Baptiste Morizot

1983 - date inconnue 🇫🇷 française 13 min de lecture

Difficulté : 2/5

Philosophe français du vivant, Baptiste Morizot fait du pistage une enquête sur les autres manières d'être vivant et invite à repenser nos relations aux bêtes comme au monde sauvage.

Biographie

Baptiste Morizot naît en 1983 dans le Var, en France. Fils d'un père vétérinaire, il grandit dans une proximité précoce avec les bêtes et le monde animal, une expérience qui marquera durablement son parcours et le conduira, bien plus tard, à faire du rapport au vivant le cœur de sa philosophie.

Formation

Il entreprend des études de philosophie en classes préparatoires littéraires, puis suit les cours de l'École normale supérieure de Lyon en tant qu'auditeur, où il obtient l'agrégation de philosophie. En 2011, il soutient une thèse de doctorat consacrée au rôle du hasard dans le processus d'individuation, à la lumière de l'œuvre du philosophe Gilbert Simondon. Ce travail, plus classique et technique que ses livres ultérieurs, témoigne déjà d'un intérêt pour les processus par lesquels les êtres se forment et se transforment.

Une carrière tournée vers le vivant

Après une année comme attaché temporaire d'enseignement à l'université de Nice, Baptiste Morizot est nommé maître de conférences au département de philosophie de l'université d'Aix-Marseille, où il enseigne toujours. C'est alors que ses recherches prennent un tournant décisif. Sous l'influence notamment de l'anthropologue Philippe Descola et du sociologue des sciences Bruno Latour, il oriente sa réflexion vers la place des humains au sein du vivant et vers la crise écologique contemporaine.

Loin de se limiter à une philosophie de cabinet, il adosse sa pensée à une pratique de terrain, le pistage. Il part suivre les traces des grands prédateurs, de l'ours du parc de Yellowstone aux loups du Var, en passant par la panthère des neiges du Kirghizistan. Cette expérience directe du vivant nourrit une œuvre où la réflexion philosophique s'entrelace au récit et à l'observation naturaliste.

La reconnaissance

Il se fait connaître d'un large public avec son premier essai remarqué, "Les Diplomates", consacré à la cohabitation avec les loups, qui reçoit en 2016 le prix du livre de la Fondation de l'écologie politique. Les ouvrages suivants, en particulier "Manières d'être vivant", rencontrent un succès considérable, faisant de lui l'une des figures les plus lues de la philosophie française contemporaine. Souvent désigné comme un philosophe du vivant, il multiplie les collaborations avec des scientifiques, des artistes et des juristes, cherchant à traduire sa pensée en pratiques concrètes. Il inscrit aujourd'hui une part de son travail dans le temps long, en explorant notamment, avec le juriste Laurent Neyret, la possibilité d'un principe d'habitabilité destiné à transformer le droit pour mieux protéger les conditions du vivant.

Pensée principale

La philosophie de Baptiste Morizot part d'un diagnostic. La crise écologique n'est pas seulement une crise des ressources ou du climat, elle est d'abord ce qu'il appelle une crise de la sensibilité. À force de vivre à l'écart des autres vivants, nous aurions perdu la richesse et la finesse de nos relations avec eux, au point de devenir aveugles et sourds à leur présence. Restaurer cette sensibilité, réapprendre à percevoir et à côtoyer les autres formes de vie, devient alors une tâche philosophique à part entière.

D'autres manières d'être vivant

Le cœur de sa pensée tient dans une idée simple mais exigeante. Les autres espèces ne sont ni inférieures ni supérieures à l'humain : elles incarnent d'autres manières d'être vivant, d'autres façons de percevoir le monde, de se nourrir, de se déplacer ou de faire société. Contre l'idée d'une supériorité spirituelle ou technique de l'homme, Morizot invite à un décentrement, à considérer chaque être vivant comme une puissance d'exister singulière, digne d'attention et d'intérêt.

Le pistage comme enquête

Pour retrouver ce contact, Baptiste Morizot fait du pistage une véritable méthode philosophique. Suivre la trace d'un animal, déchiffrer ses empreintes et ses indices, ce n'est pas seulement une technique de chasseur, c'est une manière d'enquêter sur les autres formes de vie, de reconstituer leurs habitudes et de sentir leur présence malgré leur absence apparente. Le pistage devient ainsi un art de l'attention, une façon concrète de renouer avec un monde vivant que nous avions cessé de regarder.

