Bernard Williams
Philosophe britannique, l'un des plus influents en éthique de la seconde moitié du XXe siècle. Critique des morales systématiques (utilitarisme, kantisme), penseur de la chance morale, des raisons internes et de l'éthique antique.
Biographie
Bernard Arthur Owen Williams naît le 21 septembre 1929 à Westcliff-on-Sea, dans l'Essex (Angleterre), et meurt le 10 juin 2003 à Rome, en Italie. Il est généralement reconnu comme l'un des philosophes moraux britanniques les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle, dont l'influence dépasse largement les frontières de l'éthique pour toucher la philosophie de l'esprit, l'histoire de la philosophie et la pensée politique.
Williams est éduqué à la Chigwell School, puis à Balliol College, à Oxford, où il étudie les Greats, le cursus oxonien classique qui mêle littérature ancienne (Homère, Virgile), histoire (Thucydide, Tacite) et philosophie. Cette formation à la fois littéraire, historique et philosophique imprégnera durablement sa manière de penser et son refus des cloisonnements académiques. Pendant la guerre froide, il sert dans la Royal Air Force entre 1951 et 1953.
De retour à Oxford, il devient fellow successivement à All Souls et à New College. En 1955, il épouse Shirley Catlin, qui deviendra une figure politique importante au Royaume-Uni sous le nom de Shirley Williams. Le couple divorcera en 1974, année où Williams épouse Patricia Skinner.
Williams est nommé professeur de philosophie à la chaire Knightbridge de Cambridge en 1967, puis prévôt de King's College à Cambridge en 1979. À partir de 1988, il enseigne aussi à l'université de Californie à Berkeley, sur la chaire Monroe Deutsch, en parallèle à sa carrière britannique. De 1990 à 1996, il occupe la chaire White's de philosophie morale à Oxford. Anobli en 1999, il meurt à Rome en juin 2003, des suites d'un myélome multiple. Il laisse une œuvre considérable, dont son dernier livre, Vérité et véracité, fut publié peu avant sa mort.
Pensée principale
Bernard Williams est avant tout un philosophe moral, mais sa pensée morale est inséparable d'une critique générale des systèmes philosophiques qui prétendent codifier la vie humaine. Son ambition est de réorienter la philosophie morale vers la psychologie, l'histoire et les Grecs, contre ce qu'il considère comme l'abstraction et la prétention systématique des grandes morales modernes, particulièrement le kantisme et l'utilitarisme. C'est un « destructeur de systèmes », mais qui ne propose pas un système rival : sa pensée est foncièrement antisystémique.
Le rejet de la codification de la morale
Le point central de la philosophie morale de Williams, déployé surtout dans L'Éthique et les limites de la philosophie (1985), est le refus de réduire la vie éthique à une théorie morale systématique. Pour Williams, l'utilitarisme et le kantisme partagent une même erreur : ils croient possible de codifier les exigences morales en principes généraux qu'il suffirait d'appliquer pour décider de ce qu'il faut faire. Or la vie éthique réelle est, selon Williams, trop riche, trop complexe, trop historique pour se laisser ainsi simplifier.
Il rejoint sur ce point Anscombe dans sa critique des morales modernes, tout en s'en éloignant : là où Anscombe reliait l'incohérence de la notion d'obligation morale à l'oubli de son fondement divin, Williams y voit plus largement le résidu d'une conception « légaliste » de la morale, qu'il appelle « le système du jugement moral », et qu'il juge inadapté à l'expérience humaine. Sa critique de l'utilitarisme, développée notamment dans Utilitarisme : le pour et le contre (1973, avec J. J. C. Smart), souligne que cette doctrine néglige ce qu'il appelle l'« intégrité » de l'agent : en exigeant qu'on traite ses propres projets comme un facteur parmi d'autres dans un calcul impersonnel, l'utilitarisme rendrait impossible une véritable vie morale, où nos engagements sont constitutifs de ce que nous sommes.
Chance morale, raisons internes, retour aux Grecs
Plusieurs apports plus précis ont marqué la philosophie analytique contemporaine. L'idée de chance morale (moral luck), explorée dans l'essai éponyme de 1981, déstabilise l'image kantienne selon laquelle ce qui relève de la moralité serait entièrement sous notre contrôle. Williams montre que notre jugement moral sur nous-mêmes et sur autrui dépend en réalité largement de circonstances extérieures, de la réussite ou de l'échec de nos entreprises, du hasard de la naissance ou des rencontres : la morale n'est pas un domaine pur, soustrait à la contingence.
