Introduction à la métaphysique

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Titre original : Einführung in die Metaphysik

Publication : 1953

Type : Traite

Analyse

Introduction à la métaphysique reprend le texte d'un cours professé par Martin Heidegger à l'université de Fribourg-en-Brisgau durant le semestre d'été 1935. Heidegger ne le publia qu'en 1953, soit près de vingt ans plus tard. Ce décalage explique une bonne part de l'intérêt du livre et la totalité de la controverse qui l'entoure.

L'ouvrage occupe une place particulière dans l'œuvre : plus accessible que Être et Temps, il sert souvent de porte d'entrée, tout en donnant à voir le déplacement qui s'opère alors dans la pensée de son auteur, de l'analyse de l'existence humaine vers l'histoire de l'oubli de l'être.

La question fondamentale

Le cours s'ouvre sur une question empruntée à Leibniz : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Heidegger la présente comme la question la plus vaste, la plus profonde et la plus originaire qui soit, celle que chacun peut rencontrer dans un moment de désespoir, de grande joie ou d'ennui, lorsque l'évidence de l'existence des choses cesse un instant d'aller de soi.

Mais il déplace aussitôt l'interrogation. Demander pourquoi il y a quelque chose revient encore à chercher une cause, donc un étant qui expliquerait les autres. Or ce qui doit être interrogé n'est pas tel ou tel étant : c'est l'être lui-même, ce en vertu de quoi un étant est plutôt que n'est pas. La question directrice devient alors : qu'en est-il de l'être ?

Le diagnostic : l'oubli de l'être

À cette question, répond Heidegger, la tradition philosophique n'a pas répondu, et pis encore, elle a cessé de la poser. Elle a pris l'être pour le plus vide et le plus général des concepts, un mot dont la signification irait de soi. Le mot « être » serait devenu une vapeur, un reste de sens à peine consistant.

Heidegger nomme cet état un oubli. Non pas une distraction passagère, mais un événement qui commande selon lui toute l'histoire de l'Occident, depuis les Grecs jusqu'à la technique moderne. La métaphysique elle-même, en pensant l'étant dans son ensemble, aurait manqué la différence entre l'être et l'étant. Le cours se présente ainsi comme une introduction à la métaphysique qui est en même temps une mise en question de la métaphysique.

Grammaire et étymologie du mot « être »

L'un des chapitres les plus singuliers du livre est consacré à la grammaire et à l'étymologie du mot « être ». Heidegger y examine la formation de l'infinitif, le rôle du participe, et remonte aux radicaux que la linguistique de son temps reconnaissait dans les langues indo-européennes.

L'intention n'est pas philologique. Il s'agit de montrer que la manière dont nous parlons de l'être porte la trace de décisions anciennes, et que la déchéance du mot est solidaire de la déchéance de la question. Le langage n'est pas ici un instrument neutre : il est le lieu où l'être vient à la parole ou se retire.

Ce chapitre est aussi celui qui a suscité le plus de réserves, y compris chez des lecteurs bienveillants, en raison de la liberté que Heidegger prend avec les données linguistiques établies.

Les quatre limitations de l'être

La dernière et la plus longue partie du cours examine quatre oppositions traditionnelles dans lesquelles l'être a été enserré et par lesquelles il a été, selon Heidegger, restreint : l'être et le devenir, l'être et l'apparence, l'être et le penser, l'être et le devoir.

Chacune est reconduite à son origine grecque. L'opposition de l'être et de l'apparence renvoie à Parménide, celle de l'être et du devenir à Héraclite, que Heidegger s'efforce de ne pas opposer l'un à l'autre comme le veut la tradition scolaire. L'opposition de l'être et du penser conduit à une relecture serrée d'un fragment de Parménide, où Heidegger refuse de lire un idéalisme avant la lettre. L'opposition de l'être et du devoir, enfin, est rapportée à l'interprétation platonicienne de l'être comme idée, qui transforme l'être en modèle et ouvre la voie à la séparation moderne des faits et des valeurs.

Le cours contient également un commentaire célèbre du premier chœur de l'Antigone de Sophocle, où l'homme est dit l'être le plus inquiétant, celui qui s'ouvre des chemins partout et se trouve nulle part chez lui.

Un texte de transition

Les lecteurs de Heidegger repèrent dans ce cours plusieurs traits de ce qu'on appelle parfois son tournant. Le vocabulaire d'Être et Temps, centré sur l'analytique du Dasein, cède la place à une interrogation sur l'histoire de l'être, sur le commencement grec et sur la possibilité d'un autre commencement. La poésie et l'art y prennent une importance nouvelle, que les textes ultérieurs confirmeront.

On y trouve aussi les premières formulations d'une critique de la technique moderne et de ce que Heidegger appelle l'obscurcissement du monde, thème qu'il développera après la guerre.

La controverse de 1953

La publication du cours, en 1953, a immédiatement déclenché une polémique en Allemagne. Le texte imprimé contient en effet une phrase où Heidegger évoque la vérité intérieure et la grandeur du mouvement national-socialiste, suivie d'une précision entre parenthèses renvoyant à la rencontre de la technique planétaire et de l'homme moderne.

Deux questions ont été disputées. La première est de savoir si cette parenthèse figurait dans le cours de 1935 ou si elle fut ajoutée lors de la préparation du texte pour l'édition : Heidegger a soutenu qu'elle appartenait au manuscrit d'origine, ce que des commentateurs ont contesté. La seconde, plus fondamentale, est de savoir si maintenir une telle phrase en 1953, sans commentaire ni distance explicite, engage la pensée elle-même ou relève seulement de la biographie de son auteur.

C'est à cette occasion qu'un jeune Jürgen Habermas, alors étudiant, publia dans la presse allemande un article critique qui fit date et qui marqua le début d'une longue discussion sur les rapports entre l'œuvre de Heidegger et son engagement de 1933.

Le débat s'est rouvert depuis la publication des Cahiers noirs, ses carnets de travail, qui contiennent des passages antisémites. Les positions restent nettement partagées : certains lecteurs estiment que ces textes invalident l'entreprise philosophique elle-même, d'autres qu'ils obligent à lire Heidegger de manière critique sans annuler la portée de ses questions. Cette fiche ne tranche pas ce débat et invite à consulter les travaux qui lui sont consacrés.

Pourquoi lire ce livre

Introduction à la métaphysique offre un accès relativement direct à ce qui fait le centre de la pensée heideggérienne : l'idée que la question de l'être n'est pas une curiosité d'école mais ce qui décide de notre rapport au monde, au langage et à la technique.

La lecture demande de la patience. Le vocabulaire est difficile, non parce qu'il serait technique au sens des sciences, mais parce qu'il travaille délibérément contre les habitudes de la langue. Il est utile d'aborder le livre après une première connaissance de la philosophie grecque, en particulier des présocratiques et de Platon. L'édition française courante est la traduction de Gilbert Kahn, disponible en format de poche.