Habiter, c'est cohabiter

De ce décentrement découle une conception nouvelle de notre présence sur la Terre. Pour Morizot, habiter un lieu, c'est toujours y cohabiter, car l'habitat d'un vivant n'est jamais qu'un tissage d'autres vivants. Notre aveuglement consiste précisément à oublier cette interdépendance. La question du retour du loup lui sert d'exemple privilégié : plutôt que de choisir entre l'éradication et la simple protection, il propose d'inventer une forme de diplomatie entre les espèces. Cette diplomatie repose sur ce qu'il nomme des égards ajustés, une attention réciproque qui cherche, au cas par cas, des façons de vivre ensemble sans nier les conflits d'intérêts.

Un front commun

La pensée de Baptiste Morizot ne se limite pas à la contemplation de la nature. Elle est aussi un appel à l'action, résumé par l'idée d'un front commun. Il refuse d'opposer les combats sociaux et les combats écologiques et cherche au contraire à les relier, en montrant que la défense des milieux vivants et celle de la justice sont solidaires. Il défend notamment l'idée de foyers de libre évolution, des espaces laissés à eux-mêmes, où la vie sauvage peut se déployer selon ses propres dynamiques.

Cette philosophie s'accompagne enfin d'une tonalité particulière. Là où le discours écologique se fait souvent catastrophiste, Morizot insiste sur la joie, la curiosité et l'émerveillement comme ressorts d'un rapport renouvelé au vivant. Politiser cet émerveillement, en faire un levier d'engagement plutôt qu'une simple contemplation, résume assez bien l'esprit de son travail.

Œuvres majeures

Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (2016)

Premier essai remarqué de Baptiste Morizot, ce livre part du retour du loup en France pour interroger notre capacité à coexister avec la faune sauvage. Refusant l'alternative entre l'élimination et la mise sous cloche, l'auteur propose d'inventer une diplomatie entre les espèces, fondée sur des égards réciproques. Il y montre que notre sens du territoire et nos savoir-faire de négociation plongent leurs racines dans une longue histoire évolutive partagée avec d'autres animaux. L'ouvrage reçoit le prix du livre de la Fondation de l'écologie politique.

Sur la piste animale (2018)

Dans cet essai, Baptiste Morizot fait du pistage le fil conducteur d'une réflexion sur notre rapport au vivant. Il y raconte ses expériences de terrain, de l'ours du Yellowstone à la panthère des neiges, pour montrer que suivre une trace, c'est enquêter sur une autre manière d'être vivant. Le livre, salué par le prix Jacques-Lacroix de l'Académie française, mêle récit d'aventure, observation naturaliste et méditation philosophique, dans un style qui a beaucoup contribué à son succès.

Manières d'être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous (2020)

C'est l'ouvrage le plus connu de Baptiste Morizot, celui qui l'a imposé auprès d'un très large public. Il y approfondit l'idée que les autres espèces incarnent d'autres façons d'exister et développe son diagnostic d'une crise de la sensibilité. À partir d'enquêtes concrètes, souvent nées de la pratique du pistage, il invite à réhabiter le monde en prêtant une attention renouvelée aux innombrables formes de vie qui nous entourent et nous constituent.

Raviver les braises du vivant. Un front commun (2020)

Dans ce livre, Baptiste Morizot déploie la dimension politique de sa pensée. Il refuse d'opposer les luttes sociales et la défense du vivant et plaide pour un front commun qui relie ces combats. Il y développe aussi l'idée de foyers de libre évolution, ces espaces où la nature est laissée à ses propres dynamiques. L'ouvrage cherche à dépasser le catastrophisme en proposant des perspectives d'action concrètes et désirables.

L'Inexploré (2023)

Publié quelques années plus tard, cet essai prolonge la réflexion de Baptiste Morizot sur notre rapport au monde vivant et sur les manières d'en renouveler l'expérience. Fidèle à sa démarche, il y associe l'exploration concrète des milieux et la recherche de mots justes pour dire ce que nous avons désappris à percevoir, invitant le lecteur à redécouvrir la profondeur et la richesse du vivant qui nous entoure.

Postérité et influence

L'influence de Baptiste Morizot sur la pensée écologique contemporaine est considérable, d'autant plus notable qu'elle s'est constituée en quelques années seulement. Avec le succès de "Manières d'être vivant", il est devenu l'une des figures majeures d'un renouveau de la philosophie de la nature en langue française, souvent réunie sous l'étiquette de philosophie du vivant.

Un large écho public

Rares sont les essais de philosophie à connaître une telle diffusion. Les livres de Baptiste Morizot se retrouvent sur les tables des libraires et touchent un public bien plus vaste que le lectorat universitaire habituel. Son écriture, précise et poétique, ainsi que sa manière de lier l'expérience de terrain et la réflexion, expliquent en partie cet écho. Il a contribué à faire entrer dans le débat public des notions comme la crise de la sensibilité, la diplomatie entre les espèces ou la libre évolution.

