Connaissance dispersée
Aussi appelé : Division de la connaissance, Savoir local, Connaissance distribuée
Situation dans laquelle le savoir nécessaire à la coordination d'une société n'est détenu par aucune instance mais réparti entre d'innombrables personnes, chacune n'en possédant qu'une part locale et souvent difficile à formuler. La notion sert aussi bien à critiquer la planification qu'à justifier la délibération démocratique ou la gestion commune.
Une idée avant son nom
L'intuition est plus ancienne que la formule. Les penseurs de l'École écossaise du XVIIIe siècle avaient déjà remarqué que les institutions les plus utiles n'avaient été conçues par personne. Adam Smith soutient que le marchand qui cherche son propre gain sert une fin qui n'entrait pas dans son intention, et que nul administrateur ne saurait diriger l'emploi des capitaux aussi bien que les intéressés eux-mêmes, parce qu'il ne connaît pas leur situation. Adam Ferguson formule la chose en une phrase qui sera reprise sans fin : les établissements humains résultent de l'action des hommes, non de leur dessein.
L'argument est alors essentiellement politique et prudentiel. Il deviendra épistémologique au XXe siècle.
Une famille de distinctions voisines
La même décennie voit apparaître des notions cousines, qu'il vaut mieux ne pas confondre.
Gilbert Ryle oppose le savoir que et le savoir comment, en remarquant qu'un cycliste sait faire du vélo sans savoir énoncer les règles de son équilibre. Michael Polanyi parle de connaissance tacite, celle qu'on possède sans pouvoir la dire. Ces analyses portent sur la nature du savoir ; la connaissance dispersée porte d'abord sur sa répartition. Les deux questions se recoupent, puisqu'un savoir inarticulable est aussi un savoir intransmissible à un centre, mais elles ne se confondent pas. Vous pouvez parfaitement imaginer un savoir dispersé mais parfaitement formulable, et un savoir tacite concentré dans une seule personne.
Les usages concurrents
L'expression a ensuite servi à des causes très différentes, et c'est ce qui en rend l'emploi délicat.
Comme argument libéral. Dans sa version la plus répandue, la dispersion du savoir fonde une critique de la planification et plus largement de toute prétention de l'État à piloter. Hayek lui-même l'a radicalisée dans sa conférence Nobel de 1974, où il dénonce la prétention au savoir des économistes et le penchant à traiter la société comme un objet d'ingénierie.
Comme argument démocratique. D'autres auteurs retournent l'argument contre son usage ordinaire. Si le savoir pertinent est réparti, alors une assemblée diverse délibérant ensemble en saura plus qu'un expert ou qu'un petit groupe homogène. On mobilise ici le théorème du jury de Condorcet et les travaux contemporains sur l'épistémologie démocratique, chez Hélène Landemore notamment. La dispersion ne plaide plus pour le marché mais pour l'inclusion politique.
Comme argument communal. Les travaux d'Elinor Ostrom sur la gestion des ressources communes montrent que des usagers possèdent un savoir local fin sur leur pêcherie ou leur système d'irrigation, et qu'ils construisent des règles qui ne sont ni des marchés ni des administrations. La dispersion du savoir cesse alors de départager l'État et le marché pour désigner une troisième voie.
Comme problème d'organisation. La théorie des organisations a repris la notion pour penser la décentralisation interne des entreprises : à quel niveau placer le droit de décider, sachant que le savoir utile se trouve souvent en bas et l'autorité en haut ? La question est purement pratique et n'engage aucune position sur le rôle de l'État.
Les objections
Plusieurs critiques portent, et il faut les attribuer correctement.
Joseph Stiglitz objecte que si l'information est effectivement imparfaite et asymétrique, alors les marchés ne sont pas davantage efficaces que les plans, et qu'on ne peut pas se servir de l'imperfection informationnelle contre le socialisme sans qu'elle se retourne contre le marché. Il reproche aussi à l'argument hayékien de supposer que les prix transmettent fidèlement ce qu'il faut, ce que rien ne garantit.
Une deuxième objection est empirique. Les prix ne transmettent que ce qui passe par une transaction. Ce qui n'a pas de prix, la pollution subie par un tiers, la ressource épuisée, le temps non rémunéré, reste invisible au dispositif. Un marché peut donc coordonner efficacement une marche à l'abîme, puisque l'information qui compte n'y entre pas.
Une troisième porte sur la technique. Des auteurs soutiennent que les capacités de calcul et de collecte contemporaines modifient les données du problème, les grandes entreprises de logistique planifiant en interne des flux d'une complexité supérieure à celle de certaines économies nationales. Les hayékiens répondent que ces systèmes fonctionnent dans un environnement de prix qu'ils ne produisent pas, et que la connaissance en jeu reste d'une autre nature que celle qu'évoquait Hayek. Le débat n'est pas tranché.
Une quatrième, enfin, vient de la sociologie des sciences et des épistémologies situées : ce qui est dispersé n'est pas seulement une information mais une position, et certaines positions sont systématiquement moins écoutées. La question devient alors politique avant d'être informationnelle.
Ce que la notion garde d'utile
Quelles que soient les conclusions qu'on en tire, l'idée impose une discipline. Elle oblige à demander, devant toute proposition d'organisation, qui sait quoi, par quel canal ce savoir circule et ce qui se perd dans le trajet. Posée ainsi, la question ne préjuge ni du marché, ni de l'État, ni du commun. Elle rend simplement suspecte toute solution qui suppose, sans le dire, un point depuis lequel on verrait tout.
C'est sans doute à ce titre que la notion reste vivante bien au-delà de l'économie, dans les discussions sur la gouvernance des organisations, sur la décentralisation administrative, sur la place des savoirs d'usage dans la décision publique et sur ce que les systèmes algorithmiques peuvent ou non intégrer.