L'Être et le Néant
Titre original : L'Être et le Néant. Essai d'ontologie phénoménologique
Publication : 1943
Type : Traite
Analyse
Publié chez Gallimard en 1943, sous le sous-titre « Essai d'ontologie phénoménologique », « L'Être et le Néant » est le grand livre théorique de Jean-Paul Sartre. Rédigé pendant l'Occupation, il tire les conséquences ontologiques d'une idée simple : la conscience n'est pas une chose parmi les choses, elle est ce par quoi le néant vient au monde, et c'est pourquoi l'homme est libre.
Contexte de publication
Sartre a découvert la phénoménologie allemande au début des années 1930, lors d'un séjour à Berlin. Il en avait déjà tiré des essais plus brefs, notamment sur l'imagination et sur les émotions. « L'Être et le Néant » est la mise en système de ce travail. Husserl lui fournit la méthode descriptive, Heidegger le vocabulaire de l'existence, Hegel la dialectique de la reconnaissance, dont la lecture circulait alors à Paris, et Descartes la référence constante au cogito.
Le livre paraît en pleine guerre et sa réception publique est d'abord lente. C'est après la Libération, avec la vogue de l'existentialisme, qu'il devient un objet de discussion générale, souvent à travers la conférence de 1946 « L'existentialisme est un humanisme », qui en simplifie considérablement les thèses.
Structure de l'ouvrage
Une introduction, intitulée « À la recherche de l'être », établit la distinction fondamentale entre l'être en soi, plein, massif et sans rapport à lui-même, et l'être pour soi, qui est présence à soi et donc distance intérieure.
La première partie, « Le problème du néant », montre comment la négation, l'interrogation et l'angoisse font apparaître le néant au cœur de l'être, et y situe l'analyse célèbre de la mauvaise foi.
La deuxième partie, « L'être pour soi », décrit les structures du pour soi : la facticité, la valeur, les possibles, la temporalité et la transcendance.
La troisième partie, « Le pour autrui », est sans doute la plus lue. Elle est construite autour de l'expérience du regard et des relations concrètes avec autrui.
La quatrième partie, « Avoir, faire et être », traite de la liberté en situation, de l'action et propose une psychanalyse existentielle qui prétend remplacer l'appareil freudien de l'inconscient.
Une conclusion brève annonce une morale que Sartre n'a jamais publiée de son vivant.
Thèses centrales
La distinction de l'en-soi et du pour-soi commande tout le livre. L'en-soi est ce qui est ce qu'il est, sans écart. Le pour-soi, c'est-à-dire la conscience, n'est jamais ce qu'il est et est ce qu'il n'est pas : il se rapporte à lui-même, donc il se manque. Cette structure n'est pas un défaut, c'est la définition même de la conscience.
La liberté n'est donc pas une propriété que la conscience posséderait, c'est ce qu'elle est. Sartre en tire une formule restée célèbre : nous sommes condamnés à être libres. Cela ne signifie pas que tout est possible. La liberté s'exerce toujours en situation, à partir d'une facticité que l'on n'a pas choisie, le corps, la naissance, la place, le passé et l'existence d'autrui. Mais aucune situation ne détermine à elle seule le sens que nous lui donnons.
La mauvaise foi est le contrepoint de cette liberté. Elle consiste à se mentir à soi-même en se traitant soit comme une chose entièrement déterminée, soit comme une pure liberté sans facticité. Sartre en donne des descriptions restées dans les mémoires, celle du garçon de café qui joue à être garçon de café, celle de la femme qui laisse sa main dans celle de son compagnon en feignant de ne pas s'en apercevoir. Ces analyses valent aussi comme critique de l'inconscient freudien : pour se mentir, il faut savoir ce que l'on cache.
L'analyse d'autrui procède du regard. Autrui n'est pas d'abord connu, il est éprouvé. Surpris à regarder par le trou d'une serrure, je découvre que je suis vu, et je m'éprouve alors comme objet pour une liberté qui m'échappe. La honte est l'affect de cette découverte. Sartre en conclut que les relations humaines oscillent entre deux échecs symétriques, l'appropriation de la liberté d'autrui et l'abandon à son regard.
Le livre se clôt sur une note sombre : le pour-soi vise à devenir en-soi-pour-soi, c'est-à-dire à être à la fois conscience et fondement de soi, ce que Sartre appelle Dieu. Ce projet étant contradictoire, il conclut que l'homme est une passion inutile.
Postérité
« L'Être et le Néant » a fourni son socle théorique à l'existentialisme français d'après-guerre. Simone de Beauvoir en tire dès 1947, avec « Pour une morale de l'ambiguïté », l'éthique que Sartre n'avait pas écrite, puis en déplace les catégories vers la condition des femmes dans « Le Deuxième Sexe ». Les analyses de la liberté en situation et du regard ont irrigué la psychiatrie, la critique littéraire et la théorie sociale.
Sartre lui-même a ensuite corrigé son propre livre. La « Critique de la raison dialectique », en 1960, tente d'articuler cette liberté individuelle aux conditionnements matériels et collectifs que l'ouvrage de 1943 laissait dans l'ombre. Les notes préparatoires à la morale annoncée ont paru après sa mort sous le titre « Cahiers pour une morale ».
Controverses
La critique la plus fréquente porte sur la conception des rapports à autrui. En faisant du conflit la structure de la relation, Sartre rendrait difficile de penser la coopération, l'amitié ou la solidarité politique. Maurice Merleau-Ponty, longtemps proche, lui a reproché une ontologie trop tranchée entre la conscience et les choses, qui manquerait l'épaisseur du corps et du monde perçu.
Une deuxième discussion porte sur la liberté. Affirmer que nous sommes toujours responsables du sens de notre situation a paru à certains lecteurs faire peu de cas des déterminations sociales, économiques et corporelles. Les sociologues et les marxistes ont formulé cette objection avec constance, et Sartre l'a en partie reprise à son compte par la suite.
Une troisième porte sur le rejet de l'inconscient. Les psychanalystes ont objecté que la mauvaise foi ne rend pas compte des phénomènes cliniques que Freud décrivait, et que la psychanalyse existentielle reste programmatique. Là encore, les positions restent partagées.
Enfin, plusieurs lectrices ont relevé que certaines descriptions du livre, notamment celles qui associent la passivité au féminin, doivent davantage aux représentations de leur époque qu'à l'ontologie qui les porte. Simone de Beauvoir, qui a repris ces outils, en a elle-même modifié l'usage.
Pour commencer la lecture
Le livre est long et son vocabulaire est technique. Une entrée praticable consiste à lire l'introduction, puis le chapitre sur la mauvaise foi et la section sur le regard, avant de revenir aux parties plus systématiques.