Des prolongements multiples

Fidèle à son refus d'une pensée coupée de l'action, Baptiste Morizot multiplie les collaborations. Il travaille avec des scientifiques, des juristes et des artistes. Certains de ses textes ont même été adaptés à la scène. Sa réflexion nourrit aujourd'hui de nombreux travaux et engagements, dans les champs de l'écologie, de l'art et du droit, comme en témoigne son exploration récente d'un principe d'habitabilité destiné à faire évoluer le droit.

Une pensée héritière et vivante

L'œuvre de Baptiste Morizot s'inscrit dans un courant de pensée plus vaste, qu'elle contribue à populariser. Elle prolonge les travaux de l'anthropologue Philippe Descola sur les rapports entre nature et culture, ainsi que ceux de Bruno Latour sur la place des humains dans un monde de vivants interdépendants. Elle dialogue également avec toute une tradition d'éthique environnementale, à laquelle appartient notamment Hans Jonas. En reliant l'exigence philosophique, la pratique du terrain et l'engagement, Baptiste Morizot a ouvert une voie que de nombreux penseurs, plus jeunes, explorent désormais à leur tour, faisant du rapport au vivant l'une des grandes questions de la philosophie du début du XXIe siècle.

Controverses et débats

Le succès de Baptiste Morizot s'est accompagné de plusieurs débats, qui portent autant sur sa méthode que sur ses propositions.

La question de la rigueur

Une première critique vise le style et le statut de son travail. Certains commentateurs, séduits par son écriture, s'interrogent néanmoins sur la légitimité d'un philosophe à formuler des conclusions dans des domaines comme l'éthologie ou la biologie, qui ne sont pas les siens. La force littéraire de ses textes a même pu lui être reprochée, quelques lecteurs y voyant une séduction qui risquerait de prendre le pas sur la rigueur de l'argumentation. Ses défenseurs répondent que le croisement des savoirs et de l'expérience de terrain est précisément ce qui fait la fécondité de sa démarche.

Cohabiter avec les prédateurs

Un deuxième débat, plus concret, touche à ses propositions sur la cohabitation avec la faune sauvage, en particulier avec le loup. L'idée d'une diplomatie entre les espèces se heurte aux réalités du pastoralisme et aux intérêts, parfois opposés, des éleveurs, des chasseurs et des défenseurs de la nature. Comment concilier la protection des troupeaux et celle des prédateurs ? La notion d'égards ajustés, qui cherche des solutions au cas par cas, est jugée par les uns féconde et réaliste, par les autres trop indéterminée pour guider l'action.

Le risque d'idéaliser la nature

Une dernière discussion porte sur la tonalité de sa pensée. En insistant sur l'émerveillement et sur la richesse du vivant, ne risque-t-on pas d'idéaliser une nature souvent rude, faite aussi de prédation et de violence ? Morizot s'en défend, en rappelant que reconnaître d'autres manières d'être vivant n'implique pas de les parer de toutes les vertus, mais de leur prêter l'attention qui leur est due. Ces débats, loin d'affaiblir son œuvre, témoignent de la place qu'elle a prise dans la réflexion contemporaine.

Pour aller plus loin

Lire Baptiste Morizot

Pour découvrir sa pensée, le plus simple est de commencer par "Manières d'être vivant" (Actes Sud, 2020), son ouvrage le plus accessible et le plus complet. "Sur la piste animale" (Actes Sud, 2018) offre une belle entrée par le récit et l'expérience du terrain, tandis que "Les Diplomates" (Wildproject, 2016) permet de saisir la genèse de sa réflexion sur la cohabitation. Pour la dimension plus politique de son œuvre, on se tournera vers "Raviver les braises du vivant" (Actes Sud, 2020).

Autour de son œuvre

Pour situer sa pensée dans un ensemble plus large, la lecture de l'anthropologue Philippe Descola, notamment "Par-delà nature et culture", éclaire l'arrière-plan de sa réflexion sur les rapports entre l'humain et le vivant. Les travaux de Bruno Latour sur l'écologie prolongent également ces questions. Du côté de l'éthique environnementale, on pourra remonter à Aldo Leopold, dont l'idée d'une éthique de la terre a inspiré tout un courant, ainsi qu'à Hans Jonas, figure de l'éthique de la responsabilité face au vivant.

Écouter et voir

Baptiste Morizot est un intervenant fréquent dans les médias culturels. De nombreux entretiens, disponibles en ligne, notamment sur les radios publiques, permettent d'entendre sa manière d'exposer ses idées et de les rendre vivantes par le récit de ses expériences de pistage.

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