, Maïmonide a continué de marquer la pensée juive. Spinoza, formé à la tradition rabbinique, le connaît intimement (et le critique). Le renouveau de l'étude juive aux XIXe et XXe siècles a remis Maïmonide au centre de l'attention. Hermann Cohen, Leo Strauss, Emmanuel Levinas et d'autres ont proposé des lectures contemporaines majeures, parfois divergentes (Strauss insistant sur la dimension ésotérique du Guide, d'autres sur sa cohérence philosophique d'ensemble).
Aujourd'hui, Maïmonide est étudié à la fois comme grand penseur de la rencontre entre raison et révélation, comme codificateur du droit juif et comme témoin majeur de la civilisation judéo-arabe médiévale. Son audace, sa rigueur et sa hauteur de vue lui assurent une place durable parmi les plus grands philosophes de toutes les époques.
Pour aller plus loin
Maïmonide est une œuvre exigeante, mais accessible à un lecteur patient. Plusieurs voies d'entrée sont possibles selon les centres d'intérêt.
Pour entrer dans la philosophie de Maïmonide, le Guide des égarés est l'œuvre à lire en priorité. Il existe une excellente traduction française par Salomon Munk (XIXe siècle, plusieurs fois rééditée), ainsi que des éditions plus récentes. Le livre se lit par sections, en suivant l'ordre des chapitres, mais il est utile d'être accompagné par un guide de lecture, tant l'œuvre est dense et parfois volontairement énigmatique.
Pour une introduction plus brève à sa pensée, ses Treize Articles de foi et certaines de ses Lettres (notamment l'Épître au Yémen) offrent des accès plus courts.
Pour découvrir Maïmonide comme codificateur de la Loi, l'introduction à la Michné Torah et le premier livre (Sefer ha-Madda, le Livre de la connaissance) sont particulièrement riches sur le plan philosophique.
Parmi les présentations contemporaines, les travaux de Leo Strauss, et les présentations plus récentes accessibles au lecteur non spécialiste, permettent de situer Maïmonide dans la philosophie médiévale et de saisir l'enjeu de sa lecture. Il est éclairant aussi de le lire en lien avec Al-Fârâbî, Avicenne et Thomas d'Aquin, qui dialoguent par-dessus les frontières religieuses.
L'article « Maimonides » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre, particulièrement utile pour s'orienter dans une œuvre complexe.
Avertissement de lecture : le Guide des égarés contient des passages volontairement obscurs, où Maïmonide pratique une écriture qu'il revendique comme ésotérique. Ne pas se décourager si certains chapitres restent énigmatiques : c'est intentionnel, et les commentateurs sérieux signalent ces difficultés.