Thomas d'Aquin
Théologien et philosophe dominicain du XIIIe siècle. Sa grande synthèse de la philosophie d'Aristote et de la foi chrétienne a façonné la pensée catholique et reste une référence philosophique majeure.
Biographie
Thomas d'Aquin naît vers 1225 au château de Roccasecca, près d'Aquino, à mi-chemin entre Rome et Naples, dans une famille de la haute noblesse italienne. Son nom vient de cette région d'origine. Destiné par sa famille à une carrière ecclésiastique prestigieuse, il est confié tout jeune à la célèbre abbaye bénédictine du Mont-Cassin, où l'on espère le voir devenir abbé. Son destin prendra un tout autre tour.
Le choix des Dominicains
Envoyé poursuivre ses études à l'université de Naples, le jeune Thomas y découvre deux choses qui décideront de sa vie. D'une part, l'ordre des Dominicains, un ordre mendiant récemment fondé, voué à la prédication, à l'étude et à la pauvreté. D'autre part, les œuvres d'Aristote, qui reviennent alors en Occident par l'intermédiaire des traductions et commentaires arabes. Thomas décide d'entrer chez les Dominicains, ce qui scandalise sa famille : renoncer à la prestigieuse abbaye du Mont-Cassin pour un ordre mendiant était un déclassement social aux yeux de ses proches. La tradition rapporte que sa famille le séquestra plus d'un an pour le faire renoncer, en vain. Sa vocation l'emporta.
Études et enseignement
Thomas part étudier auprès d'Albert le Grand, l'un des plus grands savants de son temps, à Paris puis à Cologne. Albert, lui-même grand lecteur d'Aristote, oriente durablement son disciple. La légende veut que les condisciples de Thomas, impressionnés par sa corpulence et trompés par son silence, l'aient surnommé le « bœuf muet », et qu'Albert ait prédit que les mugissements de ce bœuf rempliraient un jour le monde entier. La prédiction ne fut pas démentie.
Thomas devient maître en théologie à l'université de Paris, alors le plus grand centre intellectuel d'Europe. Sa carrière se partage entre Paris et l'Italie, au gré des missions que lui confie son ordre. Il enseigne, prêche, et surtout écrit, à un rythme prodigieux. En une vingtaine d'années seulement d'activité littéraire, il produit une œuvre d'une ampleur vertigineuse, estimée à plusieurs millions de mots, qui couvre la théologie, la philosophie et le commentaire des textes. Fait remarquable pour un auteur médiéval, la quasi-totalité de ce qu'il a écrit nous est parvenue.
La grande synthèse et la « paille »
Le grand projet de sa maturité est la rédaction de la Somme théologique, vaste exposé systématique de toute la théologie chrétienne, conçu comme un manuel pour les étudiants. Il y travaille durant ses dernières années, tout en commentant l'ensemble des œuvres majeures d'Aristote, double tâche d'une ambition démesurée.
L'œuvre restera pourtant inachevée. Vers la fin de sa vie, à Naples, Thomas connaît une expérience que ses biographes qualifient de mystique. À la suite de celle-ci, il cesse brusquement d'écrire. Pressé de reprendre, il aurait répondu que tout ce qu'il avait écrit lui semblait désormais comme de la paille au regard de ce qui lui avait été révélé. Cette parole, célèbre, dit quelque chose de l'homme : ce théologien d'une rigueur intellectuelle hors du commun se tenait d'abord pour un croyant, et l'expérience spirituelle primait à ses yeux sur l'édifice conceptuel.
Thomas meurt peu après, le 7 mars 1274, à l'abbaye cistercienne de Fossanova, alors qu'il se rendait au concile de Lyon, à environ quarante-neuf ans.
Une postérité mouvementée
Sa mort ne met pas fin aux controverses qui entouraient son œuvre. En 1277, l'évêque de Paris condamne un ensemble de propositions, dont certaines proches de thèses thomistes, dans un climat de méfiance envers l'aristotélisme. Cette condamnation sera levée. Thomas est canonisé en 1323, puis proclamé docteur de l'Église. Son œuvre deviendra, bien après sa mort, l'une des armatures intellectuelles de la pensée catholique, au point que la Somme théologique finira par remplacer les manuels antérieurs dans l'enseignement de la théologie.