La thèse des raisons internes (1979) soutient que toute raison d'agir pour un sujet doit pouvoir se rattacher à un élément de sa propre « motivation subjective » : il n'y a pas de raison purement extérieure qui pourrait obliger quelqu'un à agir indépendamment de ce qui le meut effectivement. Cette thèse a nourri un débat très vif sur la nature des raisons morales.
Williams entretient enfin avec les Grecs anciens, et particulièrement avec Homère et les tragiques, un dialogue profond, particulièrement développé dans La Honte et la nécessité (1993). Il y défend l'idée que les Grecs, loin d'avoir une morale rudimentaire dépassée par la modernité, comprenaient mieux que nous certaines dimensions de la vie éthique : la honte, la nécessité, la chance, la finitude. Ce dialogue avec les Grecs est, chez lui, l'envers de sa critique des systèmes modernes : une façon de retrouver, en deçà des codifications, l'épaisseur de l'expérience éthique. Williams résume cette tension en distinguant l'« éthique » au sens large (la question grecque : comment vivre ?) et la « morale » au sens étroit (le système moderne des obligations), et il plaide clairement pour la première.
Œuvres majeures
Morality: An Introduction to Ethics (1972) est une introduction brève et brillante à la philosophie morale, qui annonce déjà la critique des grandes morales systématiques que Williams développera ensuite. C'est un excellent point d'entrée dans sa pensée.
Utilitarisme : le pour et le contre (Utilitarianism: For and Against, 1973), écrit avec J. J. C. Smart, juxtapose un plaidoyer pour l'utilitarisme et la critique de Williams. Le texte de Williams, devenu un classique, met en lumière la notion d'« intégrité » de l'agent et les limites du calcul impersonnel.
Problèmes du moi (Problems of the Self, 1973) rassemble des articles importants sur l'identité personnelle, la mort et la psychologie morale.
Descartes : le projet de l'enquête pure (Descartes: The Project of Pure Enquiry, 1978) est une étude historique majeure sur Descartes, où Williams analyse l'ambition cartésienne d'un savoir indépendant de toute perspective particulière. Le livre développe l'idée d'une « conception absolue de la réalité » comme idéal de la science.
Moral Luck (1981) recueille des essais dont l'essai-titre, sur la chance morale, est l'un des plus influents de la philosophie morale contemporaine.
L'Éthique et les limites de la philosophie (Ethics and the Limits of Philosophy, 1985) est l'œuvre maîtresse de Williams en philosophie morale. Il y développe sa critique systématique des théories morales modernes et plaide pour un retour à l'éthique au sens large.
La Honte et la nécessité (Shame and Necessity, 1993) explore l'éthique grecque ancienne, à travers Homère et les tragiques. Williams y défend une lecture neuve des Grecs, contre les caricatures qui en font des moralistes primitifs.
Vérité et véracité (Truth and Truthfulness, 2002), publié peu avant sa mort, est une étude des vertus liées à la vérité (sincérité, exactitude) qui prolonge son intérêt pour Nietzsche et l'histoire des idées.
Postérité et influence
L'influence de Williams sur la philosophie morale contemporaine est immense, même si elle est souvent passée par la discussion et le désaccord plutôt que par l'adhésion à un système, ce qui était cohérent avec ses convictions.
Sa critique de l'utilitarisme et du kantisme a profondément reconfiguré le débat éthique contemporain. La notion d'« intégrité de l'agent », l'argument contre les exigences excessives de la morale (la « demandingness objection »), la thèse des raisons internes, l'idée de chance morale : autant d'apports qui font partie du vocabulaire commun de la philosophie morale aujourd'hui. Très peu de philosophes moraux écrivent désormais sur l'utilitarisme sans devoir affronter les objections de Williams.
Son alliance avec Anscombe sur la critique des morales modernes a contribué à dégager un espace pour une approche de l'éthique attentive aux vertus, à la psychologie morale et à l'histoire. Sans avoir lui-même développé une éthique des vertus systématique (il s'en serait défié), Williams a fourni des outils critiques décisifs à ses partisans, comme Alasdair MacIntyre, Martha Nussbaum, Charles Taylor.
