Adam Smith
Philosophe moral et économiste écossais, figure majeure des Lumières écossaises et père de l'économie politique moderne. Sa Théorie des sentiments moraux (sympathie, spectateur impartial) et sa Richesse des nations (division du travail, main invisible) forment une pensée unifiée de l'homme social.
Biographie
Adam Smith est baptisé le 5 juin 1723 à Kirkcaldy, en Écosse (sa date de naissance exacte est inconnue), et meurt le 17 juillet 1790 à Édimbourg. Figure majeure des Lumières écossaises, il est universellement connu comme le père de l'économie politique moderne, mais il fut d'abord et fondamentalement un philosophe moral, et c'est dans cette double dimension qu'il faut le comprendre.
Smith naît dans une famille modeste mais respectable, son père, contrôleur des douanes, étant mort peu avant sa naissance. Il est élevé par sa mère, à qui il restera très attaché toute sa vie. Élève brillant, il entre à l'université de Glasgow à quatorze ans, où il suit l'enseignement du philosophe Francis Hutcheson, qui le marque durablement. Il obtient ensuite une bourse pour Balliol College, à Oxford, où il passe six années (1740-1746) qu'il jugera décevantes, l'enseignement oxonien lui paraissant sclérosé.
De retour en Écosse, Smith donne des conférences publiques à Édimbourg, où il se lie d'une amitié profonde et durable avec David Hume, l'autre grande figure des Lumières écossaises. En 1751, il est nommé professeur à l'université de Glasgow, d'abord de logique, puis de philosophie morale, chaire qu'il occupe jusqu'en 1764. Ces années sont les plus heureuses de sa vie intellectuelle. En 1759, il publie la Théorie des sentiments moraux, qui lui vaut une grande renommée.
En 1764, Smith quitte sa chaire pour devenir le précepteur d'un jeune duc, qu'il accompagne dans un long voyage en France (1764-1766). Il y rencontre les physiocrates (Quesnay, Turgot) et plusieurs philosophes des Lumières, dont Voltaire. Ce séjour nourrit la réflexion économique qu'il développera ensuite. De retour en Écosse, Smith consacre une dizaine d'années à la rédaction de son grand œuvre, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, publié en 1776. Le succès est considérable et durable. Smith devient commissaire des douanes en Écosse en 1778, fonction qu'il exerce jusqu'à sa mort. Resté célibataire, vivant simplement, il meurt à Édimbourg en 1790, après avoir fait détruire la plupart de ses manuscrits inédits, selon son souhait.
Pensée principale
Adam Smith est connu du grand public comme le fondateur de l'économie politique libérale, mais cette réputation, pour exacte qu'elle soit, masque souvent l'essentiel : Smith est un philosophe moral, dont la réflexion économique s'inscrit dans une pensée plus vaste de la nature humaine, de la sympathie et de la vie en société. Comprendre Smith, c'est tenir ensemble ses deux grandes œuvres, la Théorie des sentiments moraux et la Richesse des nations.
La sympathie et le spectateur impartial
La Théorie des sentiments moraux (1759) est l'œuvre fondatrice de la philosophie de Smith. Sa question est celle de toute la philosophie morale écossaise : sur quoi reposent nos jugements moraux ? La réponse de Smith met au centre la notion de sympathie, qu'il faut entendre non au sens affectif moderne (la compassion) mais au sens d'une capacité à se mettre à la place d'autrui, à imaginer ce qu'il ressent et à partager ses sentiments.
Pour Smith, c'est par ce mécanisme de la sympathie que nous formons nos jugements moraux. Nous approuvons un sentiment ou une action quand nous pouvons sympathiser avec lui, quand, nous mettant à la place de l'agent, nous éprouverions la même chose. Smith développe alors une figure célèbre, celle du « spectateur impartial ». Pour juger nos propres actions, nous nous dédoublons : nous nous regardons nous-mêmes avec les yeux d'un observateur extérieur, impartial et bien informé, et nous nous demandons s'il approuverait notre conduite. Ce spectateur impartial, intériorisé, est la source de la conscience morale. La morale n'est donc ni un commandement extérieur ni un pur calcul : elle naît de notre nature sociale, de notre besoin de l'approbation d'autrui et de notre capacité à nous juger nous-mêmes du point de vue d'un autre.