Pensée principale
Thomas d'Aquin se tient à un carrefour de l'histoire de la pensée. Au XIIIe siècle, l'Occident chrétien redécouvre l'œuvre complète d'Aristote, transmise par les savants du monde arabe. Or cette philosophie, la plus puissante que l'Antiquité ait léguée, pose un problème redoutable : nombre de ses thèses semblent difficiles à concilier avec la foi chrétienne. Faut-il alors rejeter Aristote, ou bien renoncer à des éléments de la doctrine chrétienne ? Le génie de Thomas est d'avoir refusé cette alternative et entrepris la plus ambitieuse des synthèses : montrer que la raison philosophique, dont Aristote est le sommet, et la foi chrétienne ne se contredisent pas mais se complètent.
Cette position définit toute son œuvre. Thomas est d'abord et avant tout un théologien, mais un théologien qui accorde à la raison et à la philosophie une dignité et une autonomie considérables. C'est pourquoi il intéresse aussi bien l'histoire de la théologie que celle de la philosophie.
Raison et foi : distinguer pour unir
Le principe fondamental de Thomas est que la raison et la foi, loin de s'opposer, sont deux voies vers la vérité, qui ne sauraient se contredire puisque toutes deux viennent de Dieu. Mais elles n'ont ni le même domaine ni la même méthode. Certaines vérités sont accessibles à la raison naturelle, sans l'aide de la révélation : par exemple, Thomas pense qu'on peut prouver l'existence de Dieu par la seule raison. D'autres vérités dépassent les forces de la raison et ne sont accessibles que par la révélation, comme le mystère de la Trinité ou de l'Incarnation. La raison ne peut les démontrer, mais elle peut montrer qu'elles ne sont pas absurdes et en éclairer le sens.
Ce partage est essentiel. Il accorde à la philosophie un terrain propre, où elle travaille selon ses propres règles, tout en la situant dans un ensemble plus vaste où la foi a le dernier mot sur ce qui la dépasse. La philosophie est, selon une image traditionnelle que Thomas assume, la servante de la théologie, mais une servante dont le travail est réel et respecté.
La reprise d'Aristote
Pour penser le monde, Thomas reprend l'essentiel de la philosophie d'Aristote et la met au service de la théologie chrétienne. Il adopte la doctrine de la matière et de la forme, la distinction de la puissance et de l'acte, la théorie des quatre causes. Mais il les transforme et les prolonge en fonction de la foi chrétienne, sur des points où Aristote restait muet ou divergeait.
La transformation la plus importante porte sur la notion d'être. Aristote avait analysé les substances, mais Thomas introduit une distinction décisive entre l'essence et l'existence : l'essence est ce qu'une chose est, l'existence le fait qu'elle est. En toute créature, l'essence et l'existence sont distinctes : un être pourrait ne pas exister, son existence ne lui est pas due. En Dieu seul, essence et existence coïncident : Dieu est l'être même, celui dont l'essence est d'exister. Cette distinction, qui n'était pas chez Aristote, devient le pivot de la métaphysique thomiste et le fondement de sa pensée de la création : tout ce qui existe tient son existence de Dieu, source de tout être.
Les cinq voies vers Dieu
C'est dans ce cadre que se comprennent les célèbres cinq voies (en latin quinque viae), les cinq arguments par lesquels Thomas entend prouver l'existence de Dieu par la raison naturelle, au début de la Somme théologique. Toutes partent de l'expérience du monde sensible pour remonter à Dieu comme à sa cause.
La première voie part du mouvement : tout ce qui est mû est mû par un autre, et il faut bien un premier moteur lui-même non mû. La deuxième part de la causalité : la chaîne des causes efficientes suppose une cause première. La troisième part du contingent et du nécessaire : les choses qui peuvent ne pas être supposent un être nécessaire. La quatrième part des degrés de perfection que nous observons et remonte à un maximum, source de toute perfection. La cinquième, enfin, part de l'ordre et de la finalité visibles dans la nature et remonte à une intelligence qui les ordonne. Ces voies, qui doivent beaucoup à Aristote et à ses commentateurs, restent au cœur des débats de la philosophie de la religion, discutées et critiquées jusqu'à aujourd'hui.