Williams a aussi marqué l'histoire de la philosophie. Son Descartes, sa Honte et nécessité, sa lecture de Nietzsche dans Vérité et véracité, ses travaux sur Platon et Aristote, ont renouvelé l'approche analytique de ces auteurs, en montrant qu'on pouvait les lire avec rigueur philosophique sans les soumettre à une grille anachronique.
Sa figure intellectuelle, parfois décrite comme celle d'un « philosophe analytique avec une âme d'humaniste », a aussi un poids particulier : Williams défend, contre les tendances technicistes et réductionnistes de sa discipline, une philosophie qui dialogue avec la littérature, l'histoire et la politique. Engagé dans le débat public britannique (il préside notamment la commission Williams sur l'obscénité en 1979), il incarne une figure du philosophe engagé sans système. Cet héritage continue d'inspirer aujourd'hui ceux qui refusent la séparation entre philosophie technique et culture humaniste.
Controverses et débats
L'œuvre de Williams a nourri plusieurs débats philosophiques majeurs, qui restent vivants.
Le débat le plus structurant porte sur le rejet de la codification de la morale. Williams refuse de subsumer l'éthique sous une théorie systématique, qu'elle soit kantienne ou utilitariste. Mais ce refus laisse une question ouverte : sans système, comment guider la décision pratique ? Les défenseurs des morales systématiques (utilitaristes et kantiens) ont objecté que Williams se contente de critiquer sans proposer d'alternative constructive, et que sa position laisse l'éthique dans une indétermination problématique. Williams répondait que la richesse de l'expérience morale concrète, irréductible au calcul, est précisément ce qui rend la systématisation impossible. Le débat ne se résout pas, et il continue de structurer la philosophie morale contemporaine.
Un deuxième débat important porte sur la thèse des raisons internes (1979). Selon Williams, une raison d'agir pour un sujet doit pouvoir se rattacher à sa motivation subjective effective. Ses adversaires (en particulier les défenseurs des raisons externes, comme John McDowell ou Christine Korsgaard) ont objecté que cette thèse rend impossible toute critique rationnelle d'un agent dont les motivations seraient déviantes : si quelqu'un n'a aucune motivation à agir moralement, peut-on encore dire qu'il a une raison de le faire ? Williams concédait que sa thèse avait des conséquences inconfortables, mais soutenait qu'elles étaient honnêtes.
Un troisième débat concerne la distinction que Williams trace, dans son Descartes, entre une « conception absolue de la réalité » (idéal de la science, qui aspire à un savoir indépendant des perspectives particulières) et notre rapport éthique au monde, qui ne peut prétendre à une telle indépendance. Cette distinction a été discutée par de nombreux philosophes des sciences et de l'éthique. Elle pose la question : peut-il y avoir un savoir « depuis nulle part », ou toute connaissance est-elle marquée par la perspective de celui qui connaît ? Williams maintient une asymétrie entre science (qui peut aspirer à l'absolu) et éthique (qui ne le peut pas), thèse contestée notamment par ceux qui généralisent à toute connaissance la dépendance perspectiviste. Sur tous ces points, l'œuvre de Williams reste un terrain vivant de discussion.
Pour aller plus loin
Williams écrit dans une prose claire, élégante et souvent ironique, qui rend ses textes plus accessibles que ne le laisserait penser la profondeur des thèses.
Pour entrer dans sa pensée, Morality: An Introduction to Ethics (1972) reste un excellent point d'entrée. Bref et limpide, il pose déjà l'essentiel des critiques que Williams adressera aux morales systématiques. Une traduction française existe.
Le texte de Williams dans Utilitarisme : le pour et le contre (1973) est une lecture incontournable pour saisir l'argument de l'intégrité contre l'utilitarisme.
L'Éthique et les limites de la philosophie (1985) est l'œuvre maîtresse en philosophie morale, mais elle est plus exigeante : à aborder après les introductions.
Pour découvrir Williams comme historien de la philosophie, La Honte et la nécessité (1993) est passionnant : on y voit comment un philosophe analytique peut renouveler la lecture des Grecs. Descartes (1978) est tout aussi recommandé pour le rapport à la modernité.
L'article « Bernard Williams » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre. Plusieurs études critiques en français existent aussi, et les travaux d'A. W. Moore et Catherine Wilson en anglais permettent d'approfondir.
Avertissement de lecture : Williams refuse les conclusions tranchées. Il faut accepter de le suivre dans des analyses parfois inconclusives, dont la fécondité tient précisément à ce refus du système.