La main invisible et l'ordre du marché
La Richesse des nations (1776) prolonge cette philosophie dans le domaine économique. L'intuition centrale de Smith est que la poursuite par chacun de son intérêt propre peut, sous certaines conditions, produire un ordre bénéfique pour tous, sans que personne l'ait voulu ni dirigé. C'est l'idée fameuse de la « main invisible » : le boucher, le brasseur et le boulanger ne nous fournissent pas notre dîner par bienveillance, mais par souci de leur propre intérêt, et c'est pourtant ainsi que nos besoins sont satisfaits.
Smith analyse les mécanismes de cet ordre spontané : la division du travail, source de l'accroissement de la productivité ; le marché et la formation des prix ; l'accumulation du capital. Il plaide pour une liberté économique relative, contre les entraves du mercantilisme et les privilèges, en montrant que la concurrence et l'échange libre tendent à enrichir l'ensemble de la société. C'est ce versant de l'œuvre qui a fait de Smith l'inspirateur du libéralisme économique.
Mais il serait faux d'en faire un apôtre de l'égoïsme sans frein. Smith est conscient des limites et des dangers du marché : il critique sévèrement les marchands qui s'entendent contre l'intérêt public, s'inquiète des effets abrutissants de la division du travail sur les ouvriers, et assigne à l'État des tâches essentielles (justice, défense, infrastructures, éducation). Surtout, sa pensée économique reste indissociable de son cadre moral : l'intérêt personnel dont parle la Richesse des nations s'exerce dans une société de personnes liées par la sympathie et soumises au regard du spectateur impartial. La question, longtemps débattue, du rapport entre les deux œuvres (parfois appelée « problème d'Adam Smith ») se résout ainsi : il n'y a pas deux Smith contradictoires, mais une pensée unifiée de l'homme social, où l'économie est un moment de la philosophie morale.
Œuvres majeures
L'œuvre publiée d'Adam Smith tient essentiellement en deux grands livres, qu'il n'a cessé de retravailler tout au long de sa vie.
La Théorie des sentiments moraux (The Theory of Moral Sentiments, 1759) est la première œuvre majeure de Smith et son grand traité de philosophie morale. Il y développe sa théorie de la sympathie, du spectateur impartial et de la formation des jugements moraux. L'ouvrage connut un grand succès et fut révisé à plusieurs reprises par Smith, jusqu'à une sixième édition substantiellement augmentée en 1790, l'année de sa mort, signe de l'importance qu'il continuait d'y attacher. Longtemps éclipsé par la Richesse des nations, ce livre est aujourd'hui redécouvert comme une œuvre majeure de la philosophie morale.
Les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, 1776), souvent appelées simplement la Richesse des nations, sont l'œuvre la plus célèbre de Smith et l'un des textes fondateurs de l'économie politique moderne. En cinq livres, Smith y traite de la division du travail, de la monnaie, des prix, des salaires et profits, du capital, des différents systèmes d'économie politique (notamment sa critique du mercantilisme et de la physiocratie), et du rôle de l'État. L'ampleur de l'analyse, la richesse des observations concrètes et la force des principes en ont fait un ouvrage d'une influence inégalée.
À ces deux œuvres s'ajoutent des textes publiés à titre posthume, malgré le souhait de Smith de voir détruire ses manuscrits. Les Essais philosophiques (Essays on Philosophical Subjects, 1795) contiennent notamment une remarquable Histoire de l'astronomie, où Smith réfléchit sur la manière dont les théories scientifiques se succèdent. On a également publié des notes prises par ses étudiants, qui constituent ses Leçons sur la jurisprudence et ses Leçons de rhétorique, précieuses pour comprendre l'ampleur de son projet intellectuel, dont les deux grands livres ne sont que les parties achevées.