La loi naturelle et la morale
En morale, Thomas opère la même synthèse. Il reprend d'Aristote l'idée que le bien de l'homme est son accomplissement, que la vie bonne passe par les vertus, et la conception de la vertu comme juste milieu. Mais il l'intègre dans une perspective chrétienne où la fin ultime de l'homme n'est plus seulement le bonheur terrestre, mais la béatitude, la vision de Dieu.
Sa contribution la plus influente en ce domaine est la doctrine de la loi naturelle. Thomas distingue plusieurs niveaux de loi. Au sommet, la loi éternelle, par laquelle Dieu gouverne toute la création. La loi naturelle est la participation de la créature raisonnable à cette loi éternelle : c'est la capacité, inscrite dans la raison humaine, de discerner le bien du mal et de connaître les principes fondamentaux de l'agir. Tout être humain, par sa seule raison, peut accéder à ces principes, indépendamment de toute révélation. Cette idée d'une loi morale naturelle, universelle et rationnelle, aura une postérité immense, jusque dans les théories modernes du droit naturel et des droits humains.
Œuvres majeures
L'œuvre de Thomas d'Aquin est l'une des plus vastes du Moyen Âge, et l'une des mieux conservées. Elle se répartit en plusieurs catégories : les grands traités systématiques, les questions disputées, les opuscules, et les commentaires d'Aristote et d'autres auteurs. On retient ici les textes majeurs.
La Somme théologique
La Somme théologique (Summa theologiae, 1265-1274) est l'œuvre maîtresse de Thomas, restée inachevée à sa mort. Conçue comme un manuel ordonné pour les étudiants en théologie, elle ambitionne d'exposer de façon systématique l'ensemble de la doctrine chrétienne. Elle est organisée en parties traitant de Dieu, de la création, de l'homme et de sa fin, de la morale et des vertus, puis du Christ et des sacrements.
Sa forme est caractéristique de la méthode scolastique des universités médiévales. Chaque point est traité sous forme de question : on pose un problème, on expose les objections les plus sérieuses, on énonce ensuite la réponse argumentée, puis on répond une à une aux objections. Cette structure rigoureuse, presque mathématique dans son agencement, fait de la Somme à la fois un monument intellectuel et un texte exigeant. C'est là que figurent les cinq voies vers l'existence de Dieu et la doctrine de la loi naturelle.
La Somme contre les Gentils
La Somme contre les Gentils (Summa contra Gentiles, 1259-1265) est l'autre grand traité systématique. Son projet est différent : il s'agit d'exposer et de défendre la vérité chrétienne, notamment face à ceux qui n'admettent pas la révélation, comme les penseurs musulmans ou juifs. Thomas y accorde donc une place particulière aux arguments de raison, accessibles indépendamment de la foi. C'est un texte précieux pour saisir l'articulation thomiste entre philosophie et théologie.
Les questions disputées et les opuscules
Les questions disputées, comme les Questions disputées sur la vérité (De veritate, 1256-1259), sont souvent plus détaillées et plus techniques que les sommes. Elles reflètent la pratique universitaire de la disputation, exercice de discussion argumentée sur un problème précis.
Parmi les opuscules, brefs traités sur des questions ponctuelles, L'Être et l'Essence (De ente et essentia) est particulièrement important pour la métaphysique : Thomas y expose, en quelques pages denses, sa distinction entre l'essence et l'existence.
Les commentaires d'Aristote
Enfin, Thomas a consacré une part considérable de ses dernières années à commenter les œuvres majeures d'Aristote : la Métaphysique, la Physique, l'Éthique à Nicomaque, le traité De l'âme, et d'autres. Ces commentaires, longtemps négligés, sont aujourd'hui pris très au sérieux par les spécialistes d'Aristote eux-mêmes, tant ils témoignent d'une compréhension fine du texte. Ils sont le laboratoire où s'est forgée l'assimilation thomiste de l'aristotélisme.
Postérité et influence
L'influence de Thomas d'Aquin a connu des fortunes diverses avant de s'imposer comme l'une des plus durables de toute l'histoire de la pensée. Son œuvre a d'abord suscité la méfiance, puis elle est devenue, des siècles après sa mort, une référence centrale du catholicisme et un foyer de discussion philosophique toujours actif.
Une reconnaissance d'abord contestée
Du vivant de Thomas et juste après sa mort, l'audace de son recours à Aristote inquiète une partie des autorités religieuses. La condamnation parisienne de 1277, qui visa des propositions parfois proches de thèses thomistes, témoigne de cette résistance. Hors de son ordre, les Dominicains, qui défendent fidèlement sa mémoire, l'assimilation thomiste d'Aristote ne s'impose pas immédiatement.
La situation se renverse progressivement. Thomas est canonisé en 1323, puis reconnu docteur de l'Église. Sa Somme théologique gagne peu à peu les écoles, au point de remplacer, à la fin du Moyen Âge, les manuels théologiques antérieurs. Le thomisme devient une grande tradition vivante, commentée et prolongée de génération en génération.
Le thomisme et l'Église catholique
L'apogée institutionnel de cette influence se situe à l'époque moderne. Au XIXe siècle, l'Église catholique fait de la pensée de Thomas la référence privilégiée de son enseignement philosophique et théologique. Le néothomisme qui en résulte, étudié dans les séminaires et les universités catholiques, fait de Thomas un interlocuteur obligé pendant des décennies. Aujourd'hui encore, sa pensée demeure une composante majeure de la réflexion catholique, même si elle n'y a plus le statut quasi exclusif qu'elle a pu avoir.
Une actualité philosophique
L'influence de Thomas dépasse aujourd'hui le cadre confessionnel. Sa doctrine de la loi naturelle continue de nourrir les débats de philosophie morale et politique, et les théories du droit naturel. En éthique, le renouveau contemporain de l'éthique des vertus, qui prolonge Aristote, croise souvent la lecture thomiste. Ses commentaires d'Aristote sont étudiés par les spécialistes de l'Antiquité pour leur finesse. Et ses preuves de l'existence de Dieu restent un point de passage obligé en philosophie de la religion, où elles sont discutées, défendues ou critiquées avec la même vivacité qu'au premier jour.
Thomas d'Aquin occupe ainsi une position singulière : à la charnière de l'Antiquité et de la modernité, à la jonction de la philosophie et de la théologie. On peut ne pas partager sa foi et trouver dans son œuvre une formidable école de rigueur, un effort sans égal pour penser ensemble ce que d'autres préfèrent séparer. C'est peut-être là sa leçon la plus durable : refuser de choisir entre la raison et la foi, et tenter, au prix d'un travail immense, de les faire dialoguer.
Pour aller plus loin
Pour commencer
L'œuvre de Thomas est immense et technique : il vaut mieux l'aborder par un guide avant de s'attaquer aux textes eux-mêmes. Une bonne introduction de vulgarisation rigoureuse permet de saisir l'architecture de sa pensée et les enjeux de la synthèse aristotélo-chrétienne. L'article « Thomas Aquinas » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, en accès libre, offre une synthèse précise, quoique exigeante.
Pour entrer dans les textes, l'opuscule L'Être et l'Essence (De ente et essentia) est bref et donne accès au cœur de la métaphysique thomiste, même s'il demande de l'attention. Les premières questions de la Somme théologique, notamment celles consacrées à l'existence de Dieu et aux cinq voies, constituent un autre point d'entrée classique.
Pour approfondir
La Somme théologique est l'œuvre de référence, mais on ne la lit pas d'un bout à l'autre : on y entre par questions, selon les thèmes qui intéressent. Sa structure en questions et objections facilite cette lecture par fragments. La Somme contre les Gentils éclaire l'articulation entre arguments de raison et vérités de foi.
Pour la philosophie morale et la doctrine de la loi naturelle, les questions correspondantes de la Somme théologique sont incontournables. Les commentaires de Thomas sur l'Éthique à Nicomaque d'Aristote permettent de voir à l'œuvre son dialogue avec le philosophe grec.
Pour situer dans l'histoire de la philosophie
La lecture d'Aristote est le préalable indispensable : on ne comprend Thomas que si l'on saisit ce qu'il reprend et transforme. La lecture d'Augustin éclaire l'autre grande source de Thomas, la tradition chrétienne et platonicienne qu'il hérite. Pour mesurer l'enjeu de sa synthèse, il est éclairant de la situer dans le contexte de la redécouverte d'Aristote au XIIIe siècle et des débats universitaires de son temps.
Les éditions françaises de référence de la Somme théologique sont publiées notamment par les éditions du Cerf.