Postérité et influence
L'influence d'Adam Smith est immense, et elle dépasse de loin le seul champ de l'économie pour toucher la philosophie morale, la pensée politique et la compréhension générale des sociétés modernes.
En économie, Smith est le fondateur reconnu de l'économie politique classique. Toute la tradition économique du XIXe siècle (David Ricardo, John Stuart Mill, et même Karl Marx, qui le discute abondamment) part de Smith, soit pour le prolonger, soit pour le critiquer. La notion de division du travail, l'analyse du marché, la théorie de la valeur, le rôle de l'intérêt personnel : autant de thèmes que Smith a posés et que la science économique n'a cessé de retravailler. Au XXe siècle, les économistes libéraux (notamment l'école de Chicago) se sont réclamés de lui, parfois en réduisant sa pensée à la seule « main invisible », au prix d'un appauvrissement que les spécialistes dénoncent.
En philosophie morale, la Théorie des sentiments moraux a connu une redécouverte spectaculaire dans les dernières décennies. La théorie de la sympathie et du spectateur impartial intéresse aujourd'hui les philosophes de la morale, les économistes attentifs aux dimensions éthiques de leur discipline, et même les sciences cognitives qui étudient l'empathie. Amartya Sen, prix Nobel d'économie, a notamment insisté sur l'importance de relire Smith comme philosophe moral, et sur la richesse de sa conception de la justice et de l'impartialité.
L'influence de Smith sur la pensée politique est tout aussi considérable. Sa conception d'un ordre social spontané, sa réflexion sur le rapport entre liberté individuelle et bien commun, sa vision nuancée du rôle de l'État, nourrissent encore les débats contemporains sur le libéralisme, le marché et la régulation.
Smith fait aujourd'hui l'objet d'une réévaluation profonde. Loin de l'image caricaturale d'un théoricien de l'égoïsme et du laisser-faire absolu, on redécouvre un penseur subtil, conscient des limites du marché, attentif à la justice sociale et fermement ancré dans une philosophie morale de la sympathie. Cette relecture, qui restitue l'unité de son œuvre, fait de Smith un interlocuteur précieux pour qui s'interroge aujourd'hui sur l'articulation entre économie, éthique et vie en société.
Pour aller plus loin
Adam Smith écrit dans une prose claire, élégante et riche en exemples concrets, ce qui rend ses œuvres plus accessibles que leur réputation ne le laisse parfois croire.
Pour découvrir Smith philosophe moral, la Théorie des sentiments moraux est l'œuvre à lire. Sa première partie, sur la sympathie et le spectateur impartial, est particulièrement éclairante et se lit bien. Il existe de bonnes traductions françaises.
Pour découvrir Smith économiste, la Richesse des nations est un grand livre, mais long. On peut commencer par le livre I (sur la division du travail, les prix, les salaires), qui contient les analyses les plus célèbres et reste très lisible. Les passages sur la « main invisible » et sur le boucher, le brasseur et le boulanger sont brefs et fameux.
Pour saisir l'unité de la pensée de Smith, il est éclairant de lire les deux œuvres en regard, et de ne pas réduire la Richesse des nations à une apologie de l'égoïsme. Les introductions récentes insistent toutes sur ce point.
Pour situer Smith dans son contexte, les présentations des Lumières écossaises et de son amitié avec David Hume éclairent la genèse de sa pensée. Les travaux d'Amartya Sen offrent une relecture contemporaine stimulante de Smith comme penseur de la justice et de l'éthique.
L'article « Adam Smith » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy offre une synthèse rigoureuse et à jour, en accès libre, particulièrement utile pour comprendre l'articulation entre les dimensions morale et économique de l'œuvre.
À noter : Smith est très cité, souvent de façon tronquée ou hors contexte (notamment la « main invisible », qui n'apparaît qu'une fois dans la Richesse des nations et de façon nuancée). Pour une citation, mieux vaut vérifier dans le texte.